Jérémy Fel : l’Amérique en karaoké (Helena)

Jérémy Fel

L’anecdote est célèbre : alors qu’à l’orée des années 1950, il commence à apprendre l’anglais via la méthode Assimil, Eugène Ionesco, durablement impressionné par le vide sinon l’absurdité criante des dialogues proposés à l’étude, entreprit d’écrire à leur imitation une pièce de théâtre L’Anglais sans peine qu’il finit par intituler La Cantatrice chauve. Nul doute qu’une semblable anecdote préside aussi bien à l’écriture d’Helena de Jérémy Fel paru en cette rentrée aux éditions Rivages tant ce problématique roman paraît avoir été à son tour en écrit en fréquentant assidument la méthode Assimil qui, cette fois, aurait consisté à apprendre l’américain avec la même propension au non-sens et à la vacuité. Car, comme un idiome fou et impossible reproduisant sinon mimant le romanesque américain le plus éculé, le sous-titre idéal d’Helena pourrait être, en hommage cruel et involontaire à Ionesco : Le Roman américain sans peine.

De fait, c’est au cœur d’un été qui ne sera définitivement pas comme les autres, depuis un Kansas écrasé d’une chaleur impavide que les premières pages d’Helena s’ouvrent pour présenter successivement les protagonistes inexorables d’une tragédie sans retour : jeune golfeuse surdouée, en quête d’un premier et franc succès en compétition à Dallas, « première grande étape dans la voie de la professionnalisation », la jeune Hayley qui achève son adolescence à Wichita doit se rendre seule en voiture jusque chez sa tante Olivia qui vit près d’un large terrain de golf à St. Joseph, Missouri. Ayant jeté son téléphone portable dans la piscine de son amie Lindsay pour ne plus avoir de nouvelles de Neil, son petit ami qui l’a trompée, Hayley part, seule et intrépide, au volant de la vieille Chevrolet offerte par son jeune père afin de rejoindre sa tante. Mais, évidemment, rien ne se passera comme prévu. La voiture tombera contre toute attente en panne dans la rase campagne d’un Kansas désert, non loin hélas de la maison solitaire et hagarde de Norma et de son terrible fils : le macabre Tommy.

Rien ne se passera donc réellement comme prévu. Ou tout serait-il précisément bien trop prévisible ? Telle serait, en vérité, la grande question qui, dès ces premières pages, ne manque pas de frapper tant un irrésistible et lancinant malaise étreint d’emblée la patiente exploration de l’Amérique de Jérémy Fel. Car tout ici paraît renvoyer non à l’Amérique mais à une image durcie, archétypale pour ne pas dire stéréotypée de la vie américaine. C’est l’Amérique vue de loin, littéralement et étymologiquement une Amérique télévisuelle, une Amérique vue depuis son canapé, une Amérique aperçue à grands traits depuis son écran de télévision comme si le point d’énonciation voulait, dans son récit, retrouver des images vues. Comme si, sans même le savoir, au risque d’une confondante naïveté, chaque scène pouvait se prévaloir d’un sticker autocollant ou d’un bonus qui clignote dans cette longue nuit de l’écriture que traverse Fel : « Vu à la télé ».

Qu’on évoque ici, à titre de brefs exemples tant tout au long du roman ils ne cessent d’abonder d’une page l’autre, les immanquables clichés dont l’écriture se nourrit, des clichés où l’Amérique qui se donne n’y est ainsi jamais une Amérique livresque, textuelle et romanesque mais une Amérique si télévisuelle qu’on a le terrible sentiment en refermant le livre qu’on sera sans doute contraint de payer la redevance audiovisuelle.

Citons donc : la Chevrolet de Hayley est immanquablement rouge. Elle est aussi immanquablement décapotable. Neil, le petit ami, n’est pas un sportif au hasard de tous les sports de la création : il est immanquablement en Terminale et joue dans l’équipe de football américain du lycée. Il y a immanquablement un diner sur le bord d’une route immanquablement poussiéreuse. Les personnages grignotent immanquablement des bagels. La fête chez Lindsay, jeune fille riche et immanquablement désœuvrée, est immanquablement ponctuée de rails de coke. La littérature, quand elle ne vient pas, se montre toujours cruelle : on rêve d’installer son roman dans le sillage de Bret Easton Ellis mais chez Jérémy Fel, on se réveille surtout dans une vidéo de Britney Spears qui n’hésiterait pas, pour joindre le geste à la parole, à reprendre « L’Amérique » de Joe Dassin en karaoké avec le talent vocal qu’on lui connaît. Car l’Amérique de Jérémy Fel est avant tout une écriture de karaoké qui s’offre les joies du playback.

