Revue WIP : La littérature sans filtre

Work in Progress : cette nouvelle revue de littérature contemporaine affiche d’entrée les règles du jeu. Parce qu’elle est née d’un café littéraire où se lisent des textes qui ne cessent de se réécrire à l’épreuve du public, la revue se veut avant tout vivante, en mouvement, en retravail. Les textes sont le reflet de cette expérience collective de lectures publiques et de réécritures – tous ayant en partage un goût de l’oralité, du rythme, de l’exploration des marges.

Un lundi sur deux, les amateurs du « work in progress » se retrouvent dans un café parisien, le Pitch me, pour écouter les auteurs présenter leurs travaux. Le second numéro de la revue présente une quinzaine d’entre eux : nouvelles, extraits de premiers romans, poésie, théâtre figurent au sommaire qui se veut avant tout éclectique.

Encourager la jeune création littéraire, promouvoir les rencontres littéraires, accompagner de nouveaux auteurs : on ne peut qu’être séduits par l’enthousiasme et la générosité du projet. Et l’enthousiasme est communicatif.
Bien que de factures inégales, les textes de la revue demeurent tous convaincants. Deux d’entre eux particulièrement sont à signaler : d’abord Gaël Octavia, qui avait fait paraître son premier roman, La fin de Mame Baby, l’an dernier chez Gallimard, qui propose ici plusieurs textes poétiques.
La section « A capella des promises et des oubliées » interroge la place des femmes, avec indiscrétion et pudeur, prolongeant les réflexions qu’elle avait esquissées dans son précédent ouvrage. Le poème « Réconciliés » s’ouvre ainsi :

« C’est le vent
Qui ouvre la porte
Mais on ne s’y risque pas
D’abord
L’écho d’une parole
Captive
Nous parle
De nos intérieurs piétinés
Et d’un phacochère devenu fou
Éviscérant
Nos certitudes
Nous nous blottissons
Dans l’en-dehors » (p. 43)

L’autre très belle surprise de ce numéro est une nouvelle de Gauz, qui avait déjà publié en 2014 un roman consacré aux veilleurs de nuits, Debout-payé, d’une grande finesse et d’un humour mordant. Gauz continue son exploration des exploités et des marginaux : cette fois, il nous plonge dans l’univers asphyxiant des étudiants de la cité universitaire d’Abidjan, où la justice populaire se règle avec quelques pneus et une allumette, où les chambres sont surpeuplées, où Louis XIV écoute RFI.
À la construction implacable, « Voleur à la braise » (p. 20-33) dessine le quotidien de ces étudiants entassés dans des chambres qui auraient depuis trop longtemps dues être rénovées. Voleurs, directeurs, professeurs, étudiants soucieux de leur musculature : chez Gauz, tous ont avant tout pour principe d’être « sapés » à l’ivoirienne… Ce que le narrateur précise avec soin :

« Pour fêter ma promotion, ce matin, très tôt, j’ai enfilé mon « jean 501 brut » tout neuf avec ses poils blancs qui moutonnent le long de son étoffe. Je me suis recouvert le torse de mon polo Old River avec ses trois kayakistes pagayant dans le vide au-dessus de mon pectoral gauche. Chaussettes Burlington que moulent mes Sebago Dockside bicolores aux pieds, j’étais enfin déguisé en vrai étudiants ivoirien et je pouvais descendre fièrement au kiosque de Diallo mon payer mon petit déjeuner de luxe ».

La suite, bien sûr, viendra compromettre la perfection de son style.

Longue vie à l’aventure du Work in Progress, donc, en attendant de les retrouver dans l’une de leurs soirées parisiennes, sapés comme jamais.

Pitch Me, 34 rue du Surmelin, 75020 Paris, un lundi sur deux

WIP – Littérature sans filtre, numéro 2, 192 pages, 15 €

Au sommaire :
Laureline Amanieux, « Le chant de la mer » (nouvelle)
Armand Gauz, « Voleur à la braise » (nouvelle)
Gaël Octavia, « A cappella des promises et des oubliées » (poèmes)
Dominique Sylvain, « Barnier » (extrait du chapitre 2 du roman Les Infidèles, éditions Viviane Hamy, 2018)
Vanessa Kientz, « Au bord de l’autoroute » (début de roman)
Anita Gretsch, « L ’œil grand fermé » (début de roman)
Ingrid Seyman, « Le placard » (micro-fiction)
Ariane Gardel, « Au gré du vent » (nouvelle intégrale)
Mohamed Guellati, « Yvette Horner et l’odeur du mouton » (théâtre : extrait de monologue)
Eric Niubo, « La planète des Noirs » (nouvelle)
Franck Balandier, « À la cité des peintres » (extrait du roman Gazoline Tango, Le Castor astral, 2017)
Marion Guilloux, « Cavalcade » (début de nouvelle)
Nadia Galy Ecrivain, « La chevelure » (nouvelle)
Frédéric Meurin, « Les Vœux » (début de roman)
Jeff Schinker, « Karoshi » (extrait d’une nouvelle quadrilingue inédite)
Anne-Laure Lemancel, « Maloya : le tambour perdu » (extrait de nouvelle inédite)
Mathieu Brichard, « Récit de chasse » (extrait de roman)