Jacques Roubaud : « Qu’est-ce que cela peut être, une autobiographie ? » (Le grand entretien)

Jacques Roubaud 2017 © Diacritik

Le 18 octobre dernier, rendez-vous est pris avec Jacques Roubaud pour évoquer Peut-être ou la nuit de dimanche, à paraître dans la vaste et stimulante « Librairie du XXIè siècle ».
Le jour de cet entretien, le livre n’existe pas même sous forme d’épreuves, il est encore un manuscrit et il faut avant toute chose remercier Maurice Olender d’avoir permis cette rencontre avec un texte en devenir, ce « brouillon », comme le désigne son auteur en sous-titre, soit un laboratoire et un essai, un dialogue avec d’autres livres, de grands aînés, avec soi.
Jacques Roubaud se livre avec attention et une bienveillance souriante : il évoque, pour Diacritik, la complexe question autobiographique, l’actualité de la poésie, la traduction mais aussi son admiration pour Gertrude Stein qu’il préfère à Joyce qu’il juge, avec malice, « un peu toc ».

Poétique. Remarques que Jacques Roubaud publie en avril 2016, déjà dans « La Librairie du XXIe siècle », s’ouvre sur cette note : « Je ne peux pas dire : je me souviens sans dire implicitement que je me souviens (Phédon). Cela implique l’in(dé)fini. Mais comme fibre d’un présent du passé ». Telle pourrait être l’« opération de prose » à laquelle se livre l’écrivain aujourd’hui, en une autobiographie romanesque sous le signe du « Peut-être » qui ouvre son titre.

Assis sur un banc parisien, dans le présent de la composition du livre, l’écrivain souligne que si ce lieu est facilement repérable sur une carte, la topographie de la mémoire est, elle, bien plus complexe : « Au commencement de ceci, quelqu’un, dont celui qui se met aujourd’hui (quel aujourd’hui ?) à composer, aujourd’hui dernier jour de janvier 2017, hésite à donner pour nom le sien, était assis sur un banc de l’avenue Jean-Jaurès, dans le 19è arrondissement de Paris. Un banc qui faisait face au numéro 139 de l’avenue, donc du côté des Buttes-Chaumont plutôt que du côté canal de l’Ourcq. Si vous ne voyez pas ce qu’il veut dire, une carte suffira ». Cet aujourd’hui est certes celui du dernier jour de janvier 2017, il n’en est pourtant pas moins ouvert au doute, à un déploiement par strates, celles qui constituent les plaques mouvantes de toute mémoire, le(s) présent(s) et représentations du passé, tout ce qui (dé)construit le il de l’auteur, identité hybride, puisqu’elle est celle d’un homme qui écrit le récit de sa vie en je, pour mieux revenir sur son œuvre comme sur son passé.

Jacques Roubaud 2017 © Diacritik

L’exercice, terme récurrent sous la plume de Roubaud, faisant signe vers l’essai au sens que Montaigne donnait à ce mot, est devenu nécessaire : « Sorti de l’hôpital sur le coup de Noël 2016, bénéficiant de peut-être quelques mois avant d’y revenir, je décidai de m’exercer à l’autobiographie. A mon âge (quatre-vingt-quatre ans), et dans mon état (plutôt précaire), il était temps ». Pourtant, à lire ce Peut-être ou La Nuit de dimanche, il est difficile de croire que ce livre ne réponde qu’à des impératifs biographiques ou médicaux, tant il est sous-tendu par une quête identitaire, une question lancinante, à laquelle l’écrivain promet de répondre : qu’a signifié pour Jacques Roubaud, toute sa vie, le fait d’« être un benjamin » ? Là est l’un des fils d’Ariane du livre, l’un de ses modes autobiographiques, souligné par une police de caractère particulière (et dans la version numérique du livre par une couleur spécifique).

