Joseph Andras : Kanaky est « autant une biographie intemporelle qu’un geste politique » (Le grand entretien)

Alphonse Dianou à un forum antinucléaire en Australie (Photo. transmise par Joseph Andras que nous remercions)

Il arrive en retard. Et s’excuse deux ou trois fois : « Je déteste les retards, vraiment désolé. » Des hommes boivent des verres au comptoir et lisent la presse du jour ; il s’assied à notre table. Son premier roman, De nos frères blessés, nous conduisit à Alger et au bord de la Marne, ressuscitant une figure oubliée de la guerre d’Algérie : Fernand Iveton, ouvrier pied-noir et communiste guillotiné par le pouvoir français pour avoir posé une bombe, dans un local vide, qui jamais ne sauta.

Un sillon qu’il semble vouloir creuser, avec Kanaky, son troisième ouvrage : une enquête biographique qui sortira le 5 septembre et nous conduit en Nouvelle-Calédonie et dans le Larzac. L’auteur plonge dans le passé d’un indépendantiste kanak inconnu en France « métropolitaine » : Alphonse Dianou. Militant non-violent et amateur de musique, l’homme se destinait à être prêtre : il mourut pourtant des suites d’une prise d’otages, visant des militaires, dont il fut le chef d’orchestre en 1987.

Nous ne manquons pas de le relever au fil de cette discussion de près de deux heures : Joseph Andras dit rarement « oui » – spontanément, il répond par la contradiction. Le cuir s’assouplit au fil de l’échange : la froideur, première et présente, se dissipe parfois. Son regard, dur, peut en quelques secondes se changer en un franc sourire. Écrire est pour lui un geste d’artisan. Et quand la poésie l’anime, c’est sur le béton d’un port, celui du Havre, qui hante son précédent livre, S’il ne restait qu’un chien. Avec Andras, rien n’échappe, viscéralement, à la politique.

Votre premier roman, De nos frères blessés, racontait la vie d’un militant tué sans avoir réussi son coup ; votre second livre, S’il ne restait qu’un chien, évoquait poétiquement un port auquel son destin échappe ; votre dernier ouvrage donne à voir, sous la forme d’une enquête, un fiasco politique : vous aimez l’échec ?

J’ai instinctivement peu d’affection pour les gagnants. Mais, à la seconde où je vous dis ça, je mesure ce que ça semble transporter de romantisme, de goût pour la perdition ou la débâcle… et je ne m’y retrouve pas non plus. Les coordonnées de notre ordre social sont sommaires, et l’actuel président de la République les a rappelées avec une clarté atroce : il y a les gens qui « réussissent » et ceux « qui ne sont rien ». Tant que nous vivrons dans ce cadre économique et philosophique, la réussite aura à mes yeux quelque chose de louche, de repoussant. Perdre devient donc une issue de secours. Une manière de retrouver sa dignité quand « la gagne » est le maître-étalon de l’ordre.

Une des figures de la Commune de Paris disait que rien ne déprave autant que le succès : c’est une ligne de conduite intéressante, comprise ainsi ! Mais il y a une seconde dimension, pour parler plus directement des livres. Je ne peux écrire correctement que s’il existe une tension. Iveton était qualifié d’« assassin », Dianou de « terroriste » et le Havre est volontiers considérée comme « la ville la plus moche de France » : ça m’aide de savoir que j’ai, pour commencer, tout contre moi. (rires) Ces deux hommes sont inconnus du grand public : personne n’ira dresser de statues en leur mémoire, personne ne peut s’en revendiquer pour briller dans le cadre en question.

Vous diriez-vous provocateur ?

Pas du tout. Le désir de choquer m’est étranger.

Ce livre sort à la rentrée littéraire : est-ce un choix de votre part ?

C’est un banal problème de calendrier. J’ai commencé à réfléchir à ce projet en 2015, sans savoir si je pourrai le conduire à terme ni me fixer aucune date de rendu. Au fil des rencontres, l’année 2018 s’est imposée dans nos échanges : non pas tant les 30 ans d’Ouvéa, d’ailleurs, célébrés aux mois d’avril et de mai dernier, que le référendum de novembre sur l’autodétermination. J’ai terminé le travail sur le livre en mai ; il a été imprimé cet été ; il devait sortir avant le référendum pour n’être pas aussitôt « dépassé » : ne restait que cette période… Mon envie première – raconter la vie d’Alphonse Dianou – s’est prise, au fil de l’écriture, les pieds dans le tapis de l’actualité : ce n’était d’ailleurs pas inintéressant. Ça m’a déplacé à mesure que j’avançais. À l’arrivée, c’est autant une biographie intemporelle qu’un geste politique inscrit dans un temps court, une contribution à la discussion publique, un livre « en situation ».

