« Devant une surface de calme » : Entretien avec David Lespiau

David Lespiau (DR)

A l’occasion de la parution chez POL de son dernier livre, équilibre libellule niveau, rencontre et entretien avec le poète David Lespiau.

Le titre de ton dernier livre équilibre libellule niveau paru aux éditions P.O.L semble faire écho à ce qui pourrait être des enjeux d’écriture. En effet, on retrouve le titre sous une forme un peu différente – Équilibre. Libellule. Niveau – dans l’une des sections de l’ensemble auquel succède ce vers : « Livre au sens d’un poids ». Comment s’inscrit, de façon globale ce livre dans ton travail d’écriture ? L’écriture, plus épurée dans ce dernier livre, marque t-elle l’amorce d’un cycle ?

Ce livre n’amorce pas un cycle, je ne crois pas. Je ne sais pas encore comment il s’inscrit dans mon écriture en général. Il s’engage à un moment donné, sans lien particulier avec ce qui se trame avant ou après. Il parle d’écriture, oui, en partie, mais il ne reflète pas un projet, ni ne contient d’énoncés-programmes. Au contraire, chaque élément qui est formulé ici le serait de façon à ce qu’on puisse peser, en lui, sa dose de vérité ou de fausseté. Les phrases ou les vers sont en suspens, on peut les faire tourner pour les examiner.

Le livre entier fonctionne comme un système de pesée… S’agit-il d’une écriture plus épurée ? Oui, sans doute. Une forme plus simple, et régulière, durant tout le livre. Je n’ai pas l’impression que l’écriture soit moins dense, mais la forme ici est tout près de la prose, même si elle s’en échappe en permanence. Je crois que cette proximité peut donner cette sensation. Avec le fait que les différents moments d’énonciation sont séparés, que les espaces entre eux, constants, abaissent le rythme de la lecture. Le texte touche des choses très variées et parfois étranges, mais le ton est continu et assez serein, entre observation et méditation. On est devant une surface de calme.

De nombreux éléments entrent dans la construction des textes participant sans doute à la forme de quiétude à laquelle conduit l’expérience de lecture de ce livre. Celui-ci s’apparente à une formidable saisie sensible et dense des choses ainsi que des sensations. L’attention à une pluralité de formes – fragments, bribes de récit, etc. – se porte dans un agencement non heurté, très doux, ponctué par certains motifs, comme par exemple la présence de la mer qui traverse les sections.
La composante plus narrative, cette forme d’ouverture à la prose, ne permet-elle pas de nouvelles expériences cette fois d’écriture portées par d’autres motifs ? N’en modifie-t-elle pas le rapport au lecteur ?

Oui, peut-être. On a ici une sorte de cadre, de décor, un espace de paysage minimal mais présent et continu, même si ses motifs en sont presque génériques : une mer, une plage, une forêt, une ville, un hôtel, des routes, des places… On peut se déplacer ou être déplacé dans ces espaces esquissés par des notes, des fragments d’observations, des amorces de récits. On y croise des personnes, on se retrouve à traverser les relations qu’elles tissent entre elles.

Et ces déplacements accompagnent des mouvements plus mentaux, qui seront le mouvement même du texte dans ses passages les moins narratifs, les plus littéraux. Des énoncés sont souvent de l’ordre de la saisie d’une sensation, effectivement, mais aussi d’une d’expérience de formulation qui en serait la forme interrogative, la forme qui doute et qui se suffit à elle-même — comme détachée à la fois du réel et de la fiction, détachée de la perception, et revenue à un état de pur possible, en mouvement.

L’ensemble se compose de treize sections qui ne se trouvent pas affectées par des changements importants de formes, proposant ainsi une unité au texte. Les énoncés qui constituent les sections laissent paraître quant à eux les traces d’un montage ou des effets de montage, les vers d’un même énoncé pouvant relever de registres très différents. Comment se sont opérées les coupes dans cet ensemble ?
Quelle en est précisément la composition ? D’autre part, l’agencement des phrases dans les énoncés s’est-il fait à la suite, de façon chronologique, ou a-t-il nécessité un travail d’assemblage des fragments qui pourrait relever du montage ?

L’écriture commence en 2009, après la parution chez Contrat maint de Oh un lieu d’épuisement. J’aime beaucoup ce que j’ai touché, dans ce livre de huit pages, en terme de ton, de tonalité, et je commence à poursuivre une recherche dans la même direction, en ouvrant ainsi d’autres sections, d’autres chapitres, successivement, sans savoir si cela donnera un livre ou plusieurs petits livres, ou rien. Mais assez vite il apparaît que Oh un lieu d’épuisement sera la première section de cet ensemble, s’il y a un ensemble. À chaque section ouverte, recommence ce qui s’est joué dans le livre chez Contrat maint : la recherche d’une espèce d’équilibre, double page par double page, entre des phrases, ou morceaux de phrases, ou vers, ou paragraphes brefs, comme entre des énoncés, des fragments narratifs, des notes. C’est donc un chantier ouvert, qui s’écrit de façon très linéaire et très lente, double page par double page, section après section, dans une complète incertitude quant à l’évolution du processus.