En effet, plus le lecteur s’enfonce dans les pages d’Helena comme on égrène autant de cartes postales aux couleurs passées de l’Amérique, plus s’affirme la persistante idée selon laquelle cette Amérique qui s’y donne à lire fantasme l’Amérique ou bien plutôt involontairement en parodie les clichés les plus résolus et tire son matériau non de mythèmes mais de clichèmes qui sont au mythe ce que les clichés sont à la pensée critique. Car, loin de toute référence posément concertée qui voudrait tisser un vaste intertexte dont le romancier jouerait ou qu’il interrogerait, se donne bien plutôt à voir ici une terrible complaisance dans le cliché qui, pour Fel, fonctionne comme un double levier référentiel, sémiologique et surtout folklorique : à la fois un levier d’américanitude (donc de vérité du référent comme un marqueur de Google Maps pour dire « Vous êtes ici ») et un levier d’efficace narrative (la série a valeur de divertissement). En ce sens, comme involontairement et toujours malgré lui, le roman de Jérémy Fel traite l’Amérique, son décor archétypal et son déroulement narratif normé comme un argument commercial sinon une zone affirmée de publicité si bien qu’on ne s’étonne d’ailleurs pas de souvent voir mentionner des marques (Bose, Apple, etc.) à la manière d’un placement de produit. Comme si l’Amérique était le slogan d’un désir de récit – comme si, à la manière d’Eddy Mitchell ou des fans de Johnny, l’Amérique n’existait que par des signes qu’il fallait exhiber à la façon d’un idiolecte qui n’écrit pas l’Amérique mais qui la fétichise.

Jérémy Fel

Et c’est précisément ici que se dit l’échec du travail de Jérémy Fel, la non-écriture qui emporte Helena et la question involontaire mais majeure que le romancier adresse indirectement à l’ensemble du contemporain dont il ne fait pas partie. De fait, Helena ambitionne à toute force d’être un roman américain, de s’écrire comme un roman américain : d’être la doublure cascade de la littérature américaine. Mais de quelle littérature américaine parle-t-on ici quand, dès les premières pages, de vagues souvenirs d’intrigues héritées de Twin Peaks ou encore une galerie onomastique à la croisée de Dawson, Melrose Place et Desperate Housewives emportent la narration dans son ampleur ? De quel roman américain s’agirait-il alors pour Jérémy Fel de s’inspirer où Hayley serait le nouveau prénom de la Mme Smith de La Cantatrice chauve ?

Se poser ces questions revient à comprendre peut-être pourquoi Jérémy Fel n’est pas notre contemporain mais l’un de nos plus importants mécontemporains comme je l’ai incidemment démontré dans Après la littérature à propos de son premier roman, Les Loups à leur porte. Car Jérémy Fel est un auteur d’avant la littérature. C’est un romancier qui se donne comme un primitiviste du récit : coûte que coûte, comme s’il existait une histoire ancestralement vierge que l’écriture avait dégradé par ses jeux modernistes, il croit, à la manière d’un Dieu bienveillant qui le guiderait dans son écriture, à la supériorité de l’histoire sur le récit dans la mesure où, pensée réactionnaire entre toutes, Jérémy Fel n’écrit pas de roman américain mais un grand et improbable roman atlantiste.

Ainsi, à rebours de l’inventivité toujours neuve et infatigable des romans de Faulkner, Pynchon ou encore Joyce Carol Oates, le roman atlantiste offre du roman américain une image toujours réduite, au bord de la parodie, qui voudrait se rêver comme grande réponse au roman français toujours vécu comme le roman qui ne sait pas camper une histoire, brosser des personnages ou encore dire du monde sa marche et sa grande trame. On perçoit sans peine le relent de réaction qui, sous couvert des rutilantes et modernes Amériques, nous ramène à une valorisation néo-balzacienne de l’histoire contre toute écriture. C’est ce qu’interrogeait déjà avec force Tanguy Viel en 2013 dans La Disparition de Jim Sullivan dans lequel le roman américain était perçu comme une zone mythologisée d’écriture et où, précisément, écrivant après l’Amérique et non pas comme si elle existait encore, l’écriture se posait comme question et comme écran sinon opacité à un narrateur qui, ironiquement, décidait d’en finir avec les travers supposés d’un roman à la française. A ce titre, Jérémy Fel accomplit l’action inverse de celle du narrateur de Tanguy Viel puisque Fel n’écrit pas. Il ne raconte à la limite pas d’histoire. Helena n’est pas un roman : c’est une politique discursive, une longue bande de discours sur les clichèmes de l’Amérique, une grande parlure en lieu et place de toute écriture possible.