Alphonse Dianou , Archive familiale (Photo. transmise par Joseph Andras que nous remercions)

« La France ne sait rien d’Alphonse Dianou », dit l’un de vos témoins. Vous tendez un miroir à notre pays : d’où vous vient cette obstination à regarder les choses en face ?

(Il réfléchit) Votre question est trop vaste. Prenons le domaine qui est le mien : le récit. Et prenons la séquence dans laquelle nous vivons : Bauman, un sociologue, a parlé de « vie liquide » à son sujet. C’est-à-dire le temps de la précarité, des successions sans fin, du jetable, du disloqué, de la bougeotte, de la vitesse. Une ère du déchet, de l’éphémère. Des individus en recherche frénétique d’individualité. Bref, des instants sans traces.
Les récits que je propose évoluent, que je le veuille ou non, dans cette séquence – d’où mon intérêt pour les longues durées, les oublis, les structures historiques. Parler de Dianou, c’est parler de Balade en 1853 et de la Commune. Parler de Fernand Iveton, c’est parler du général de Bourmont en 1830. C’est donc saisir, au présent, ce qui se joue derrière les existences des uns et des autres, les forces sociales et politiques à l’œuvre dans les supposés destins individuels, les anecdotes, les tempéraments, le portrait réduit au seul libre arbitre.

Épigraphe de Kanaky

Cette Commune qui ouvre d’ailleurs votre livre, en épigraphe…

C’est à la fois un héritage à honorer et un problème à résoudre. Les communards ont été massacrés par la République de Thiers et certains d’entre eux, déportés en Nouvelle-Calédonie, ont pourtant appuyé la répression qui s’abattait contre les Kanak colonisés. Louise Michel, elle, a parfaitement compris que c’était une seule et même cause, de Paris à la Grande Terre. Je tenais à lui rendre ce petit hommage.

Que dites-vous à ceux qui diraient « Cette cause n’est pas votre affaire, ça ne vous regarde pas » ?

Qu’ils sont des demeurés. Si la Nouvelle-Calédonie est française, alors j’y suis chez moi autant que dans l’Isère ou dans l’Allier. Si la Nouvelle-Calédonie est vouée à devenir indépendante, alors mon livre est un signe de fraternité et l’affaire est classée. Cette question de légitimité ne date pas d’hier : Gide au Congo, Istrati en URSS, Genet au Liban… Elle n’en reste pas moins conne.

Vous rappelez dans le livre qu’aucun Kanak n’a publié d’ouvrage sur l’affaire d’Ouvéa. Que les sources sont donc majoritairement françaises, à savoir militaires ou journalistiques. N’avez-vous pas craint de parler à la place des Kanak ?

Non. Pour la raison que ce livre repose essentiellement sur des témoignages kanak, que je livre tels quels. Leur parole est centrale, première, et j’assume mon statut de…

… de « courroie », écrivez-vous.

Voilà. Mon travail a, ici, consisté à écouter les gens puis à restituer ce qu’ils avaient à dire, et n’avaient pas toujours eu l’occasion de dire. À essayer de mettre un peu d’ordre dans des récits éclatés, des narrations contradictoires. Il m’a fallu des mois de préparation, il m’a fallu obtenir l’accord de chaque proche d’Alphonse Dianou – et c’était loin d’être gagné, au départ. Je ne suis pas particulièrement serein avec la première personne du singulier mais j’ai rapidement compris que je ne pourrai pas raconter Dianou sans assumer cette subjectivité, fût-elle en retrait. Les contresens, les mensonges, les imprécisions ou les trous noirs rendaient impossible la forme biographique conventionnelle.

D’où « la quête » dont vous parlez dans l’ouvrage.

C’est ça.

Une quête qui vous conduit à mettre, narrativement, sur un même plan l’ensemble des témoignages, des ravisseurs kanak aux généraux, en passant par l’ancien patron du GIGN Philippe Legorjus. Certains pourraient vous reprocher de ne pas prendre partie. 

