Memorials

Aids Memorial Quilt

Aujourd’hui nous sommes à nouveau le 28 août. À nouveau je peux me souvenir de toi, aujourd’hui. Ce serait ton soixante-huitième anniversaire. Qu’aurais-tu pensé de ce que le monde est devenu ? Te souviens-tu de nous deux ? Te souviens-tu de ce que le monde était avant le SIDA ? Et qu’aurais-tu pensé de ce que le monde est devenu ?

Nous avions 23 ans. 23 ans c’était pour nous la totalité de notre vie. Tu es mort précisément en 2000. Aujourd’hui nous sommes en 2018. Depuis hier j’ai réécouté cent fois les chansons sublimes de Nakhane. Je pense au jeune homme qui aujourd’hui sur cette photo a toujours 23 ans. Lorsque je mourrai je te verrai à nouveau. Tu auras de nouveau 23 ans. Nous danserons encore et encore.

Tu as de nouveau 23 ans.

Nous dansons encore et encore.

Tu t’es installé en Californie en 1975. Tu es mort en 1990 à West Hollywood. Tes cendres ont été dispersées dans le Gange. Tes cendres étaient mêlées à des dizaines de pétales de roses. Je conserve quelques-uns de ces pétales dans une petite boite en bois senteur bois de rose.

Tu es mort à New York. Tu avais 35 ans. Tu es mort le 28 août 1988. Je me souviens encore aujourd’hui de ton immense silhouette très maigre alors que nous entrons pour la dernière fois dans le hall du NYU Hospital. Je pense qu’à ce moment-là tu as encore cette grâce que tu as toujours eue – une grâce du corps et des gestes.

Tu es mort le 28 août 1988. Tu avais 35 ans. J’essaie encore aujourd’hui, 30 ans après, de comprendre ce que signifie de mourir à l’âge de 35 ans. Est-ce qu’une vie peut avoir cette durée seulement, 35 ans ? Que signifie mourir à 20 ans ? Est-ce qu’une vie peut avoir cette extension seulement, 20 ans ? 18 ans ? Je ne trouve pas de réponse.

En 1992 tu es mort des suites du SIDA et aujourd’hui tu me manques toujours.

Tu es mort à l’âge de 42 ans.

Tu t’appelais Thom.

Aujourd’hui serait le jour de ton anniversaire. Tu es mort il y a déjà 28 ans. 28 ans après ta mort chaque jour tu me manques encore. Tu t’appelais Oliver.

Lorsque les médecins entraient dans ta chambre tu ne savais pas clairement qui ils étaient mais tu leur parlais comme si tout cela était normal. Tu croyais que tu travaillais ici à l’hôpital et parfois tu répondais au téléphone comme si c’était normal de répondre au téléphone alors que personne n’a appelé. Tu avais de longues conversations au téléphone mais on ne savait pas avec qui. Parfois tu prenais des rendez-vous et tu disais oui bien sûr je vous attendrai, à demain. Tu as refusé de t’alimenter et tu as demandé aux médecins qu’ils retirent tous les tubes par lesquels tu étais nourri. Parfois tu mangeais mais pas plus que la quantité suffisante pour nourrir un oiseau. Lorsque tu es mort tu tenais ma main. Aujourd’hui encore il m’arrive de placer le combiné du téléphone contre mon oreille et d’attendre un moment au cas où je pourrais encore une fois parler avec toi et entendre ta voix.

Tu t’appelais Gerald.

Je regarde chaque photographie. Je les regarde une à une, l’une après l’autre. Parfois je suis aussi sur la photo et nous sourions tous les deux. Parfois tu es seul sur la photo. Tu me regardes et tu souris. Peut-être que tu me dis quelque chose mais je ne me souviens plus de ce que tu disais. Que dis-tu ? Sûrement quelque chose de drôle ou d’amoureux. Tu dis cette phrase à moi seul et la phrase aujourd’hui, 30 ans après, est effacée pour toujours. Cette phrase d’amour que tu me dis a disparu de ma mémoire et ne reviendra jamais.

