Elisabeth Lebovici © Jean-Philippe Cazier

Ce que le sida m’a fait, d’Elisabeth Lebovici, est très riche d’informations, convoquant un grand nombre de noms, d’événements, d’œuvres qui, d’être ainsi réunis, forment la trame d’une mémoire de l’art, d’une mémoire politique, d’une mémoire personnelle. La volonté de faire exister ces diverses mémoires entremêlées dans un discours n’est pas sans évoquer le AIDS Memorial Quilt, une volonté de faire exister au présent et de transmettre la mémoire de ceux et celles qui, nombreux, ont été tués par le sida : la mémoire comme forme non de la nostalgie mais de la survivance. Ce que le sida m’a fait est aussi le lieu d’une mémoire de la vitalité des inventions et productions artistiques, politiques, subjectives qui ont accompagné l’horreur du sida. Enfin, le livre construit de nombreuses analyses et de nombreux outils théoriques portant autant sur l’art que sur le politique en privilégiant un point de vue « minoritaire », celui d’une approche à partir d’objets, de manifestations, de thématiques, de discours qui échappent à nombre de points de vue établis et totalisants. Rencontre et entretien avec Elisabeth Lebovici.

Viv Albertine, guitariste des Slits, groupe punk qui marqua les scènes anglaises et du monde, publie un « album de souvenirs », au sens aussi bien musical que photographique ou littéraire du terme puisque son livre, De fringues, de musique et de mecs, a la structure duelle d’un vinyle ou d’un double album (Face A, Face B) : chaque court chapitre est comme une piste musicale, centrée sur un moment qui a laissé en elle « une empreinte indélébile », l’a « façonnée, scarifiée ».
En feuilletant sa vie, Viv Albertine traverse plusieurs décennies, mais il serait regrettable de réduire son livre à la biographie d’une enfant du punk ou à une confession : De fringues, de musique et de mecs est la fascinante vue en coupe d’une époque, une chronique sociale aussi bien qu’un document musical, par une Riot Girl, qui se bat pour devenir une musicienne reconnue dans un milieu ultra-masculin, pour construire sa vie de femme, en abattant un à un les carcans sociaux et moraux de l’époque comme ses propres barrières intérieures.

Rencontres Diacritik/Atout Livre, 20 avril 2017

La troisième rencontre Diacritik/Atout Livre a réuni, jeudi dernier, Romaric Vinet-Kammerer et Julia Deck autour de la figure de Cookie Mueller dont les éditions Finitude viennent de publier Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir. La soirée était animée par David Rey. Diacritik vous propose de la revivre, via une captation sonore des échanges.

Voilà bientôt une année, comme par surprise à soi, que Prince nous a quittés, jour pour jour. Ce sinistre premier anniversaire est marqué par la sortie d’un EP inédit, Deliverance, sans doute écrit et interprété entre 2006-2008, période féconde pour celui qui se faisait appeler The Artist mais aussi par une somme de biographies dont on retiendra, lumineuse, érudite et généreuse, celle d’Alexis Tain, Prince : Le Cygne Noir à la Découverte.

Car on le sait désormais depuis un an, comme une rumeur folle, comme une évidence indépassable : Prince n’aura vécu que 8 ans.

Cookie Mueller par Robert Mapplethorpe

Pour sa troisième édition, le jeudi 20 avril à 19 h 30, la librairie Atout Livres et Diacritik vous proposent une soirée autour de Cookie Mueller, en compagnie de Romaric Vinet-Kammerer, traducteur de Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir qui vient de paraître aux éditions Finitude. La rencontre sera animée par Julia Deck, romancière.

Chelsea Hotel

Nicolaia Rips a choisi, comme décor et personnage de son premier roman, l’hôtel de légende dans lequel elle a passé son enfance : le Chelsea.
Elle y narre des scènes, entre choses vues (et vécues) et imaginées, à l’image d’un hôtel réel devenu sinon une fiction, du moins un mythe, tant son image est faite de ceux qui l’ont habité — Patti Smith avec Robert Mapplethorpe mais aussi Monroe et Miller, Kerouac, Dylan, William Burroughs, Leonard Cohen etc. — ou l’ont immortalisé (comme Warhol et ses Chelsea Girls en 1966).
Lorsque Nicolaia Rips y vit, les heures de gloire appartiennent à un passé de légende, celui d’un underground new-yorkais largement éteint, mais le lieu n’en demeure pas moins un recueil d’anecdotes et récits.