Ce serait une lecture malhonnête, dans ce cas. Je dis, à plusieurs reprises, que l’objectivité et la neutralité sont des fables au service du pouvoir. Je le dis et, dans le même temps, je tenais à être extrêmement pointilleux en matière de sources. Je suis partial, et c’est la moindre des politesses que de le reconnaître, mais j’ai spontanément un rapport exigeant à la vérité, aux faits. C’est d’ailleurs le prérequis à toute partialité : la rigueur – sans quoi, c’est de la mauvaise propagande de guerre, de la publicité.

 

« Le journaliste examine, l’historien élucide, le militant élabore, le poète empoigne ; reste à l’écrivain de cheminer entre ces quatre frères », écrivez-vous justement en ouverture du livre. L’image est forte, mais que reste-t-il à l’écrivain, alors ?

Il s’agissait de situer mon propos le plus clairement possible. « D’où tu parles, camarade ? », comme on disait en 1968. Je parle ici de ce qu’on appelle communément « la littérature ». Chaque champ a ses propres exigences ; j’empiète volontiers sur les autres, je chaparde certains de leurs outils, je peux même m’y sentir chez moi, mais ce livre n’est, tout bien pesé, que le travail d’un « écrivain ».

Comment définiriez-vous la littérature, justement ?

(Il marque un temps) Des signes qu’on sculpte.

On parle depuis quelque temps de « littérature décoloniale », de « décoloniser » les narrations, les arts, l’Histoire. Vous sentez-vous des affinités avec ce mouvement ?

Je ne connais pas le monde de l’Université, donc ce qui me parvient est très certainement lacunaire. Mais j’ai lu avec intérêt des travaux sur la notion de « pluriversalisme », de « système-monde », sur le décentrement. Sur les penseurs dits « subalternes » ou la racialisation de la question de classe par la conquête du continent américain, l’esclavage et la colonisation. Je crois que la pensée matérialiste socialiste, qui est celle dont je viens, et la pensée décoloniale ont des choses à se dire.

Premier portrait de poètes d’une série, dans L’Humanité, août 2018


Vous avez publié cinq portraits de poètes, cet été, dans L’Humanité. Plusieurs ont connu une fin tragique – comme Iveton et Dianou. Pourquoi cet intérêt pour le martyre ?

Je ne formulerais pas du tout ça ainsi. Le martyre me transit plus qu’il me ravitaille. Je ne sacralise pas le sang versé. Je me méfie du culte de la chair froide. Mourir pour une cause, c’est toujours du courage, mais le courage ne se passe de justifications – il n’est pas une catégorie éthique en tant que telle. J’ai vu, à l’étranger, des villes tapissées de portraits de combattants tombés et sanctifiés : je le comprends mais ça n’est pas un levier d’écriture. Ce qui m’intéresse, c’est le poids du pouvoir politique, économique, du pouvoir central sur les corps : qui peut vivre et avec quelle espérance de vie, qui doit mourir, qui finit en taule et qui n’ira jamais, qui peut avoir un accident du travail et dans quelle proportion, etc.

L’État a tué Iveton, Dianou et, parmi les poètes que vous évoquez, Nasser et Chalamov à petit feu… Des États a priori très différents, pourtant. C’est cette question que je creuse avec ces textes : que peut l’idée de vie juste face aux « battants de la gueule » du Léviathan ? Cela dit, je n’écrirai jamais sur Mandela ou Jean Moulin : l’air y est irrespirable. Je lis le discours de Malraux, « la face informe », « le visage de la France », je chiale. Il n’y a pas de prise littéraire – en tout cas je ne les trouve pas. Iveton et Dianou ont été assassinés, oui, et dans des conditions particulièrement violentes : il n’en reste pas moins que c’est leur vie qui m’a porté, ce qu’ils avaient à dire, hommes ordinaires et anonymes, de leur vivant.

Des « hommes ordinaires » pas si « ordinaires », tout de même. Tous ces individus s’arrachent à leur destin supposé, au cours logique des choses…

L’enfant pousse un cri aussitôt qu’il naît, non ? J’aime à me dire que c’est un heureux avant-goût de l’existence humaine. Que le refus est un mouvement aussi banal et ordinaire que l’expiration. Mais, vous avez raison, il est tout à fait possible que ce soit le contraire. (rires)

L’engagement chrétien de Dianou est l’un des fils rouges du livre. C’est, dans la famille politique qui est la vôtre, plutôt rare de lire ça !

Je ne vais pas paraphraser le bouquin, mais je précise quelque part que je ne suis pas croyant et que ce n’était pas cette dimension du personnage qui m’a affecté en premier lieu. Mais la foi, quand elle n’a pas vocation à encadrer la vie de la Cité, ne me pose pas de problème en matière d’alliances, de compagnonnage, de lutte commune. J’aime mieux un croyant vivant qu’un athée installé dans l’état des choses.

