Pierre Bayard : résoudre les cold cases littéraires (La vérité sur « Dix petits nègres »)

Pierre Bayard © Diacritik

Vous qui pensiez connaître l’affaire pour avoir lu Dix petits nègres et le nom de l’assassin nommément désigné par Agatha Christie, révisez votre jugement : Pierre Bayard a mené une contre-enquête tout aussi minutieuse que malicieuse et son verdict est sans appel. The truth is out there, la vérité est ailleurs, conclusion à laquelle les dénouements des épisodes d’X-Files nous a habitués. Retour sur l’un des plus célèbres cold cases de l’histoire littéraire, avec l’inspecteur Bayard, le temps d’un grand entretien.

Drôle d’histoire, quand on y réfléchissait deux secondes. Tout ça, c’était bizarre – très bizarre…
Agatha Christie, Dix petits nègres.

La vérité sur « Dix Petits nègres » de Pierre Bayard remet totalement en cause la solution délivrée par Agatha Christie au dénouement de son roman : on s’en souvient, dans l’Épilogue du roman policier un « Manuscrit envoyé à Scotland Yard » révélait, enfin, l’identité du meurtrier, via une lettre sous forme de confession satisfaite : « Le crime et son châtiment m’ont toujours fasciné. J’adore tout ce qui est roman policier et thriller. J’ai inventé, pour mon amusement personnel, les méthodes les plus ingénieuses pour commettre un meurtre« . Suivait le vademecum du crime parfait en chambre close, le récit second de ce que le lecteur avait découvert dans la première partie du livre, soit la mécanique implacable de crimes en série, dix meurtres annoncés par une étrange comptine affichée dans chaque chambre et figurés par les personnages de porcelaine disposées en centre de table.

Les dix invités de l’île disparaissent l’un après l’autre, les victimes à venir ont beau tenter de se muer en limiers et inspecteurs, ils ne peuvent échapper à leur sort, proprement inéluctable. Là est le chef d’œuvre revendiqué par l’auteur, tout à la fois serial killer et disciple de Thomas de Quincey, faisant du crime l’un des Beaux-Arts : « Ce devait être un crime fantastique, stupéfiant, hors du commun ! (…) Je voulais commettre un crime théâtral, impossible. (…) J’avais pour ambition d’inventer une énigme criminelle que personne ne pourrait résoudre ». Le crime parfait, en somme, dans sa conception, sa mise en œuvre, son exécution et sa postérité. « Dix cadavres et un problème insoluble, voilà ce qu’ils trouveront sur l’île du Nègre ». Sans la lettre de l’artiste, Scotland Yard n’aurait jamais résolu l’affaire. Celui qui signe l’aveu est celui qui s’octroie la paternité du crime, au sens étymologique et juridique du terme, son auctor son auteur.

La solution proposée par Agatha Christie (…) ne résiste pas à une lecture attentive.
Pierre Bayard, La Vérité sur « Dix petits nègres »

Pierre Bayard © Diacritik

Le « polar théorique » de Pierre Bayard commence où s’achève le roman d’Agatha Christie : il s’édifie en recomposant tous les éléments de l’intrigue. L’auteur autodésigné revendiquait un « crime théâtral » et La Vérité sur « Dix petits nègres » s’offre une ouverture de pièce de théâtre (Avertissement, Liste des personnages) ; l’artiste signait son œuvre, en une mise en abyme proprement jouissive, couronnement des nombreux clins d’œil métadiscursifs du roman : fiction dans la fiction, la lettre supposait que l’un des personnages de l’intrigue puisse s’en extraire pour venir en livrer la vérité au lecteur. Chez Bayard, la simple mise en abyme devient métalepse. Un.e protagoniste, fort marri.e d’avoir été éclipsé.e par cette revendication, revient sur les faits, conteste la version officielle et réclame sa juste place dans la double histoire parallèle de la littérature et du crime : « Je suis responsable de la mort des dix personnes dont le cadavre a été retrouvé sur l’île du Nègre ».

Pierre Bayard © Diacritik

L’écriture inclusive permet de malicieusement masquer le genre donc une part de l’identité de ce personnage qui sort soudain de l’œuvre pour revendiquer hautement ses actes. Et voilà les lecteurs sur la piste d’une autre vérité, invités à un jeu de piste peu ordinaire qui les conduit non seulement à réviser leur version de l’affaire Dix petits nègres mais à revoir, au passage, ce qu’ils imaginaient savoir du personnage ou de la lecture. Le génie dans la conception de ce meurtre est de reposer sur un délire construit et maîtrisé, l’assassin disposant des indices comme autant de leurres, des illusions d’optique qui masquent la vérité des faits, séduisent donc aveuglent les lecteurs mais aussi l’immense Agatha Christie qui se laisse elle aussi duper et laisse un innocent présomptueux passer du statut de victime à celui de criminel génial.

Polars théoriques de Pierre Bayard : une « trilogie en quatre parties » (1998-2019)

À lire cette contre-enquête passionnante tout aussi ludique que pertinente, on conçoit que Pierre Bayard ait été intronisé Président d’honneur de l’organisation Intercripol, visant à rouvrir des enquêtes manifestement inachevées (voire bâclées), à retrouver des personnages disparus et autres affaires qu’il serait bien léger de considérer comme closes. Avec cette Vérité sur « Dix petits nègres » qui vient clore (pour mieux la rouvrir) une « trilogie en quatre parties », Pierre Bayard fait vaciller nos certitudes et nous entraîne dans un jeu de pistes, élevant la critique au rang du roman d’énigme. Le roman de chambre close y devient le métonyme de tout texte, qu’il s’agisse de sa conception ou de son interprétation (comment entrer dans le texte, comment s’en échapper). Si, des mythes aux romans contemporaines, nous sommes indéniablement des êtres de récits, si toute île est « l’incarnation spatiale du « il était une fois » », l’enquête telle que la pratique Pierre Bayard dans ses fictions théoriques apparaît plus que jamais comme l’une des formes les plus foisonnantes et porteuses du contemporain.

Entretien vidéo avec Pierre Bayard, tourné le 4 février dernier :

Pierre Bayard, La Vérité sur « Dix Petits nègres », éditions de Minuit, janvier 2019, 176 p., 16 € — Lire un extrait