Avec seulement un élément de montage, disons, plutôt vers la fin de cette démarche – la réutilisation d’éléments édités par l’Attente dans un petit livre hors-commerce, Autocuiseur, publié en 2003, qui était une sorte de condensé d’exposé théorique concernant l’écriture, ou peut-être mon écriture. C’est le seul apport extérieur, ou plutôt antérieur, à ce livre. Tout le reste est avancé linéairement, sans montage, sur environ six ans….

Quand tu parles de registres très différents, oui, il faut imaginer des pièces de matériaux très divers que tu poses sur des plateaux d’une balance. Plus les pièces sont diverses, proviennent de mondes différents, plus l’équilibre est passionnant à rechercher, observer, étudier. Ces pièces peuvent venir de bribes de conversations, d’extraits de journaux, de livres, de films. Elles s’ajoutent à l’écriture, la complètent, la relancent, marquent un contrepoint, fragment par fragment, posées les unes après les autres dans l’espace physique et mental du livre en cours. Et c’est bien évidemment parce que le livre est en cours que des éléments extérieurs, que tu rencontres, font signe pour y prendre place…

Ton écriture semble se construire autour de perceptions, d’états, de sensations, de façon plus ou moins marquée et privilégiant un pôle davantage qu’un autre, selon les livres.
Dans
équilibre libellule niveau, on retrouve ces perceptions. Dans la troisième section du livre, tu écris : « l’accélération, la mutation du travail gommeraient la figuration pour toucher à quelque chose de l’ordre de l’abstraction ».
Ton travail d’écriture, dans ce livre, se ferait-il dans cet écart, entre deux pôles qui relèveraient du domaine des perceptions et de l’abstraction ?

En fait, je n’ai pas l’impression qu’il s’agisse d’un écart. J’imaginerais bien une ligne de texte sur une console avec toute une rangée de curseurs pour en régler les nuances possibles dans une infinité de directions. Si l’on parle de sensation, on sait que l’on est dans le domaine du sens, et que le sens transmis d’une phrase ou d’un vers a trait plus au moins clairement à cela. Si l’on parle d’abstraction, on considère que le sens transmis pour un lecteur n’a plus aucune clarté ou stabilité. Ce curseur-là, celui du sens, a bougé. Mais beaucoup d’autres peuvent rester exactement à la même place, ou presque, notamment ceux qui règlent les mouvements de la syntaxe par exemple, ou celui du ton. On peut soumettre une ligne de texte à une infinité de micro-réglages. On le fait souvent de façon intuitive, ou en aveugle, sans savoir vraiment où l’on va. La ligne bouge en fonction des essais. Si je suis troublé par ce qui apparaît, je garde, et je poursuis. Ce travail là est tout entier celui d’une forme — dont le sens est une des composantes. Comme à l’intérieur du sens, les perceptions et les sensations sont des composantes.

David Lespiau (DR)

Quels sont les différents paramètres, les composantes privilégiées qui entrent en jeu dans ton écriture et plus précisément dans cette recherche d’une forme ? La recherche lexicale peut-elle s’apparenter à un axe essentiel de ton travail ?

Il est très difficile de répondre à ça. Il n’y a pas de recherche particulière sur le lexique, du moins pas de façon spécifique, il ne me semble pas. Je crois que l’essentiel est ce qui va se passer entre les mots, ou entre les lignes : des rapports de vitesse, d’accélération ou de ralentissement – comme le débit d’une parole, ou ce que l’on peut imaginer être un rythme de pensée ; de légers déplacements de tons, d’intonations, et la rumeur qu’ils créent ; une circulation naturelle entre évidence et étrangeté ; la recherche d’un calque entre ce qui serait un énoncé purement mental et sa formulation ; des rapports de distance entre des mots qui se répondent, des rapports de proximité entre des mots qui ne se répondent pas ; la magie de petites ambiguïtés syntaxiques ponctuelles ; le dessin de points mouvants dans un réseau de connotations ; des commencements de mots contenus dans d’autres mots ; une bascule continue entre dénuement et complexité ; un traitement de motifs – ou leur absence, mais leur place – selon plusieurs angles à la fois, y compris les angles morts, le hors-champ ; des compressions et des ellipses ; la recherche par tous moyens de susciter des connexions possibles, en suspens…

Il s’agit davantage de pistes de réponses que de réponses. Mais j’imagine la surface d’un lac, où de légers impacts vont créer des trains d’ondes, des cercles concentriques successifs qui s’agrandissent, se déplacent, se croisent, finissent par tout plisser. Ce serait ça, avec si possible au moins un élément dans chaque ligne qui crée ce micro-impact, déclenche une première série d’ondes, jusqu’à ce que le poème, le paragraphe, la page, le livre, soient traversés d’une infinité de micro-vagues, de plis en mouvement, avec leur fréquence, leur amplitude, le tout se croisant et glissant. Ici, même si c’est un commentaire a posteriori, je crois que le mot niveau du titre pourrait toucher à cette dimension : tous les composants de ce texte, les objets qui le constituent, seraient placés à égale hauteur, sur une même surface virtuelle, pour qu’ils entrent en résonance…

David Lespiau, équilibre libellule niveau, éditions POL, 2017, 112 p., 11 € — Feuilleter le livre