Vous avez fait le choix de conserver la langue orale parlée par les Kanak – de la même manière que vous aviez mis des mots en arabe dans De nos frères blessés. Pourquoi ?

Ça n’a pas été un choix : je n’ai pas pensé une seconde à retravailler la langue des témoins. Par rigueur méthodologique, d’une part ; par souci littéraire, de l’autre : leur syntaxe et leur vocabulaire ne sont pas toujours celui de la narration : cette rencontre, ces croisements participent de l’ensemble du projet.

De nos frères blessés va d’ailleurs être porté à l’écran : comment avance le projet ?

Aucune idée.

En 2011, Mathieu Kassovitz a sorti un film sur l’histoire de la grotte d’Ouvéa, L’Ordre et la Morale, qui n’a pas trouvé son public. L’avez-vous rencontré durant l’écriture de votre livre ?

Du tout. Mais son film a compté pour moi.

Vous raillez, au détour d’une page, les humanistes à « la conscience claire ». Pourquoi ?

Le mot « humanisme » ne me fait pas frissonner. Pour deux raisons.
Une me vient, grosso modo, du Marx d’après les Manuscrits, celui qui s’éloigne de Feuerbach – le piège de l’Homme abstrait, de l’essence humaine comme attribut universel. Ce qui existe, c’est une condition humaine et des humains pris dans des rapports sociaux de production – l’humanisme, comme idéologie de la bourgeoisie, se satisfait très bien des « contre-hommes » ouvriers ou indigènes…

L’autre raison est plus globale. L’espèce qui a inventé l’humanisme provoque à l’heure qu’il est le recul du nombre de vertébrés sur Terre, la montée du niveau des océans, la déforestation de masse et la pollution des sols : ça n’a pas l’air d’être un franc succès… Notre espèce est intéressante, mais elle ne représente que 0, 01 % de la biomasse terrestre : c’est tout de même beaucoup de boucan pour pas grand-chose ! (rires) En sacralisant l’Homme, on l’a sorti du monde, végétal et animal. C’est la critique bien connue de Lévi-Strauss. L’Homo sapiens s’est couronné lui-même, comme Napoléon : il a construit l’animalité en opposition, il s’est voulu maître, possesseur, seigneur de la « création ». De la Bible à Descartes, c’est la même obsession. Il a inventorié, classé, trié, hiérarchisé – d’abord entre lui et le monde, puis entre lui et lui : les animaux lui étaient inférieurs, puis certains de ses congénères aussi. On citait Érasme et Montaigne tout en parquant les peuples premiers et en refusant aux femmes l’accès à la citoyenneté. Croire qu’il existe une sacralité humaine spécifique, un « propre de l’Homme » tellement génial qu’il justifie de tenir le reste pour incomplet, mal fichu ou digne de mourir du seul fait d’être ce qu’il est, ça me paraît odieux. Lévi-Strauss parlait d’une « humilité principielle » comme point de départ pour penser l’humanité, l’humanité incorporée au monde. Je préfère ça. Les arbres peuvent vivre sans nous, pas l’inverse : ils absorbaient le gaz carbonique et libéraient de l’oxygène pendant qu’on foutait des gens dans des trains. On me dira que les babouins n’ont pas construit la chapelle Sixtine : c’est vrai, mais ils n’ont pas construit la bombe à fission non plus !

Vous êtes misanthrope ?

Non. Je nous trouve seulement trop narcissiques. J’ai beau chercher, je ne vois pas au nom de quoi un lapin, une souris, une sauterelle ou un vautour auraient moins de légitimité à être au monde, à appartenir au cosmos que nous. Donc quand on me chante la « dignité humaine » et qu’on me parle d’« humanisme », je tâche seulement de m’assurer qu’elle ne camoufle pas des crimes de masse : la mise à sac des écosystèmes et les animaux torturés dans des laboratoires, parqués, gazés, exécutés en bas âge dans des abattoirs pour être vendus.

L’Algérie, la Nouvelle-Calédonie, le Chiapas zapatiste dans le cadre d’une Brigade d’observation civile : on pourrait vous considérer comme un « écrivain-voyageur ». Qu’est-ce d’ailleurs que le voyage, à l’heure du tourisme de masse et des migrations planétaires ?

