Patti Smith : Dévotion et « l’intensification de l’abstrait »

Patti Smith l’écrivait dès l’incipit de M Train : « Ce n’est pas si facile d’écrire sur rien », sans doute parce que ce « rien » apparent est une forme de plénitude absolue, l’alchimie de détails qui sont autant de révélations d’un monde invisible aux yeux profanes, portés à la conscience de tous par celle qui traverse le monde en « voyante ». Dévotion, qui paraît demain aux éditions Gallimard, dans une traduction de Nicolas Richard, en est encore une fois l’illustration : des œufs sur le plat au Flore, la vision d’une patineuse magique, quelques plans d’une forêt estonienne, des pages de Modiano, un mot sur une tombe à Sète et c’est l’univers qui se déploie, sous les yeux de Patti Smith et de ses lecteurs.

Dévotion aurait pu être de ces livres artificiellement théoriques, faussement modestes, érigeant une manière d’écrire en modèle : le texte était une forme de commande, un discours à prononcer pour avoir reçu le prix Windham-Campbell, destiné à être publié dans la collection « Why I Write » (« Pourquoi j’écris ») des prestigieuses Yale University Press. Mais Patti Smith méconnaît la contrainte : d’un exercice académique elle fait une méditation sur l’écriture proprement incarnée, se représentant marchant dans les rues de Paris ou face à son écran de télé, découvrant le dernier manuscrit de Camus à Lourmarin, lisant écrivant, manière de dire cet « Esprit, mode d’emploi » qui ne sera que la première partie du livre ou ce « Un rêve n’est pas un rêve » du dernier chapitre.

Là, ce qui inspire Patti Smith — des morts qui sont autant de phares, une altérité par laquelle elle se définit et se construit, des petits faits quotidiens et « je me souviens » qui innervent le présent, des rencontres impromptues et autres hasards objectifs, un mouvement de tombes en stèles, autant d’éléments qui, en contact, produisent l’étincelle qui l’inspire.
Là, tout entre en collision, au sens nucléaire du terme, du chaos naît l’alchimie.

Quel rapport a priori entre la perfection circulaire des œufs au jambon du Flore et le film de Martti Helde Risttuules, La Croisée des vents ?
Quel lien entre « la torpeur énergisée », le « calme anxieux » d’Accident nocturne de Patrick Modiano et l’« adrénaline dangereusement familière » dont l’emplit Simone Weil ?
Quelle connexion entre le jardin des éditions Gallimard et une patineuse russe vue par hasard à la télévision, un soir de jet lag ?
Quelle unité entre une tombe du Cimetière marin et le dernier manuscrit de Camus ?

Ce crosswind, c’est Patti Smith elle-même, alchimiste, fondant les images comme autant de métaux lourds ou précieux pour ciseler « Dévotion », le conte étrange qui forme la deuxième partie du livre. « Le plus souvent, écrit Patti Smith, l’alchimie qui produit un poème ou une œuvre de fiction est dissimulée dans l’œuvre elle-même, voire incrustée dans les stries enroulées de l’esprit. Mais dans ce cas précis, je pouvais retrouver la trace de pléthore de pistes, une forêt de sapins, la coupe de cheveux de Simone Weil, les lacets blancs, un petit sac rempli de vis, le pistolet existentiel de Camus ».

Patti Smith, octobre 2018 © Jean-Philippe Cazier

Dévotion est ce récit fictionnel au centre d’un livre en trois parties qui, dans son tissu (ici chair), montre qu’écrire c’est composer, re- et dé-construire depuis le chaos ou l’outre-tombe, laisser advenir ce que l’on croise, cette « multitude de catalyseurs, étrangers les uns aux autres » qui « nous ont clandestinement rejoint pour former un système à part », des « terminaisons nerveuses qui clignotent comme une carte illuminée de constellations voleuses ». Patti Smith est tout autant l’écrivain que la muse, elle est lectrice, spectatrice tout autant qu’auteur, un centre de rayonnement, le noyau de l’atome.

« Le temps est suspendu et pourtant se précipite », écrit-elle alors qu’elle tombe sur le requiem de Martti Helde, en un paradoxe qui est le moteur de son œuvre : suspens et mouvement, désordre et précipité chimique, présence et absence, vie et mort, solitude et altérité. Les textes de Patti Smith répondent inlassablement, toujours semblables, toujours différents, à la définition que Deleuze et Guattari donnaient de la littérature dans Mille Plateaux : « un livre n’a pas d’objet ni de sujet, il est fait de matières diversement formées, de dates et de vitesses différentes ». Un livre est un « agencement », un « organisme », il (se) déplace, comme son auteur traversant l’espace, dans Dévotion de New York à Paris, de Paris à Sète ou la Provence pour ce qui de la géographie, de l’écriture à une réflexion sur la création (en acte), du texte aux photographies ou poèmes.

Patti Smith est une chambre d’échos, en elle tout se croise et prend une nouvelle dimension, radicalement poétique, incarnée, intime. Là est l’étrangeté singulière de son œuvre : tout naît en elle, passe par ses illuminations, son regard, sa voyance, ses expériences et rien ne reste dans le « je ». Tout est tourné vers autrui — les aimés perdus, les compagnons, les maîtres, des anonymes (ici Fanny qui « aimait les chevaux » comme Patti et ses Horses), à la fois inspirations et surfaces de projections —, les lecteurs, le public, rien n’est égocentré ou pire égocentrique, tout est pris pour être donné, déployé.

Patti Smith le soulignait en préface à ses Premiers écrits (Tristram), « un artiste porte ses œuvres en guise de blessures ». Blessée, Patti Smith l’est assurément mais sa tristesse infinie s’offre dans une énergie farouche. La lire c’est redécouvrir le monde, la littérature. L’écouter parler de Dévotion, dans un salon feutré de Gallimard, c’est se retrouver projetée dans les pages de Lewis Carroll comme au cœur des visions de William Blake, c’est marcher avec elle dans les rues de Paris ou les allées du cimetières de Sète, c’est prendre des trains comme observer les volutes de pierre d’un mur, ressusciter Mishima, Nabokov, Sam Shepard et l’enfant que fut Patti Smith, découvrant la puissance des mots et sa volonté comme sa capacité à « dire plus ».

Dans la dernière page du sublime Just Kids, chant d’amour à Robert Mapplethorpe, tombeau et hymne vibrant, Patti Smith se demande pourquoi elle est incapable d’« écrire des mots qui réveilleraient les morts ».
Elle les trouve pourtant, les morts sont là, parmi nous, revenus et offerts par celle dont les œuvres sont comme l’aria de la Tosca qu’elle convoque en ouverture de Just Kids : « Vissi d’arte. J’ai vécu pour l’amour, j’ai vécu pour l’art », dans cette Dévotion.

Patti Smith, Dévotion, trad. de l’anglais (USA) par Nicolas Richard, Gallimard, novembre 2018, 155 p., 14 € 50 — Lire un extrait

Lire ici la critique du livre par Jean-Philippe Cazier, ici l’entretien avec Patti Smith, par ailleurs disponible en vo :