Les leçons du King

Stephen King working
Stephen King working

Le 24 juillet 1999, dans sa maison d’été du Maine, sur les bords du lac Kezar, Stephen King reprend la rédaction d’Écriture : Mémoires d’un métier.
Cinq semaines auparavant, à la fin de sa promenade quotidienne, il a été renversé par un van Dodge bleu. Partie inférieure de sa jambe droite brisée, genou droit fendu par le milieu, fracture de la hanche droite, colonne vertébrale entamée en huit endroits, quatre côtes cassées.

Stephen King Le Fléau

Il a abandonné cet essai au printemps de l’année précédente. Depuis Le Fléau c’est la première fois qu’il interrompt un livre. Il manque de force, rester en position assise est une torture, il ne pense qu’au moment où il va pouvoir prendre sa prochaine dose d’antalgiques, mais il y a cette voix qui lui répète « qu’Aujourd’hui le Moment Est Venu, pour reprendre les paroles des Chambers Brothers », et il va parvenir à terminer son texte. Il l’achève sur « une table dans le vestibule du fond, à côté de l’office ». Il avait écrit Carrie (son premier roman publié) « dans la lingerie d’une caravane de location » ; un quart de siècle plus tard c’est dans un vestibule qu’il réfléchit sur la création littéraire.

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Où écrire ?  Où donc écrire ? Dans un coin. Le volume de la pièce n’a aucune importance. Ce qui importe c’est d’avoir un lieu à soi, et surtout un lieu avec une porte. Pour écrire, il faut « une porte qui ferme et la détermination de la tenir fermée. » Écrivez la porte fermée ! « S’abstraire de l’univers », écrire tous les jours, le plus vite possible, ne pas s’arrêter, ne pas ralentir, continuer, même si l’on a l’impression de « pelleter bêtement de la merde, le cul sur une chaise », et ne rien montrer à personne, garder la porte fermée.
Derrière cette porte, que faire ? C’est-à-dire qu’est-ce qu’écrire ? Redoutable question. Réponses trop souvent ridicules.

Stephen King le rappelle : dans la plupart des livres qui parlent d’écriture sévit « la règle de la connerie accumulée ». Alors ? Alors « parlons boutique », parlons histoire, thématique, contexte, recherches, personnages, langage, relecture, corrections.

« L’histoire est préexistante ». Elle est « honorable, on peut lui faire confiance ; l’intrigue est sournoise, autant la maintenir en résidence surveillée. » On part d’une histoire, on progresse vers son thème. Et des thèmes (des obsessions) un écrivain en possède peu, un auteur aussi prolifique que Stephen King repère chez lui « un gène spécial, celui de la passion de la nuit et des cercueils où ça s’agite » (le titre de sa première nouvelle : J’étais un adolescent pilleur de tombes) ; « la question de savoir pourquoi, si Dieu existe, des choses aussi effroyables se produisent » ; « la fragile frontière qui sépare réalité et imaginaire » ; « la terrible séduction que la violence exerce sur des gens foncièrement bons ».

Le contexte est un autre fil conducteur. Il faut s’en tenir à ce qui prend place dans ce contexte et « les histoires de ma vie qui n’en finissent pas, c’est aux barmans qu’on les raconte, et seulement une heure ou deux avant la fermeture. Et si vous consommez ». Si recherches il y a, elles doivent appartenir « à la toile de fond », elles ne sont « qu’une forme particulière du travail sur le contexte » : « n’oubliez jamais que vous écrivez un roman, pas un document ».

Et les personnages? L’histoire est « cornaquée » par eux, mais elle doit toujours rester aux commandes. Il est bon qu’un écrivain soit observateur, il peut avoir remarqué que son voisin se cure le nez quand il pense ne pas être vu, mais c’est sans intérêt, « sauf s’il souhaite l’introduire à un moment donné dans un récit ».

On en arrive au langage. Avec Stephen King ne vous attendez pas à d’interminables gloses sur le langage, son essence, etc., etc. C’est un romancier populaire qui s’exprime et qui modestement (mais non sans malice…) se qualifie de « prolo », se souciant à son « humble échelle » de la langue qu’il emploie, sans plus.

On parle métier :

-— « être simple et direct. N’oubliez jamais que la première règle, en matière de vocabulaire, est d’utiliser le premier mot qui vous vient à l’esprit, s’il est approprié et expressif. »

— ne pas laisser derrière soi « un sillage pollué d’adverbes agressifs et de constructions à la voix passive ».

