Joseph Andras : Ce rouge chiffon

Six ans qu’ils t’ont tué.

Dans le tapage quotidien du monde, dans les journaux et les images chaque jour absorbés au risque de n’être plus qu’une peau d’acier trempé, dans le boucan des rafales et des attaques au gaz, des gosses hurlant dans les déblais d’un attentat et des bêtes tirées vers l’abattoir, dans son flux sans fin de corps et de crimes que l’actualité, cet avant-goût d’Histoire, nous réserve, il arrive, sans que l’on sache vraiment pourquoi, sans que l’on puisse en cerner les ressorts, que la mort d’un inconnu vous ébranle – avec tout l’arbitraire et l’injuste qu’il y a à cela. Une vie perdue ayant pourtant la même valeur que toutes les autres mais qui, elle, vous agrippe et vous arrache à l’ordinaire : un jour, et pas un autre, la perte d’un nom propre dont vous ne saviez rien vous empêche d’y voir clair, puis vous oblige aux larmes.

C’était un jeudi.

Il y a six ans, donc.

Tu avais les yeux bandés de noir. La main d’un homme, hors-champ, t’empoignait par les cheveux. Un drapeau salafiste, ajouté au montage, ondulait dans un coin de l’écran au rythme d’un chant arabe. Tu saignais, me semble-t-il. Cette vidéo était apparue sur mon ordinateur. Je crois me rappeler qu’il faisait encore jour, dans la petite pièce ombragée que j’occupais. J’ai tenté, jusque tard, d’obtenir plus d’informations sur ton enlèvement au sortir de la salle de sport que tu fréquentais. De chercher à savoir si des négociations étaient en cours ou non – tes ravisseurs menaçaient de t’exécuter dès le lendemain si le Hamas ne libérait pas le chef de leur groupuscule, dont j’ignorais tout, sinon qu’il avait combattu en Irak dans les rangs des fondamentalistes sunnites. Ils se réclamaient de Tawhid al-Jihad, « Unicité et Jihad » – la branche palestinienne d’al-Qaïda, née trois ans plus tôt, en guerre contre les chrétiens, les juifs et tous ceux, Hamas compris, qui n’entraient pas dans la démence qui les liait au monde.

Ton corps, je l’appris au matin, fut retrouvé dans un quartier du nord-ouest de la ville de Gaza. Pendu. « L’otage italien est entré dans notre pays pour y répandre la corruption », avaient-ils prévenu. Ils t’ont exécuté avant la fin de leur ultimatum – le Hamas a sitôt dénoncé ce « crime atroce » et juré de
« traquer » tes assassins.

Tu avais 36 ans et vivais à Gaza depuis 2008, arrivé par la mer comme reporter, œuvrant aux côtés de l’organisation non-violente International Solidarity Movement. Tes grands-parents combattirent le fascisme et tu avais – atavisme, confiais-tu dans un poème que je déchiffre maladroitement de l’italien – tatoué le mot « résistance », en arabe, sur ton bras. Tu étais diplômé en comptabilité et avais voué ton existence à l’humanitaire, de l’Ukraine au Ghana, de l’Estonie au Togo. Ton site se nommait « Guerrilla Radio » et tu signais volontiers tes articles, malmenant le meurtrier Bush comme le mafieux Berlusconi, de trois lettres, « Vik ». C’est dans ta peau que tu vécus l’opération
« Plomb durci », menée par l’État israélien à la fin de l’année 2008 : tu fus l’un des très rares journalistes à couvrir ce que la décence ne saurait appeler un
« conflit », disparité des forces et des victimes oblige. Les chiffres de Médecins sans frontières s’en vont couper court à tout ergotage : 1 300 Palestiniens tués, parmi lesquels 900 civils (dont 300 enfants) ; trois civils et dix soldats israéliens morts.