Je regarde chaque photographie. Je les regarde une à une, l’une après l’autre. Je regarde chaque visage, j’effleure chaque visage avec mes doigts. Le front, la joue, le contour de l’oreille. Je ne sais pas pourquoi. Si mes doigts effleurent chaque visage c’est peut-être pour déposer sur chaque visage une fleur. Peut-être que c’est par un geste faire un autre geste désormais impossible à faire. Avec mes doigts j’effleure ton front, ta joue. Je ne sais pas ce que signifie ce geste. Avec mes doigts j’effleure ton visage alors que ton visage a disparu il y a plus de trente ans. Qu’il ne sera plus jamais là devant moi, entre mes mains, comme j’aimais le tenir et l’embrasser.

Je regarde chaque photographie. Je les regarde une à une, l’une après l’autre. Je touche chaque photographie, chaque visage. De ton visage ne persiste aujourd’hui que cette image très fine et jaunie de quelques centimètres carrés à peine. Du bout des doigts j’effleure le front, la joue. Je ne sais pas pourquoi. Je pense à ces images saintes que les croyants touchent du bout des doigts. Je pense aux pieds des statues de saints que les croyants embrassent du bout des lèvres. Je pense aux icônes saintes que les croyants regardent inlassablement et embrassent très délicatement en fermant les yeux.

Sur cette photographie prise de très près il y a seulement nos mains. Nos mains qui se tiennent, s’enlacent pour toujours. J’embrasse tes mains.

Peut-être que par ce baiser quelque chose de ta chair existe à nouveau. Peut-être que par ce contact, à l’endroit précis où mes lèvres effleurent tes mains, quelque chose de toi n’est plus tout à fait mort. Peut-être que la peau si fine de tes mains existe à nouveau, là, ici, à l’intérieur de ce baiser. Je ne sais pas.

Je me souviens d’une photographie de Mark Morrisroe. On le voit couché sur son lit d’hôpital. Son corps nu décharné. Ses beaux cheveux sont tombés. Sur cette photographie il regarde fixement l’objectif, le spectateur. Comme s’il regardait fixement, longuement, silencieusement, depuis des siècles et des siècles. Ce regard veut dire quelque chose, mais quoi ? Ce regard qui nous regarde encore aujourd’hui, depuis l’au-delà de la mort. Ce regard désormais mort qui nous regarde encore aujourd’hui. Le regard de ce corps qui semble être encore là, devant mes yeux. Mark Morrisroe a fait cette photographie de lui-même peu de temps avant de mourir des suites du SIDA. Photographie juste avant sa mort, la mort. Photographie d’un mort qui nous regarde encore et nous fixe désormais pour des siècles et des siècles. Photographie que nous regardons sans savoir exactement ce que nous regardons ni pourquoi nous regardons. Mark Morrisroe est mort des suites du SIDA. Il avait 30 ans.

Lorsque tu es mort dans cette chambre d’hôpital il n’y avait que l’infirmière et moi. J’ai oublié le nom de l’infirmière parce que tu es mort il y a longtemps, très longtemps, plus de trente ans maintenant. C’était la nuit, une nuit, vers 3 heures du matin. Lorsque tu leur as appris que tu étais atteint du SIDA tes parents t’ont jeté dehors et ont dit qu’ils ne voulaient plus te voir. Tes parents ont hurlé que tu partes et qu’ils ne voulaient plus jamais que tu t’approches d’eux. Tes amis t’évitaient et eux non plus ne voulaient plus te voir. Lorsque tu es mort il était 3 heures du matin. La chambre très sombre à peine éclairée par un néon au mur. L’infirmière debout au pied du lit te regardait. Tu ressemblais à la photographie de Mark Morrisroe, très maigre, décharné, pas plus lourd qu’un oiseau minuscule dans ce lit d’hôpital désormais trop grand pour toi. J’avais téléphoné à ta sœur pour lui dire que tu étais en train de mourir mais elle est arrivée trop tard. Je tenais ta main et tu es mort en tenant ma main. Tu avais 20 ans.

Plus de trente ans après il arrive que tu apparaisses dans un de mes rêves. Tu dis quelque chose, tu ris. Tu manges quelque chose. Tu me parles mais je n’entends pas ce que tu me dis. Je te vois rire. Je ne sais pas si tu me reconnais. La peau de mon visage s’est ridée. Mes cheveux sont devenus blancs. Je te regarde dans mon rêve et je souris en te voyant. Je te reconnais. Parfois la nuit j’attends un rêve dans lequel je pourrai te voir encore une fois. Lorsque je me réveille au matin tu as disparu. Tout a disparu.

Aids Memorial Quilt