Pierre Ducrozet : « Quelque chose doit advenir » (Eroica)

Pierre Ducrozet

Eroica s’inspire de la vie de Jean-Michel Basquiat, et pourtant on aurait tort d’y lire simplement la narration d’une vie d’artiste. Même si Pierre Ducrozet retrace les principaux événements de l’existence de Basquiat (l’accident de voiture à sept ans, la lecture fondatrice du manuel Gray’s Anatomy, l’aventure SAMO, la rencontre avec Warhol, le succès, les drogues, les femmes, la mort…), l’enjeu du roman n’est pas biographique. Le récit de cette vie s’organise autour d’une question : celle de l’héroïsme. Qu’est-ce qu’être un héros à la fin du XXe siècle ? Peut-on encore croire à l’héroïsme dans un monde où les héros sont partout ? Où se situe le véritable héroïsme ? Peut-on confondre, par exemple, héroïsme et célébrité (le fameux « quart d’heure de gloire » warholien) ? Héroïsme et génie ?

Génial, riche, célèbre, adulé, fantasmé, critiqué… Basquiat l’a été. Mais était-il un héros ? Ce que suggère le roman, c’est qu’avant d’être un immense artiste, Basquiat a peut-être été l’inventeur d’un nouvel héroïsme, un héroïsme post-moderne que l’écrivain se donne pour tâche de décrire. Conformément à l’injonction qui ouvre le roman, « faut voir » ce qui se passe, « faut voir » le héros à l’œuvre afin de capter la force héroïque qui traverse sa vie et son œuvre. À travers l’itinéraire de Jay – double fictif de Basquiat qui se reflète lui-même dans toute une série de doublures héroïques (Batman, Charlie Parker, John Coltrane, Picasso, Jack Kerouac, Mohamed Ali…) –, la grande force du livre est de proposer, par esquisses successives, une nouvelle définition du « héros » (interrogeant du même coup la littérature : qu’est-ce qu’un héros de roman aujourd’hui ?).

Ce que Jay nous apprend, c’est qu’il n’y a d’héroïsme que dans la confrontation au chaos. Il est lui-même l’artiste du chaos. Son désir créateur s’affirme et s’affine dans l’expérience quotidienne du désordre urbain. Comme l’indique le narrateur, vivre à New-York et habiter le chaos, c’est la même chose : « Bientôt, on ne distingue plus Jay des rues de sa ville. Teintes grises, manières cool et saccadées, magma intérieur et vitesses d’exécution, ce qui est à l’un est à l’autre. On quitte souvent ce qui a formé le ciel de notre enfance car il nous fait de l’air et des horizons plus vastes que ceux que notre univers mental a ici créés. On peut aussi avoir toujours habité l’infini et ne pas vouloir le quitter ; c’est son cas. » (p. 34)

Dès lors, l’héroïsme consiste pour l’artiste à faire advenir quelque chose du chaos qui l’entoure ; son désir, son éros héroïque (« éroïque » ?), est l’obsession du « quelque chose », la croyance obstinée que « quelque chose » peut surgir des variations infinies du chaos. « Quelque chose doit advenir » (p. 48), même si ce qui advient est encore chaotique. « Jay » est donc moins le nom d’un personnage que le nom d’une puissance créatrice qui s’actualise ou s’effectue dans la lutte : lutte contre les forces du chaos afin d’en tirer quelque chose, quelque chose qui tienne debout, qui ne se perde pas irrémédiablement dans les flux d’informations, de sensations et d’images qui nous traversent. La création acquiert ainsi une dimension épique (Achille est l’un des doubles de notre héros, p. 19-20) et s’apparente à une bataille (« La bataille, bien sûr, est là, dedans, dehors, partout, dans les angles, l’inattendu, sur les flancs », p. 99) ou à un combat de boxe. En effet, qu’il peigne des boxeurs ou incarne lui-même un boxeur aux côtés d’Andy Warhol sur l’affiche de leurs Collaborations, Jay voit dans cette figure sportive l’emblème de sa propre pratique artistique ; Mohamed Ali ou Sugar Ray Robinson lui permettent de savoir ce qu’il doit faire lorsqu’il crée : suivre les mouvements de l’adversaire, savoir encaisser, anticiper les coups, maîtriser les forces, mettre le chaos KO. Mais on ne peut pas créer dans la proximité du chaos sans y laisser ses forces vitales. C’est la raison pour laquelle les guerriers ou les lutteurs de Basquiat sont toujours aussi des martyrs. Les couronnes dont ces guerriers sont coiffés symbolisent à la fois leur victoire et leur sacrifice (couronnes royales et couronnes d’épines).

Mais quelque chose peut-il vraiment sortir du chaos ? Ne risque-t-il pas de tout engloutir ? Peut-on établir un « nouvel ordre » sur le chaos ? L’artiste peut-il ordonner le monde ? Après tout, comme l’affirme le Keith Haring du roman, Jay se contente peut-être de « rajouter du chaos au chaos du monde » (p. 182)… En réponse à ces questions, Pierre Ducrozet suggère que l’art ne met pas fin au chaos (comment le pourrait-il ?) mais qu’il « chaotise » à sa façon. Il opère des coupes dans le chaos, prélève des fragments dans le tumulte ambiant, immobilise pour un temps le devenir contradictoire des choses et des êtres : « c’est en mouvement encore sur la toile et c’est fixe. » (p. 48).

