Coney Island, deux livres un lieu : Patti Smith, Marco Mancassola

Coney Island en deux livres, pour accompagner les photographies de Camille. L’un est signé Patti Smith, c’est l’immense Just Kids. L’autre est de Marco Mancassola, La Vie sexuelle des super-héros. Deux écrivains pour célébrer un même lieu, une plage mythique, un bout de Brooklyn et les hot dogs…

Guillemets ouvrantLes rives de l’Hudson se trouvaient à une poignée de miles. New York était là, à la fois proche et lointaine, sorte de phare ambigu, de fuyante promesse. Le dimanche, mon père nous emmenait nous promener à Manhattan ou bien jusqu’à Coney Island, avec ses manèges et le vent qui apportait le parfum de l’océan, mêlé aux remugles des baraques à hot dogs.

On prétendait que le hot dog était né sur cette plage. Sur la plage bondée de Coney Island. Un siècle plus tôt, un immigré allemand avait eu l’idée de vendre une saucisse chaude fourrée dans un sandwich, une idée si parfaite et si évidente que, comme toutes celles de ce genre, elle était promise au succès. C’était le type d’histoires que mon père aimait raconter. J’étais un enfant et, à cet âge, l’esprit retient tout. Le premier souvenir de ma vie, ce serait donc une saucisse qui me brûle la langue et un tee-shirt à jamais maculé de moutarde.Guillemets fermés

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Marco Mancassola, La Vie sexuelle des super-héros, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, Gallimard, 545 p., 24 € 90 — désormais disponible en poche chez Folio (un article dans Diacritik ici)

Guillemets ouvrant Nous nous sommes levés tôt, Robert et moi. Nous avions mis de l’argent de côté pour notre anniversaire. La veille au soir, j’avais préparé nos tenues et lavé nos affaires dans l’évier. Il les a essorées, car ses mains étaient plus fortes, et les a étendues sur la tête de lit en acier que nous utilisions comme fil à linge. Afin de s’habiller à la hauteur, il a démantelé l’œuvre dans laquelle il avait étendu deux tee-shirts noirs sur un cadre vertical. (…)

Il a mis le livre que j’étais en train de lire, mon pull, ses cigarettes et une bouteille de soda à la vanille dans un sac blanc. Il ne détestait pas le porter, car ça lui donnait des allures de marin. Nous avons pris la F jusqu’en bout de ligne.

patti-smith-robert-mapplethorpe-coney-islandJ’ai toujours adoré le trajet jusqu’à Coney Island. La simple idée de pouvoir aller à l’océan en métro était follement magique. J’étais profondément absorbée dans une biographie de Crazy Horse quand j’ai soudain réintégré le présent. J’ai posé les yeux sur Robert. Avec son chapeau années quarante, son tee-shirt filet noir et ses sandales mexicaines, il ressemblait à un personnage de Brighton Rock.

Le métro est arrivé à destination. Je me suis levée d’un bond, pleine d’une joie impatiente tout enfantine, et j’ai remis le livre dans le sac. Il m’a pris la main.

l n’y avait rien pour moi de plus merveilleux que Coney Island, avec son innocence crue. L’endroit avait tout pour nous plaire : les stands de jeux défraîchis, les signaux quasi effacés d’un temps révolu, la barbe à papa et les poupées Kewpie sur bâtonnet, vêtues de plumes et de hauts-de-forme pailletés. Nous nous promenions entre les attractions foraines qui rendaient leur dernier souffle. Elles avaient perdu de leur éclat, même si on y voyait encore des curiosités humaines telles que le garçon à tête d’âne, l’homme-alligator ou la fille à trois jambes. Le monde des freaks fascinait toujours Robert, même si ces derniers temps il les délaissait dans son oeuvre au profit de garçons tout de cuir vêtus.

Nous avons flâné le long de la promenade et nous nous sommes fait prendre en photo par un vieil homme avec un appareil rudimentaire. Nous devions attendre une heure avant que le portrait soit développé, aussi nous sommes allés au bout de la longue jetée, où il y avait une cabane qui vendait du café et du chocolat chaud. Des images de Jésus, du président Kennedy et des astronautes étaient collées sur le mur derrière la caisse. C’était un de mes endroits préférés au monde, et dans mes rêveries je m’imaginais souvent y trouver un boulot et vivre dans un des vieux immeubles derrière Nathan’s. (…)

Une terrible tempête a balayé la jetée dans les années 80, mais Nathan’s, le stand préféré de Robert, est demeuré.

En temps normal, nous n’avions pas assez d’argent pour nous payer un hot-dog et un Coca. Il mangeait la plus grande partie de la saucisse, et moi la plus grande partie de la choucroute. Mais ce jour-là nous avions assez pour deux de chaque. Nous avons traversé la plage pour aller dire bonjour à l’océan, et je lui ai chanté la chanson « Coney Island Baby » des Excellents. Il a écrit nos noms dans le sable.

Ce jour-là, nous étions simplement nous-mêmes, sans l’ombre d’un souci. Nous avons eu de la chance que cet instant soit immortalisé par un appareil photo rustique. C’était notre premier vrai portrait new-yorkais. Qui nous étions. Quelques semaines seulement auparavant, nous étions au fond du trou, mais notre étoile bleue, comme disait Robert, se levait. Nous avons repris le métro pour le long trajet du retour, nous sommes rentrés dans notre petite chambre et nous avons dégagé le lit, heureux d’être ensemble.Guillemets fermés

41wR3DIxbUL._SX301_BO1,204,203,200_Patti Smith, Just Kids, traduit de l’américain par Héloïse Esquié, Denoël, 2010, 370 p., 30 photos, 20 € — Le livre est désormais disponible en poche, chez Folio

Cet article fonctionne en diptyque avec Coney Island en photographies par Camille Le Falher-Payat.

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© Camille Le Falher-Payat