Je relis aujourd’hui ton journal de bord, Rester humain à Gaza, rédigé durant l’attaque. De page en page, te voici contant « le feu de l’enfer » s’abattant sur cette zone de quarante kilomètres de long – un carnage « sans précédent » dans l’un des endroits les plus peuplés de la planète, où tout s’imbrique, se chevauche et s’enchâsse, chaque logis rivé à son voisin. Tu décris le sang des hommes et des animaux sur le bitume. « Un Guernica sorti de son cadre pour se transformer en réalité. » Les familles déchirées. L’aveuglement des grands médias occidentaux. Le prix de la farine qui n’en finit pas de grimper et ce
« décor d’apocalypse », partout, pareil à quelque tremblement de terre. Tu marches dans les rues, corps de gosses étendus, « petites poupées disloquées ».
À la morgue, une femme identifie son mari par sa main, détachée du reste de celui qu’elle aimait, une alliance à l’un des doigts. Des jambes éparses, des gravats, des gravats à n’y plus voir – un « cauchemar », dis-tu. Tu visites les hôpitaux, ses dépouilles difformes, tu pleures puis tes yeux n’en sont bientôt plus capables. Tu annonces avec tes camarades, lors d’une conférence de presse, que vous allez désormais accompagner les ambulances afin d’aider les secouristes – si les bombes tombent encore, il faudra bien endosser ces morts humanitaires. Ces boucliers humains bénévoles. « L’horizon est cerné de flammes » et tu croises ce gamin au crâne écrasé, yeux hors d’orbites, et ce vieil homme, Khaled, les bras plâtrés, fixant en silence je ne sais quel mur fissuré : sa maison vient d’être rasée et ne lui reste que la rue. Pourquoi ne pars-tu pas ? Tes amis, réponds-tu. Impossible de les abandonner. Le consulat italien te contacte afin de te rapatrier en même temps qu’une religieuse résidant à Gaza, non loin de l’église, depuis maintenant deux décennies ; tu insistes : « Je ne bougerai pas d’ici, je ne peux pas. »

Et tu implores, en vain – que quelqu’un stoppe ce massacre, sans délai, que le
« monde civilisé », celui qui ne vaut pas plus qu’un sourire tout de jaune taillé, donne enfin de la voix.

Et tu renverses les accusations, les retournes comme un gant lancé contre ta joue – les terroristes ? ceux qui siègent à la tête de la nation coloniale ; les jihadistes ? ceux qui du ciel déversent leurs obus sur les innocents.

Et tu cries, bien sûr – contre « le silence lâche des États », le « nettoyage ethnique » en cours et ce « 11 septembre » dont nul ne sait s’il connaîtra une fin.

Et tu tiens ton journal, parmi les sirènes folles des ambulances et les femmes accouchant avant terme et les relais de téléphonie mobile hors d’usage et les cratères à l’entour et les couloirs d’hôpitaux surchargés et les enterrements sous la mitraille. Tu implores, tu cries mais tu tiens à ta ligne en dépit des assauts : pacifiste. Tu te félicites même, un jour, que les roquettes palestiniennes lancées à l’aveugle sur Israël n’aient causé aucune victime. Tu prends quelques photographies et songes à ces veaux qui se vident de leur sang pour finir dans les ventres, à Palerme, au sud de ton pays, au soleil de l’Europe et à la vue de tous. L’extrême droite américaine appelle, par Internet, à ton assassinat. Et la lucidité t’oblige à n’en pas douter : le gouvernement israélien ne sera jamais inculpé pour ses crimes de guerre. Un reporter, blessé, te montre en riant ses moignons. Les avions déversent leurs tracts, jurant qu’ils se « voient dans l’obligation » d’agir de la sorte et conviant les Palestiniens à collaborer s’ils disposent d’informations – en toute discrétion, s’entend. Des chasseurs F-16 frappent un orphelinat. Des snipers ajustent leurs tirs sur des civils, enfants compris. « Nous sommes tous devenus des cibles mobiles, sans la moindre exception », écris-tu. « L’enfer est bien cul par-dessus tête » et son épicentre se nomme Gaza.

« Une seule et unique appartenance nous lie : la grande famille humaine. »

L’État israélien, poursuis-tu, entend isoler la population civile du Hamas, vainqueur des urnes en 2006. Foutaises. L’attaque soude les Gazaouis, coudes serrés dessous les coups, désormais réconciliés : la mort enveloppe les vieilles querelles de partis dans ses draps troués. L’unité dans l’adversité – un classique. Islamistes et marxistes surmontant leurs griefs respectifs face à l’ennemi commun. « La résistance armée nous donne espoir et dignité », te confie un combattant du Fatah. Le Hamas, que tu n’as jamais aimé, se voit même renforcé. Tu racontes la « résistance » armée, c’est ton mot, les tirs de AK-47 sur les blindés et ce lien à la terre des anciens, indestructible, ce lien que les corps empilés ne sauraient étouffer. « Les décombres de Gaza continuent de cracher des cadavres vers la surface. »

Les chiens errants.