Je ne me vois pas ainsi. Je les lis, je les lis même avec plaisir – les Cendrars, les Kavvadias… J’éprouve une sorte de candeur bienveillante quand j’entends les noms Kessel ou Stevenson. J’ai, comme tout le monde, de la sympathie pour les mots « quais », « port », « cargo », « horizon », « bivouac » ou « steppes ». Mais il me semble que l’écrivain-voyageur voyage pour voyager. Chaque pas est son but. Il y a d’ailleurs un individualisme souvent féroce chez les bourlingueurs et les aventuriers… Kerouac écrit Sur la route puis approuve la guerre contre le Vietnam, et rien n’indique que ce soit contradictoire.

En l’état, je pars pour revenir, pour m’appuyer sur ce que j’ai vu ou écrire dessus. Je voyage donc à des fins politiques. Je suis allé près de deux mois au Mexique pour intégrer cette brigade au sein d’une communauté « indienne » qui craint pour sa sécurité en raison de la présence paramilitaire, pour approcher, seulement du bout des doigts, le processus révolutionnaire zapatiste qui se poursuit depuis 1994. Pour travailler, aussi, sur l’exil des années 1940 ou la figure de Trotsky. Autrement, j’aime mieux marcher dans la campagne aveyronnaise que croiser des touristes qui se sont « ressourcés » dans trois pays en moins de trois semaines. (rires).

Joseph Andras, Notes chiapanèques, Lundi.am
… et dans Diacritik

Vous avez publié votre carnet de bord au Chiapas au sein de la revue d’ultragauche Lundimatin et votre série sur la poésie dans L’Humanité. Vous ne parlez qu’aux « convertis » ?

Je ne tiens pas tellement à écrire pour des journaux financés par des milliardaires, des banquiers d’affaires ou des vendeurs d’armes : avouez que le choix est aujourd’hui limité… Je tente, dans la mesure du possible, d’être à peu près cohérent. Je ne crois pas que l’on puisse peser sur le lectorat d’un journal qui s’oppose à vos vues ; je ne crois pas que l’on puisse « détourner le système de l’intérieur » : on sert de caution ou on se fait avaler. Je préfère être avec les miens ; je ne peux rien sur le terrain de l’adversaire ou de l’ennemi. Sinon légitimer des questions qui n’en sont pas. Ou ratifier des débats qui n’ont pas lieu d’être.

Les « vôtres » ?

Appelez-les comme vous voulez, ça m’importe peu. Les égalitaires, disons.

L’égalité plus que la liberté ?

Les deux. Mais l’égalité n’est rien d’autre que ce qu’elle promet. C’est six patates par assiette pour tout le monde, et c’est sublime. La liberté abuse de ses usages : il faut toujours lui coller une remorque au derrière, l’expliciter. La liberté – pardonnez, c’est une banalité – est avant tout celle des gros bras et des gros sous : les puissants passent leur temps à réclamer toujours plus de liberté. La liberté doit être encadrée pour libérer authentiquement.

Vous ne craignez pas qu’on vous enferme dans une case ?

Je m’en fous. Et je n’ai pas la prétention d’être « un homme libre », sans étiquette. Une case, c’est aussi un toit : c’est commode contre la pluie, les orages et les intrus…

Vous avez parlé, au début de cet entretien, du caractère « louche » de la réussite. Votre positionnement d’auteur n’est pas toujours compris. En refusant d’intégrer le « monde des lettres » ou de jouer le jeu médiatique, vous vous coupez aussi de possibles lecteurs que votre propos politique toucherait mais qui s’informent avant tout par la télévision, par exemple. N’est-ce pas, tout anticapitaliste que cela soit, très élitiste ?

Votre question est très cruelle. (rires) Vous mettez là le doigt sur un dilemme insurmontable : n’importe quel espace militant se la pose jour et nuit. Je dois donc vous répondre en deux temps, et ils sont malheureusement contradictoires. Pourquoi j’écris ? Pour ce que l’écriture porte de charge émancipatrice. Et pour ce que l’écriture a de musical, de pictural, d’artisanal. Les deux ensemble, inséparables, indissociables, sans hiérarchie. Chercher la restitution d’un accord en do majeur avec l’alphabet, affiner des volumes avec des signes de ponctuation, se demander comment traduire l’émotion qu’on a devant les touches vertes de Cézanne ou les bleues de von Werefkin avec des p et des r et des c… Tout en cherchant, comme disait Jean Genet, à être utile, à atteindre l’art par la beauté dans l’utilité.