Car Jérémy Fel écrit avant la littérature, avant la grande perversion que l’écriture aurait engagé dans le récit qui a fait perdre à chacun l’histoire. Indirectement, Jérémy Fel met en scène ce grand désœuvrement de la littérature qui n’a rien de blanchotien dans son roman lui-même. Ainsi de cette scène presque primitive à l’entame du roman où, s’aventurant dans la chambre de son jeune veuf de père, Hayley trouve sur sa table de nuit un exemple du Bûcher des vanités de Tom Wolfe assorti de ces quelques phrases : « Son père avait toujours été un grand lecteur. Malgré les tentatives de celui-ci pour intéresser sa fille à la littérature, elle n’avait jamais réussi à finir le moindre roman. » La littérature se tient donc ici comme une irrémédiable zone de fuite, de désaffection, d’abandon car vue comme datée, hors d’usage et sans praxis possible dans le monde. Comme si, pour être efficace, l’Amérique devait toujours se concevoir, pour un romancier atlantiste, comme une terre vierge de toute littérature et de toute écriture : ouverte à l’histoire enfin sans écriture. Helena s’impose, à ce titre, comme un grand roman réactionnaire qui n’ose dire son nom : un latinisme néo-libéral.

Si percent néanmoins d’évidentes allusions sinon mentions à Lovecraft notamment par la suite, Jérémy Fel ne se cache pas d’admirer sinon de néanmoins s’inspirer pour son roman d’un écrivain vénéré entre tous : Stephen King. Ici, comme pour le romancier de Carrie, l’Amérique y est une terre d’histoires, d’intrigues et, comme pour tout imaginaire grégaire, d’autant de meurtres donc d’horreurs qui ouvrent au suspens et à une incidente valorisation de la folie comme zone de terrible intrigue. Cependant, est-ce bien le Stephen King romancier qui intéresse Fel ou n’est-ce pas bien plutôt le Stephen King filmique, celui dont les romans ont été réduits à un arc scénaristique, à une bible de personnages et à un catalogue de situations actantielles qui vaut comme inépuisable grammaire de l’horreur ?

Si la référence à Stephen King se veut transparente et sans ambages, nul doute qu’il s’agit ici, pour Fel, d’user de cette référence comme grande transparence et comme signe même de la transparence de l’histoire à l’histoire elle-même : comme si le récit n’allait pas entraver l’histoire dans son déroulement. Quoi que l’on puisse penser de Stephen King, et surtout si l’on en pense du bien, on remarquera que l’unique et seule référence à King se fait hors livre : sans doute le narrateur de Jérémy Fel est-il l’écrivain de Misery, Paul Sheldon, enfermé depuis très longtemps dans une pièce, avec les membres brisés et amputés, contraint d’écrire un roman américain qui n’a jamais existé tel quel et qu’Annie Wilkes, qui ressemblerait dangereusement à Fel, l’obligerait sans fin à écrire – pour le voir enfin à l’écran.

Plus profondément, persuadé que son Amérique des clichés existe pour de vrai puisqu’il l’a vue à la télé, Fel fait notamment de la question de la sexualité irrésistiblement liée à l’horreur le nœud de son intrigue. Car, chez Fel comme chez King, la sexualité y est vue comme la grande coupable du monde et non sa possible joie. Mais là où chez King, le sexuel devient un outil critique même fragile et discutable pour questionner le puritanisme américain, la vision de la sexualité par Fel, qui n’excède pas la caricature des séries policières de TF1, s’affirme simplement comme réactionnaire tant d’une part, tout est si convenu qu’il faut, par une vision faussement subversive de la sexualité, s’affirmer avec véhémence comme inconvenant et tant, d’autre part, les scènes de torture où le frisson sexuel se mêle à l’horreur du massacre sont involontairement et puissamment kitsch. Le sexe ou bien plutôt ici la sexualité perçue comme maladie intervient toujours comme le perturbateur endocrinien de l’écriture. Au cœur d’une écriture pétrifiée par les clichés, la sexualité (toujours malade) apparaît comme le grand réveil de l’écriture même : la zone de danger par laquelle l’histoire va se mettre en mouvement, le frisson Leader Price du récit.

Paré là encore du folklore gothique sinon gore où les corbeaux s’envolent et le sang des bêtes se mêle au sperme qui n’ose dire son nom, Helena paraît avoir été dirigé par Mylène Farmer qui, éprise de paysages d’un Edgar Poe en pickup truck, se serait piquée de produire un remake de Dario Argento à partir d’un scénario de Stephen King soudainement frappé par un AVC. A ce titre, puisque l’horizon du roman est avant tout scénaristique, conseillons à Jérémy Fel d’en confier la réalisation à Laurent Boutonnat plutôt qu’à Brian de Palma.