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Comment être reconnue par le monde de l’art quand on est… une femme ? Comment tenter de devenir soi-même à travers des personnages créés de toutes pièces et pourtant issus de soi, projections des questionnements qui nous traversent ? Ces questions irriguent l’exceptionnel dernier roman de Siri Hustvedt, Un monde flamboyant, qui sort en poche aujourd’hui dans la collection « Babel » d’Actes Sud, un texte qui, tout en étant une peinture du monde de l’art à travers un hoax et une figure de créatrice, analyse les catégories et genres qui altèrent et influencent nos perceptions, notre vision du monde et des êtres.

Prince en 1980
Prince en 1980

Sans doute Prince pourra-t-il demeurer dans les mémoires chacune pour avoir été le premier musicien né après la musique. Sans doute, comprend-t-il, un soir d’avril 1980 alors qu’il vient achever quelques dates de sa première tournée, dans un temps décidément où il ne parvient pas encore à naître à lui-même en dépit de déjà deux albums où sa voix tente de forer le lisse de toute chanson, sans doute saisit-il ainsi au volant d’une voiture dont le souvenir est inconnu de nous que toute chanson est finie.

Patti Smith
M train 
: 18 stations dans la « carte de l’existence » de Patti Smith, un voyage à travers les bars, cafés — elle qui a toujours rêvé de tenir le sien — et lieux qui l’ont inspirée, prétexte à l’évocation d’un univers littéraire, poétique, intime, puisque, comme l’écrit Wittgenstein, cité dans le livre, « le monde est ce qui arrive » et c’est bien ce monde tel qu’il advient que consigne Patti Smith, « zombie optimiste », « noircissant des pages somnambuliques ».

NB canapéNina Bouraoui, romancière française vivante, née à Rennes en 1967. 14 romans, 1 pièce de théâtre, une dizaine de nouvelles et textes courts dans diverses anthologies et pas mal de paroles de chansons.

Connue et reconnue, Nina Bouraoui, citoyenne d’un « pays de mots », appartient à cette catégorie d’écrivains qui se réinventent, repoussent les limites et les contours de leur écriture avec une évidence surprenante. En 25 ans de publications, elle passe d’une plume presque gothique au roman social en faisant un détour par l’autobiographie romancée placée sous le signe de la recherche identitaire, sans jamais se départir de thématiques fortes, signatures ancrées dès ses premiers écrits.

Louise Bourgeois, 1980. Photo: Mark Setteducati © The Easton Foundation
Louise Bourgeois, 1980. Photo: Mark Setteducati © The Easton Foundation

« (…) elle a fait de Louise Bourgeois, la fille qui n’arrête pas de courir après ses souvenirs, un personnage de roman ».

Qui est d’ailleurs Louise Bourgeois sinon cette identité sans cesse réinventée d’œuvre en œuvre, ce nom hérité du père qu’elle ne changea pas en se mariant, hérité mais aussi choisi et construit dans et par l’art (« je suis Louise Bourgeois à vie ») ?
C’est une énigme qu’interroge Xavier Girard dans son dernier (et magnifique) livre, Louise Bourgeois face à face, les anamorphoses d’une artiste qui « fait de l’art parce qu’elle veut devenir consciente de ses désirs ».

Louise Bourgeois 1982, par Robert Mapplethorpe
Louise Bourgeois 1982, par Robert Mapplethorpe

Parmi les figures de l’art contemporain représentées sur les tableaux retrouvés de Randall, dans le roman de Jonathan Gibbs, p. 172 : Louise Bourgeois. Et c’est justement Louise Bourgeois que figure un court (et magnifique) livre de Jean Frémon, Calme-toi, Lison, Louise Bourgeois prise dans un monologue intérieur en « tu », parfois interrompu par un « je », bribes de souvenirs et sentiments évidemment imaginaires mais ancrés dans la biographie — l’enfance à Choisy-le-Roi, le mariage avec Robert Goldwater, le départ pour New York, la création, Jerry Gorovoy…
Jean Frémon écrit à partir de sa longue fréquentation de l’artiste depuis les années 80, lui qui, directeur de la galerie Lelong (Paris et New York), organisa sa première exposition en Europe, en 1985.