C’est ce que vous avez écrit dans L’Humanité : « L’art, n’en déplaise aux esthètes, rend des comptes à l’Histoire comme aux rapports de production. »

Oui. La littérature n’est pas un champ autonome. L’art ne peut pas avoir l’art pour unique fin. Mais la littérature n’en reste pas moins une discipline artistique, une expérience sensorielle : on écrit comme on fait de la harpe ou du tam-tam. J’écris donc le cul entre deux chaises maudites – Parnasse et Jdanov ! Le travail sur les sens se fout de la quantité de lecteurs : un petit cercle de complices suffit largement.
J’ai un ami qui auto-édite de la poésie : il en vend moins de 100 exemplaires et je tiens l’un de ses bouquins pour une merveille de la poésie contemporaine. Les chiffres ne veulent rien dire, c’est une évidence que personne ne peut contester. J’ai même tendance à croire qu’il y a maldonne quand on dépasse, allez, 500 lecteurs. (rires)

Mais le désir de transmission et de combat nécessite bel et bien un large public : la Cité sans les citoyens, c’est pisser dans un violon. Je dois donc me débrouiller avec ça, et ce n’est effectivement pas simple. Je ressens un besoin fort, instinctif, de préserver ce que j’écris du bruit, du dévoiement. Je dois donc éviter autant que possible la personnalisation, les interpositions. C’est même un pari : une parole radicale peut et doit exister pour ce qu’elle est fondamentalement. En prise directe avec les mots. Je ressens, de plus en plus, la nécessité d’imposer l’écrit face à l’image, à son empire, à sa victoire absolue sur la société. D’opposer le temps long de l’écrit à la cacophonie de l’époque.

Un journaliste de Mediapart a écrit que vous détestez les journalistes…

Si c’était vrai, je n’aurais aucun souci à l’admettre, mais ça ne l’est pas. J’aime les métiers de la presse, l’odeur du papier qui finira à la poubelle. Je tiens en haute estime les reporters. Riffaud, Kapuściński… Les écrivains-journalistes font partie de mon paquetage, à commencer par Vallès. Ce que je déteste, c’est la presse d’argent, les médias de marché. Le consensus libéral qui sévit presque partout, souvent sous couvert de « neutralité ». Le baratin des éditorialistes, l’unanimisme concurrentiel, la pub, les petites phrases, les unes racoleuses, le Tout Paris… Souvenez-vous du décalage vertigineux entre les médias dominants et le scrutin populaire, en 2005, du Traité constitutionnel européen. Ça, c’est parfaitement toxique, pourri, nuisible.

Édouard Louis s’est imposé comme une figure de l’écriture de contestation contemporaine. « Ce que je dis ne répond pas aux exigences de la littérature, mais à celles de la nécessité et de l’urgence, à celle du feu », estime-t-il.

Ce qu’il y a d’intéressant avec son dernier livre, sur son père, c’est qu’il accuse Macron de meurtre et peut le dire sans finir au tribunal ou en taule. Ça nous oblige à réfléchir à ce que peut politiquement la littérature. Comment écrire quand, sous un État dit de droit, la liberté d’expression est peu ou prou garantie ? Comment ne pas frapper un ventre mou ?

Donc ?

Prenez Kanaky. Il n’a qu’une cible : l’appareil d’État, le pouvoir central. Et je sais également qu’aucun flic ne va venir me cueillir. Les régimes oligarchiques de marché qui sont les nôtres acceptent à peu près toutes les paroles dissidentes – ils peuvent même en faire du fric. C’est, déjà, une leçon de lucidité et d’humilité : on ne renverse pas le capitalisme mondialisé avec des bouquins. On n’abolit pas l’héritage, le paradigme de la croissance ou le marché de l’emploi avec des articles. On ne travaille pas à la fin du racisme structurel avec des vers libres.

René Depestre, « un chien errant de la vie », L’Humanité

Dans L’Huma, j’ai parlé d’un poète haïtien, René Depestre. Avec des camarades, ils avaient publié un numéro d’un petit journal de poésie, La Ruche, en l’honneur d’André Breton : ça a fini en soulèvement populaire. J’ai du mal à croire que ce soit encore possible aujourd’hui. Face aux dents de sabre de l’image, l’écriture s’agite avec un couteau à bout rond. Les photographes et les cinéastes ont la main – et je le dis sans la moindre amertume ! Quel livre sur la guerre en Syrie a eu plus d’impact que la photo d’Aylan Kurdi, l’enfant allongé, mort, sur une plage turque en 2015 ?