— pas de verbes déclaratifs « shootés aux stéroïdes anabolisants » (du genre «grinça-t-il», ou «éructa-t-il»), une histoire doit être écrite « de telle manière que lorsque vous utilisez dit-il, le lecteur saura comment votre personnage l’a dit »

— les comparaisons doivent tendre vers celles « des romans policiers des années quarante et cinquante et des descendants littéraires des écrivains d’histoires à quatre sous » (essayez de faire mieux qu’« il faisait plus noir que dans un chargement complet de trous du cul », George V. Higgins).

— le paragraphe, et non la phrase, est l’unité de base de l’écriture, « c’est le lieu où se constitue la cohérence et où les mots ont une chance de devenir plus que les mots. S’il faut donner un coup d’accélérateur, c’est au niveau du paragraphe que cela se passe. »

— quant à l’écriture, en général, vous êtes libre, « le traditionnel comme l’expérimental sont à votre disposition. Merde, écrivez à l’envers si ça vous chante, ou dessinez des pictogrammes avec des crayons de couleur. » « Essayez tout et n’importe quel fichu machin, aussi ennuyeusement normal ou scandaleux qu’il soit. Si ça marche, parfait. Sinon, balancez-le. »

De toute façon « le bouquin est le patron ». Ce n’est pas l’écrivain qui contrôle sa production, mais le contraire. Et si jamais on vous demande comment vous écrivez, répondez : « Un mot à la fois ».

La première version est terminée, laissez-la reposer, « au moins six semaines » conseille Stephen King. N’y touchez plus. Oubliez-la. Quand vous relirez votre manuscrit, après cette période de repos, vous vivrez « une expérience étrange, souvent jouissive. C’est bien le vôtre, vous le reconnaissez, pourtant ce sera comme lire l’ouvrage d’un autre. » C’est pour cette raison que vous avez attendu, vous allez élaguer, et « il est toujours plus facile de tuer la chérie de quelqu’un d’autre que la sienne. »

« Écrivez la porte fermée, corrigez la porte ouverte. »

Votre texte, qui ne concernait que vous, a maintenant pris son indépendance, vous pouvez le montrer au L.I. (le Lecteur Idéal), votre premier lecteur, en qui vous avez toute confiance, « celui qui vous aidera à sortir un peu de vous-même, à lire, avec l’œil de vos lecteurs, ce que  vous écrivez ». (Outre le L.I., il vous est possible d’envoyer votre manuscrit à quelques autres personnes — entre quatre et huit, précise Stephen King — qui ont déjà critiqué vos travaux précédents).

Et puis, et puis, « écrire est humain, corriger est divin ! » Alors allez-y, prenez votre pied, devenez enfin un serial killer, amputez, amputez ! Enlevez les mots inutiles, aucune pitié pour les pronoms – ne pas leur faire « plus confiance qu’à un avocat chargé de réclamer des dommages et intérêts », et bien entendu pour les adverbes, à éliminer joyeusement (pas celui-ci !) : « jamais tous ; jamais assez ». Supprimez ce qui est étranger à l’histoire. Coupez pour accélérer le rythme. Tranchez lorsque vous pensez à la place du lecteur, qui est parfaitement capable de penser par lui-même.

La formule ? « Version 2 = Version 1 – 10% . »

Stephen King. Photograph: Steve Schofield
Stephen King. Photograph: Steve Schofield

Mais pourquoi ? Pourquoi une vie à aligner, effacer, aligner des mots ?
Parce que dans son plus ancien souvenir, Stephen King « imagine qu’il est quelqu’un d’autre ». Parce que ce lieu, où enfant il se perdait, qui réapparait régulièrement dans ses romans, « une friche coupée en deux par une voie de chemin de fer et se terminant de l’autre côté par un dépôt de ferraille. »
Trouver les bons mots et bien les déposer, « c’est comme décoller en avion : on roule, on roule, on roule… et tout d’un coup on est en l’air, chevauchant le vent comme par magie, et prince de tout ce que l’on domine. »
Et Dead Zone, et Dôme, et Misery, et Shining, et 22/11/63, et, et, et…
(et attention aux vans bleus lors de votre promenade quotidienne !)

Stephen King, Ecriture : Mémoires d’un métier, traduit de l’américain par William Olivier Desmond, Le Livre de poche.

Stephen King Le Fléau