Au terme de l’examen critique de ce roman atlantiste demeure pourtant encore une question primordiale qui dit le trou d’œuvre dans lequel Helena s’écrit : la question de la langue. Roman américain, Helena s’écrit en français mais, curieusement, dans une langue qui n’appartient plus véritablement à son idiome d’origine. Paré de personnages américains, de décors américains et d’une syntaxe américaine, Helena s’écrit dans une non-langue, se donne comme un roman-traduit et néanmoins impossible à traduire puisque provenant déjà des signes de l’américain. Faut-il ainsi lire Helena avec l’accent de Michel Leeb imitant les Américains ou, inversement, les Américains doivent-ils en lire la prochaine traduction avec l’accent de Maurice Chevalier ? Comment traduire un roman qui s’écrit déjà depuis une langue qui procède des clichés de l’Amérique ? Et quelle valeur doit-on donner à un tel texte une fois qu’on le replace dans le paysage éditorial américain où il sera pris pour ce qu’il est par la critique anglo-saxonne : c’est-à-dire non pas comme un roman américain contemporain mais comme un roman français qui a instrumentalisé une image de la littérature américaine en n’assumant pas son néo-naturalisme. Car Jérémy Fel n’ose pas admettre que son grand rêve est d’être le Zola du Kansas.

Helena ou le contemporain en mode «les années yéyé»

Helena, c’est une carte postale expédiée par un oncle d’Amérique à la fin du 19e siècle et retrouvée, intacte, dans un grenier à Médan. Néo-naturalisme, de fait, comme en atteste un des points fondateurs du récit qui n’est autre que l’usage des temps du passé – époque à laquelle l’écriture appartient. Ainsi, Jérémy Fel écrit en sachant que le passé simple ne peut plus revenir dans la phrase sans penser à Robbe-Grillet qui en a partiellement châtré l’usage. Pourtant, de toute part, le passé simple, de grande histoire, se multiplie sous la plume de Fel. Sciemment, Fel n’emploie pas, dans son esprit atlantiste, un simple passé simple : comme s’il avait pris la route 66 pour éviter les supposées impasses du roman français, le passé simple n’est pas à lire chez lui comme un passé simple mais comme un prétérit de la grammaire anglaise. Jérémy Fel écrit au prétérit mais, là où la puissance de l’écriture pourrait intervenir pour interroger l’usage et la valeur du prétérit, il n’y a hélas rien tant Fel fait de l’anglais une langue morte, et cela en faisant semblant de croire qu’elle est la plus vivante de toutes. Le langage est nié, ravalé au rang d’un fantasme impossible de transparence : comme s’il fallait décidément parler depuis une non-langue.

En ce sens, peut-être faudrait-il le dire ici : depuis son apolitisme feint, Jérémy Fel écrit comme Sylvie Vartan, Sheila ou Eddy Mitchell chantaient dans les années 60, à savoir en proposant une reprise d’un tube américain, promis à devenir à son tour un hit en étant chanté-traduit en français, dans une transposition qui ne recherchait que le succès : Jérémy Fel est un romancier des yéyés.

On le comprend ainsi : réactionnaire et puissamment mécontemporain, le roman de Jérémy Fel permet de mieux comprendre pourquoi, politiquement, le contemporain peine tant dans le champ médiatique à faire et pourquoi plus que jamais, il s’agit avec Antoine Wauters, Fanny Taillandier et Pauline Delabroy-Allard d’œuvrer à une grande rentrée post-littéraire, à une rentrée d’un contemporain qui se sait écrire après la littérature – depuis la page noire, sa matité de langage, son horreur de textes. Et peut-être faudrait-il néanmoins rassurer les proches de Jérémy Fel à la lecture, comme il avait été fait ici il y a quelque temps déjà à propos de Laurent Binet, en usant de Roland Barthes. Peut-être faut-il donc se souvenir de Barthes lorsqu’il disait que l’écrivain était forcément atteint d’une pathologie, d’un mal sans retour qu’il résumait ainsi : « J’ai une maladie : je vois le langage. » Mauvaise nouvelle pour la littérature mais très bonne nouvelle pour ses proches, Jérémy Fel est encore pour l’instant un homme en excellente santé.

Jérémy Fel, Helena, Rivages, août 2018, 723 p., 23 € — Lire un extrait