Par conséquent, l’art ne vise pas à donner un sens à l’existence, il ne sert pas non plus à esthétiser le monde afin de le rendre supportable ou acceptable (autant de manières de fuir le chaos et de déserter le champ de bataille). L’héroïsme propre à l’art réside au contraire dans une certaine endurance au chaos. L’artiste n’est pas le démiurge du Timée qui enfante un monde en géométrisant le flux informe du sensible. L’héroïsme d’aujourd’hui s’enracine dans une incertitude cosmologique, corrélative d’une désillusion : peut-on croire au monde ? Peut-on encore croire au cosmos comme belle totalité organisée ? Le mensonge de l’art serait peut-être là : nous faire croire qu’un cosmos est encore possible. La seule vérité esthétique acceptable réside plutôt dans cette équation paradoxale : « chaos = cosmos ». C’est en tout cas de cette manière que Jay envisage la création. La toile s’offre à nous comme un chaos pensé, ou pour le dire avec Deleuze, comme un « chaosmos » explorant toutes les dimensions du réel, affirmant en même temps toutes les perspectives, épuisant toutes les possibilités picturales, traversant tous les styles (de Léonard de Vinci jusqu’aux Marvel Comics). Avec ses « antennes spéciales », il « saisit le monde entier et il le jette en vrac comme ça sur son bout de bois. Tout absolument tout, rires peurs et cris visions insultes infamies flèches coyotes Casanova Nixon. » (p. 76). Cette maîtrise du chaos suppose donc une sorte de sensibilité supérieure, réceptivité absolue, sans discrimination ni sélection. Jay est un « vaudou » qui invoque tous les fantômes du réel, toutes les voix de l’existence, celle des rois et des démons, afin de les réunir sur la toile. Chaque figure se déploie ainsi dans sa différence, quitte à se raturer pour montrer qu’elle ne va pas avec les autres. En ce sens, l’art de Basquiat n’a rien de primitif, de primal ou de primaire. Il est bien plutôt le peintre de la complication, de la co-implication. Dans ses œuvres, les éléments hétérogènes coexistent tout en manifestant leur propre différence, les niveaux de lecture se superposent dans un kaléidoscope pictural semblable à celui que déploie Guernica. Tout le problème étant de savoir comment rendre le chaos compréhensible, visible et lisible. Le génie de Jay est peut-être là : faire entrer tout le monde sur la toile sans jamais le simplifier. « Comment ce peintre parvenait-il à créer quelque chose d’immédiatement compréhensible en un sens et en même temps d’une parfaite opacité ? Ses tableaux s’offraient à tous et résistaient à l’interprétation. » (p. 160)

Mais derrière la question de l’héroïsme (face au chaos), c’est le pouvoir de la fiction que l’auteur interroge : dans quelle mesure la fiction contribue-t-elle à l’héroïsation d’une existence ? Suffit-il de se rêver en héros pour en être un ? À travers le personnage de Jay, la fiction s’incarne dans toute son ambivalence, à la fois vitale et mortelle, créatrice et destructrice : Jay a besoin de fictionner sa vie, de s’imaginer en Coltrane ou en Charlie Parker. La fiction héroïque permet à Jay de trouver les forces suffisantes pour persévérer dans son être, pour faire face au racisme des fictions qu’on invente à son sujet (« nègre en cage », « artiste sauvage »…) ; elle l’aide à traverser le chaos. Mais, comme Don Quichotte ou Emma Bovary, Jay « meurt d’une overdose de fiction » (p. 152) : il meurt de s’être (trop) rêvé en « héros » ; il meurt de ne pas être à la hauteur de sa propre fiction. « Le garçon est né lui aussi d’une fiction (…) Personne ne s’étonnera s’il finit par se confondre avec l’une de ses propres toiles et redevient une fiction. » (p. 152). Un mort sur le cheval de la fiction.

Et pourtant, Eroica est bien un livre enfanté par sa propre fiction. Comme l’indique la fin du roman, le narrateur se sert de la fiction héroïque de Jay pour trouver la force d’écrire « un livre sur tout ça », un livre héroïque. Le roman narre donc l’histoire de sa propre écriture. Écrire sur l’héroïsme en essayant de devenir soi-même un héros dans son écriture. Ou pour le dire autrement : écrire comme Basquiat peint, « be-bop en acte » (p. 43), trouver une écriture qui aille aussi vite que le saxophone de Bird tout en suivant le tracé d’une ligne picturale qui dérape. Certaines phrases adoptent la poésie lapidaire et télégraphique des inscriptions que l’artiste jette sur sa toile. Mais surtout le roman tire son principe de composition des œuvres imaginées par Basquiat : le roman s’organise lui-même comme un « chaos » de points de vue (Andy, Sarah, Keith, Phoebe…) qui, dans leurs différences respectives, collaborent afin de dresser le portrait de Jay. Accord discordant.

La peinture devient ainsi un moyen de penser l’écriture, d’assigner une nouvelle fonction au roman. Ce n’est certes pas la première fois. Mais Pierre Ducrozet tire de cette rencontre un véritable principe poétique, tout un héroïsme littéraire : l’écrivain doit faire entrer tout le chaos du monde dans le roman. On ferme le livre. « Quelque chose est advenu ».

Pierre Ducrozet, Eroica, Actes Sud, Babel, mars 2018, 263 p., 8 € 50 (ici un extrait, dans la version grand format du livre, publié en 2015 chez Grasset)

Pierre Ducrozet a publié, en 2018, L’Invention des corps (lire ici). Sur Eroica, lire ici un autre article consacré au livre.