Les pigeons fauchés.

Les oliviers couchés.

Il y aura des tumeurs et des malformations, t’avertit un médecin. « Prenez la mesure de votre responsabilité dans ce qui vous arrive ! », lance un nouveau tract aérien. En réponse, le président Hugo Chávez rompt les relations diplomatiques avec Israël – un « modèle », écris-tu, appelant au boycott des produits israéliens : une réponse non-violente dans les pas de la lutte contre l’apartheid sud-africain.

« Sous la rouille du délabrement et des ruines, Gaza brille tel un joyau », lit-on sous ta plume. Le cessez-de-feu advint le 18 janvier 2009. Ce mois de « guerre » me reste à l’esprit, avec cette précision que la joie et l’horreur seules savent s’octroyer. Je passais, alors en France, le plus clair de mon temps libre à éplucher, écrasé, la presse de tout bord – dépêches, vidéos d’amateurs et communiqués militaires –, à échanger, impuissant, des courriers électroniques avec une jeune femme de Gaza aujourd’hui installée en Turquie. Il fallut bien descendre dans la rue. En 2010, tu écrivis sur ton site : « Un an plus tard, rien n’a changé à Gaza. » Rien, oui. Il fallut de nouveau battre le pavé, à l’été 2014, trois ans après ta mort, lorsque l’opération « Bordure protectrice » coûta la vie, chiffres de l’ONU, à plus de 1 400 civils Gazaouis. Cette fois, le défilé avait – cinglant déni démocratique d’un pouvoir n’ayant de « socialiste » qu’un beau nom braconné – été interdit par le régime en place : nous n’eûmes d’autre choix que de nous réunir illégalement, par milliers en plein quartier de Barbès, puis d’aller et venir entre les poubelles renversées, les drapeaux et les cris, les lacrymogènes des forces de police et les jets de goudron arraché, les blessés au Flash-Ball et les petits groupes entassés dans les halls de banque pour se replier ou partager le sérum physiologique, les manifestants se désaltérant à l’eau des caniveaux et les palettes empilées de la rue des Islettes en vue de quelque barricade, fumée noire obstruant le Sacré-Cœur plus au loin.

Rien ne change, oui.

Le blocus aérien, terrestre et maritime se poursuit à l’heure où s’écrivent ces quelques lignes – le Hamas, lis-je à l’instant, amende sa charte et reconnaît les frontières de 1967.

Tu évoquas, Vittorio, dans le dernier texte que tu rendis public quelques jours avant ta disparition, les « quatre travailleurs » décédés dans l’effondrement d’un tunnel qui permettait de ravitailler la bande de Gaza. Tu donnais leur nom, tu donnais leur âge – et concluais par ces deux mots que tu n’eus de cesse de marteler des années durant : « Rester humain. » Tu consacrais ta vie à lutter contre la barbarie, celle de l’occupation, et, obscène coup du sort, la perdis sous les coups d’une autre. Le Hamas abattit deux de tes ravisseurs et en incarcéra quatre – l’un d’eux parvint à s’évader puis rallia Daech pour crever, en Irak, quinze jours après qu’un quarteron de fascistes, fanatiques drogués rompus au brigandage, eut attaqué à l’arme lourde des restaurants, des bistrots, un stade de football et une salle de concert en plein Paris afin de « venger » leurs
« frères » tombés sous le feu de la coalition internationale.

Il t’arrivait de citer deux de tes compatriotes, l’un poète et l’autre philosophe mais tous deux communistes – ils me sont semblablement chers. Permets-moi dès lors, Vittorio Arrigoni, d’agiter en ton souvenir le dernier vers des Cendres de Gramsci, ce « rouge chiffon d’espérance », le dernier qui nous tient encore.

Salut, compagno !

Joseph Andras
Avril 2017, Le Havre, Paris

Joseph Andras est écrivain. Son premier roman, De nos frères blessés a été publié en 2016 chez Actes Sud. En mai paraîtra, toujours chez Actes Sud, S’il ne restait qu’un chien, signé Joseph Andras et D’ de Kabal.