De monstres et de libellules : récits de femmes (La fin de Mame Baby, Gaël Octavia)

Gaël Octavia

Dans une toute petite ville qui ne sera jamais décrite sinon par sa violence et par les noms de fleurs dont sont affublés ses immeubles, donc dans cette petite ville anonyme parce qu’universelle, que l’on appellera simplement le Quartier, Mariette se balance sur un rocking chair, un verre à la main, les yeux dans le vide. Elle divague. Elle rêve à voix haute, pour vous, Lecteur : « Avec vous aussi, elle va réexaminer les faits, redessiner les personnages. (…) On la croit assise au fond de son fauteuil mais, en fait, elle arpente une galerie de portraits. Les tableaux sont plus ou moins colorés, les traits plus ou moins précis. Chacun flotte dans l’appartement. Chacun y est incrusté comme un parfum persistant. Je ne sais pas ce qui déclenche, chez Mariette, le besoin de parler de l’un ou de l’autre. C’est comme si Mame Baby ou le premier mari pouvait surgir d’un tiroir qui s’ouvre, d’un éclat particulier de lumière à travers la fenêtre » (p. 140). Gaël Octavia nous convie à visiter également cet étrange musée, ce palais de mémoire de Mariette qui ne tient plus tout à fait droit, dont les murs peinent à conserver la trace des portraits, mais qui réapparaissent pourtant au gré des souvenirs et des verres de vin rouge. Chaque personnage reviendra, dans le désordre, se présenter sur la scène de sa mémoire fragmentaire, et livrer une partie de ses secrets.

Dans le personnage de l’enquêtrice, qui vient prendre soin de Mariette, il y a Aline. Revenue dans le Quartier après sept ans d’absence, Aline enfile chaque jour sa blouse d’infirmière pour venir écouter le récit de Mariette, en se laissant bercer par le mouvement régulier du rockingchair. Patiemment, elle reconstruit le palais de mémoire. Elle écoute les différentes versions contradictoires, elle bâtit des hypothèses, elle imagine des architectures plausibles du passé. Petit à petit se redessinent alors la vie du Quartier et les liens qui unissent tous les personnages : les hommes s’y succèdent, fils violents, amants bannis, prêcheurs fous de Dieu. Mais ce sont les femmes qui mènent la danse. « La Blanche », Suzanne, qui venait s’épancher auprès de Mariette et accompagner la déploration de la vieille femme. Et puis, mystérieuse entre toutes, Mame Baby dont le roman porte le nom. L’Assemblée des femmes du Quartier préserve sa mémoire avec attention et jalousie. L’Assemblée y célèbre celle qui, morte trop tôt, a su porter la bonne parole et inciter les femmes à s’entraider.

Ce premier roman de Gaël Octavia, à la construction parfaitement maîtrisée, interroge la suprématie masculine certes – au fondement de la violence du Quartier – mais aussi et surtout les amitiés féminines, leur puissance politique et poétique. Dans La fin de Mame Baby en effet, les mères, les filles, les amantes peuvent se détester, infiniment, mais autour d’un chocolat chaud, la force de leurs récits construit un lien qui porte en lui une nouvelle manière de résister, au quotidien. A travers les yeux d’Aline, fille sage et attentionnée, c’est un apprentissage de la narration, et donc de la solidarité entre femmes, auquel le lecteur est convié. Entre ses fils narratifs, qu’il faut démêler petit à petit, l’amitié terrible de Mame Baby et de Mariette se recompose : deux fillettes se prennent par la main, au premier jour d’école, et ne se quitteront plus qu’à la fin de l’adolescence. La première, timide, excellente élève, studieuse, se cachera derrière la seconde, volcanique, séductrice, protectrice. Mame Baby est fascinée par la beauté de son amie, dont elle imagine qu’une aura de libellules d’or irradie son passage pour venir la protéger, elle, l’adolescente timide, à l’entrée du lycée. Se remémorant le visage de Mariette, Mame ose faire face à cette jungle masculine qu’est la cour de récréation : « Les servantes au pas léger n’apparurent jamais pour refléter mille fois le beau visage, mais une multitude de libellules d’or prirent l’habitude de s’en détacher pour aller à la rencontre de Mame et se poser sur sa joue. La peur de Mame, cette peur d’oisillon qu’elle avait cultivée depuis l’enfance, qui s’était renforcée à l’entrée au lycée, quand elle avait pris conscience de son rôle dans le Quartier, cette peur quitta Mame dès le premier frôlement d’une libellule sur sa peau » (p. 67).

Au rythme des chocolats chauds et des verres de vin, bercée par le mouvement du rockingchair, Mariette évoque les tragédies de sa vie, qui l’ont peu à peu murée dans la folie. Aline écoute celle que le Quartier appelle désormais la « mère du monstre », Mariette, coupable d’avoir trop aimé son fils, Pierre, dont la violence égalait la beauté. Un monstre dont les colères terrifiaient le Quartier. Un monstre qui se vivait, par procuration, en cowboy de cinéma : « Oui, les films étaient ses dictionnaires. La bibliothèque de répliques était bien ordonnée, prête à l’emploi. A tout moment, il y piochait et l’on avait un petit sursaut, on était impressionné en identifiant le film en question » (p. 84), mais « on avait bien en tête que parler par répliques de films ne faisait pas de Pierre un personnage de film, et que sa férocité, hors du cinéma, avait des conséquences bien réelles » (p. 49). Un monstre cinéphile, en somme, hanté par l’industrie hollywoodienne dont il joue à reproduire l’héroïsme de pacotille.

Par prophéties interposées, au milieu des libellules d’or, les femmes se démènent avec les monstres. Une belle découverte de la rentrée littéraire.

Gaël Octavia, La Fin de Mame Baby, Gallimard, 2017, 176 p., 16 € — Lire un extrait

Lire ici un entretien avec l’auteur
, par Elera Bertho