En lisant l’un des derniers essais de Frédéric Lordon, Les Affects de la politique, je me suis dit qu’il avait touché juste en rappelant que les idées, aussi vraies soient-elles, ne peuvent rien en tant que telles. Qu’il faut les incorporer, les transmettre aux corps pour que les corps se mettent en branle. Que la politique existe par la vibration. Il appelle les créations artistiques des « machines affectantes », capables d’« empuissantiser les idées ». Si les écrivains peuvent proposer des « prothèses passionnelles », comme il dit, en vue de participer à la diffusion des idées vraies, donc d’égalité et de justice, c’est une fonction qui me va tout à fait… Pour le reste, donnez la parole à un cheminot SUD-Rail, à une infirmière en grève, à un docker CGT ou à un livreur à vélo en galère : ils sont plus essentiels que les artistes.

On pourrait vous objecter : n’est-ce pas « tout bénef », au final, d’être un « auteur engagé » ? Avoir le prestige du rebelle doublé de la certitude de dire le bien.

Déjà, il faut arrêter avec ce mot, « engagé ». La politique nous précède ; on y baigne tous jusqu’au cou. Se focaliser sur l’engagement, c’est acter que la norme non discutable serait le désengagement. Demander des justifications à l’engagement et tenir les écrivains supposément « non engagés » pour la règle et le standard, c’est rendre insolite ce qui relève de l’évidence. Quand on écrit, quand on publie, on produit du discours, de la connaissance ; ils ne sont jamais hors-sol. Un texte parle à un temps T, à des humains intégrés dans des rapports sociaux, à un monde donné, à un ordre économique circonscrit. Il n’y a pas de « neutralité » de départ, de socle apolitique que « l’engagement » viendrait rompre ou percuter. Tout un chacun est engagé, embarqué, et plus encore le poète, le philosophe ou le romancier puisqu’ils sont des producteurs publics d’idées : chaque auteur, ensuite, de l’approuver, cet ordre, de le légitimer, de le contester ou de le combattre… Écrire toute sa vie des histoires d’amour entre un publicitaire, une architecte et une amante styliste, à Paris, c’est s’engager ! En faveur de la perpétuation du monde, de sa reproduction.

Mais pouvez-vous nier qu’il existe un certain confort à être un artiste ou un écrivain de gauche ?

Le monde culturel m’apparaît rempli de libéraux – qu’ils soient de droite ou de gauche. Un nombre certain affiche un vernis culturel « de gauche » : les « valeurs », la lutte contre « le populisme », le « Tout sauf le Front national », ce genre de babioles. De quel confort parle-t-on, du coup ? Il n’est pas financier, en tout cas pas dans mon cas : je vivote, je ne suis propriétaire de rien, je sais, comme des tas de gens, ce que c’est d’avoir sa carte bleue bloquée. Regardez la liste des plus gros vendeurs de livres, en France : du « feel-good », du développement personnel. Regardez la liste des romanciers français les plus lus à l’étranger : Lévy, Gavalda, Houellebecq, Musso. Vous voyez beaucoup de chantres de l’expropriation des expropriateurs et de la dictature du prolétariat, là-dedans ? (rires) Ce serait un confort moral, alors, un prestige symbolique ? Le « radicalisme chic » existe, bien sûr. La contestation réduite à l’espace universitaire aussi. Mais je n’y vis pas. Je ne me réveille pas le matin en me disant « écrivain de gauche engagé ». Je ne parle pas de « bien », je ne fais pas des leçons de maintien. Mon sujet, c’est : comment penser la copropriété d’usage des entreprises par ceux qui y travaillent, comment instaurer – par exemple – un écart de ressources de 1 à 4 parmi l’ensemble des citoyens, comment relocaliser la production, comment retirer les bases militaires françaises du continent africain, comment abolir la violence qui s’abat sur les femmes en tant qu’elles sont femmes ? Bref. Voilà quelques questions que je me pose tous les jours, et que je peux poser, même si ça ne constitue pas le cœur des trois livres dont nous parlons.

Vous avez prononcé au moins deux fois le mot « combattre ». C’est un champ lexical guerrier…

Je n’y peux rien. Il y a, en France, 13 ans d’écart d’espérance de vie entre les 5 % les plus riches et les 5 % les plus pauvres de la population. Ce n’est pas un délire idéologique, c’est une donnée. Qui amène à la seule conclusion qui soit : notre système social tue avec préméditation. On arrache plus d’une décennie d’existence au nom de l’utopie capitaliste. Il y a une sorte de défi que lance Sartre dans une interview parue en 1975 : ou l’Homme réalise le socialisme et la révolution par la liberté, ou l’Homme a tout raté en tant qu’espèce et n’est que de « la merde ». C’est un défi exigeant, oui. (rires) En tout cas, je vis avec.

