Un art de la fugue : Souvenirs dormants de Patrick Modiano

Patrick Modiano

Au milieu de Souvenirs dormants, Patrick Modiano rêve d’écrire, à la manière des moralistes et des mémorialistes du grand siècle qu’il aime tant, un traité de la fugue. À distance pourtant de leur capacité d’abstraction ou des lois universelles qu’ils mettent au jour, la seule chose dont le romancier se sent capable de rendre compte, « ce sont des détails concrets, des lieux et des moments précis ». C’est là sans doute tout l’art de mémoire de Patrick Modiano célébré récemment par le prix Nobel : un pointillisme des souvenirs, une précision de la remémoration sans faille, une obsession des visages et des noms, mais qui jamais ne s’agglomèrent en un tableau cohérent et pactisent avec l’indétermination de la remémoration et la fuite du temps. Ou selon une métaphore toute perecquienne, quelques rares pièces de puzzle, mais dépareillées, qui s’obstinent à ne pas faire tableau.

« Je tente de mettre de l’ordre dans mes souvenirs. Chacun d’eux est une pièce de puzzle, mais il en manque beaucoup, de sorte que la plupart restent isolées. Parfois je parviens à en rassembler trois ou quatre, mais pas plus. Alors, je note des bribes qui me reviennent dans le désordre, liste de noms ou de phrases très brèves. Je souhaite que ces noms comme des aimants en attirent de nouveaux à la surface et que ces bouts de phrases finissent par former des paragraphes et des chapitres qui s’enchaînent. »

Bribes et magnétisme, voilà donc les deux règles d’un récit qui est construit comme une succession de rencontres et de retrouvailles, comme une série de silhouettes féminines que la mémoire refuse d’oublier, mais sans jamais clôturer ou conclure la série, sinon sur des lignes de fuite ou des tangentes. S’invente là une éducation sentimentale en pointillés. Dans cet art de mémoire hasardeuse, les figures s’enchaînent librement, par coïncidences ou anamorphoses, mais sans autre ordonnancement que les caprices de la mémoire ou les hasards de la dérive. Ces figures féminines – Geneviève Dalame, Madeleine Péraud et Madame Hubersen –, le lecteur les a croisées dans d’autres récits, comme s’il s’agissait de revenantes, d’êtres anachroniques qui hantent le romancier et sillonnent toute l’œuvre. Chemin faisant, l’on a le sentiment non pas de lire un nouveau récit, mais la même narration, qui revient sur ses traces, explore des zones d’ombre, faufile des angles morts : un seul récit, mais écrit de manière discontinue, d’ellipse en ellipse, en suspension. À la manière de la phrase même de Patrick Modiano : « Nous parlions en sautant certains mots. Avec des points de suspension. » C’est bien de fugue qu’il s’agit, dans cette savante mise en série de figures sans pareilles mais semblablement retirées dans un passé qu’elles regrettent.

Le narrateur arpente en effet Paris comme il sillonne ses souvenirs, et dans cette passion topographique, tout semble ici palimpseste, nimbé de l’aura du ressouvenir, hésitant entre expérience présente et retour du passé. Le lecteur s’égare à son tour, l’horloge se détraque, l’exactitude des noms attestés dans les bottins verse dans le rêve et l’on a le sentiment comme le narrateur que tout se répète : le récit rejoue un roman écrit en 1985, reprend l’atmosphère mystérieuse et sourdement inquiétante d’une œuvre tout entière marquée par les rafles, les enquêtes policières et la présence des « Garnis ». L’Éternité par les astres et L’Éternel Retour du même sont deux livres de chevet d’un narrateur obsédé par les coïncidences et les récurrences de l’existence, pris au piège d’événements antérieurs de sa vie, mais aussi des temps obsédants de l’Occupation. C’est bien alors une ligne de fuite que dessine la narration, à l’oblique des temps : une diagonale des époques. Le livre est tout entier placé sous le signe de l’ésotérisme, de secrètes révélations, d’un magnétisme diffus : la voix de Patrick Modiano oscille en somme entre lucidité inquiète et rêverie indolente, et communique au lecteur ce sentiment d’accompagner l’écrivain « dans un état d’hypnose ».

Patrick Modiano

Cette fugue, c’est enfin celle d’un narrateur qui vit dans l’angoisse d’être rattrapé pour ses fautes, englué dans un sentiment de culpabilité qui remonte bien en amont du récit dans un crime de 1965, sinon dans les pages sombres de l’histoire de France : ce récit, comme toute l’œuvre de Patrick Modiano, est l’ombre portée de l’Occupation, de ses terribles compromissions et des vies anéanties en masse. Le narrateur est à la fois enquêteur et criminel en fuite. D’un côté, il suit les êtres de passage à la trace, avec une mémoire obsessionnelle, traque les noms dans les registres, compulse les bottins, à la recherche de preuves et d’indices, pour résoudre les mystères de Paris. Il part « à la poursuite de personnes et d’objets perdus » : « J’avais l’air d’un policier qui, par un effet de surprise, cherche à obtenir des aveux ». De l’autre, il fait de la fugue son art de vivre, semblant toujours échapper de peu à une rafle, avec la sensation de se « trouver dans une souricière et qu’une descente de police était imminente ». Le narrateur se fait insaisissable, échappe sans cesse, se livre une fois encore aux délices situationnistes de la dérive, comme sa phrase, fluide et elliptique, divagante et volontiers erratique. Et que reste-t-il alors quand prend fin la lecture : des souvenirs fantomatiques, des adresses désertées, des silhouettes enfuies, mais pour laisser aux êtres et aux choses tout leur mystère. Quelque chose comme une échappée belle ?

Patrick Modiano, Souvenirs dormants, Gallimard, 2017, 112 p., 14 € 50 — Lire un extrait