Vous insistez régulièrement sur la notion de structures, que vous semblez opposer à celle d’individu…

J’étais dans un train régional, récemment : il m’a fallu endurer pendant deux heures les atrocités de deux jeunes types d’HEC. J’ose à peine en parler car ils rendent les clichés ridicules à les incarner à ce point : ils parlaient de « se vendre », de trouver des « réseaux », de « faire » le Canada après avoir « fait » les États-Unis. Bref, de futurs assassins. Il est pourtant évident qu’ils sont sympas avec leurs amis, qu’ils font des blagues, qu’ils offrent des bières à leurs collègues et qu’ils seront possiblement de bien meilleurs pères que moi. Tout comme il est évident qu’un DRH peut vous donner sa chemise, qu’un trader dorlote sa vieille mère et que, aux dires de mes proches, je suis « invivable ». (rires) Ce niveau d’individualité morale ou psychologique n’a aucun intérêt.

« Je », c’est une pensée médiocre. On pense le monde avec les grands ensembles, les lames de fond, les masses, les pourcentages, les graphiques. Les statistiques sont plus justes que les romans, mais la littérature n’est puissante, précisément, que de ce « je »… Vous savez, j’ai pensé, au moment de rendre Kanaky, à supprimer l’ensemble des noms propres des militaires et des politiciens pour ne laisser que leur statut social : général, Premier ministre, etc. Mais c’était extrêmement difficile à mettre en place en termes de lisibilité, de compréhension. Ceci pour dire que, politiquement, les individus m’importent moins que le système qui, le plus souvent, les fait tels qu’ils ne pouvaient pas ne pas être. Mais, littérairement, les individus, leur psyché et leurs maux de ventre sont une matière première vitale : le patron du GIGN, dans le livre, symbolise tout particulièrement cette tension.

De quelle manière vous projetez-vous dans l’avenir, comme écrivain ?

Par tempérament, je me projette peu. J’écris mais je ne me dis pas que j’écrirai encore dans 10 ans ; je n’en sais rien, en fait. Je pense avant tout à trouver un jour une terre pour planter des salades entouré d’animaux. J’écris car j’ai pris du plaisir avec les mots – l’écriture n’était pas un rêve d’enfance – et que j’ai plusieurs petites choses à dire dont on ne parle pas beaucoup. Mais si je perds un jour cet appétit, je laisserai tomber l’écriture sans y penser plus de trois minutes.

Quels sont vos écrivains sur vote table de chevet ?

Un journaliste m’a un jour posé cette question : j’ai regardé les bouquins qu’il y avait autour de moi et j’ai noté en vrac les premiers noms que je voyais. Je ne sais pas bien répondre à ça. J’en oublierai trop et je doute, au fond, qu’une liste de noms propres soit d’un grand intérêt. Parfois, une phrase m’habite bien plus que l’œuvre elle-même ; parfois, j’aime un écrivain bien plus que ses livres.

Vous êtes un grand lecteur de romans ?

Je lis sans doute trop peu de fiction… Là-dessus, je me sens plutôt célinien : il a raconté un jour que les histoires n’ont pas un intérêt majeur, qu’il suffit d’aller au café ou d’ouvrir un journal pour en entendre de bonnes, et des tas ; que c’est, à la manière des peintres, la forme qui les arrache à l’anecdotique. J’aime d’ailleurs la science-fiction pour cette raison : elle rend la fiction obligatoire ; ce genre ne pourrait pas exister autrement qu’avec elle – le contournement du réel se justifie alors pleinement à mes yeux.

Alors, plutôt : quels auteurs avez-vous lu de près cette année ?

(Il réfléchit) J’ai eu envie de lire tout Paul Nizan. J’ai lu quatre ou cinq Pierre Michon ces derniers mois. Je creuse Baldwin. Voilà.

Une dernière question : comment expliquez-vous que S’il ne restait qu’un chien, ou l’histoire à la première personne du singulier d’une matière sans vie – un port en ciment et en béton –, soit votre texte le plus personnel ?

Si vous le dites… (il sourit) J’avais un fort devoir de responsabilité avec Iveton et Dianou, alors que le ciment n’attendait rien de moi.

Joseph Andras, Kanaky, Actes Sud, septembre 2018, 304 p., 21 € — Lire un extrait