Puisque Jacques Roubaud se sait ne pas avoir le temps de procéder à la manière d’un Leiris, poursuivant une quête autobiographique de longue haleine, qui serait la forme même de l’ensemble d’une œuvre, il structure son livre selon différents fils, chaque chapitre poursuivant un mode biographique après l’autre. Ce (Brouillon de prose), sous-titre entre parenthèses, comme une autre forme d’essai et hypothèse, sera donc tout ensemble un récit de soi, un laboratoire poétique, un journal de l’écriture du livre et, même, un ensemble de fragments romancés.

A ces formes d’écritures correspondent des strates temporelles : le premier fil d’Ariane ne va pas au-delà de 1996, les autres (dé)composent la suite des années jusqu’en 2017 compris. La cartographie identitaire est un déploiement dans le temps comme une interrogation sur des « tiroirs verbaux » qui sont, chacun, en quelque sorte des ouvroirs de littérature potentielle :

« Je raconte tout ce que je conte au présent, puisant le présent du verbe dans le tiroir des temps verbaux. Tout le long de ce brouillon, je sors et referme un à un ces tiroirs qui chacun, extrait, propose une manière qui lui est particulière de raconter et d’éprouver le temps : présent, imparfait, plus que parfait, passés divers, futur, futur antérieur. Je raconte en prenant mon temps de dire dans un de ces tiroirs, souvent de deux successivement pour le même. Je les évoque tous parce que chacun use de ses propres stratégies, de ses propres stratagèmes, et ficelles pour se faire entendre. J’ai un faible pour le futur antérieur et je hais le passé postérieur quand on l’avachit en futur, comme tant de mémorialistes se laissent aller à le faire. » (chapitre XXI, p. 167-168)

Ouvrir un tiroir permet de déployer une strate de temps (et de soi) et le type de discours qui lui est associé, de jouer du vacillement entre mémoire (supposant une écriture depuis le factuel) et fiction (puisque tout souvenir est aussi une représentation, un « présent du passé »). Peut-être ou La Nuit de dimanche est un « là » composé depuis des passés autant vécus que (ré)écrits, au point que « leur existence n’est qu’une existence de narration, qui seule la garantit », ce qui n’en fait pas moins, au bout du compte, un « roman si vrai ».

L’autre tension du livre, parallèle à ce vacillement mémoire/fiction, est celle qui, pour tout lecteur de Jacques Roubaud, recompose l’ensemble de son œuvre, met en mouvement les pièces d’un puzzle, une énigme non plus seulement identitaire mais bibliographique.

Jacques Roubaud 2017 © Diacritik

Toute idée de fin associe celle d’un début, d’un recommencement, dès ce « dernier jour de janvier 2017 », ouverture d’une année nouvelle depuis un jour ultime. Dans ce Peut-être ou La Nuit de dimanche, le lecteur retrouve les lieux de l’œuvre, les trajets en autobus parisiens (et Ode à la ligne 29), les topiques, les croisements : la poésie et la mathématique, le jeu de go, les troubadours, l’amour de la langue anglaise et de la traduction, le « piéton confirmé », etc., comme une nouvelle Bibliothèque de Warburg (ou d’ailleurs), autre « version mixte » depuis « image-souvenir », « image-mémoire » et… image-fiction.

Tout s’écrit depuis une forme estrangement. « Étrange individu que j’étais alors, pensera-t-on. Je suis d’accord avec vous ». Étrange Jacques Roubaud, en effet, au sens d’extraneus, autre, volontairement étranger à lui-même, dans une distance qui est celle du temps passé, de la réflexion poétique mais aussi de l’ironie. Tout texte littéraire est en quête de son « nom propre », écrit Roubaud au chapitre 3 de ce Peut-être ou La Nuit de dimanche, placé sous l’exergue de Louis de Galaup de Chasteuil :

Je suis je ne suis plus je changerai mon estre
Cependant je seray sans qu’à jamais je soys
Ce que je fus icy mais non ce que j’estoys
Semblable me pouvant dissemblable cognoistre

Galaup de Chasteuil est l’un des noms propres de ce livre, l’un des « moi » potentiels de cet essai « douloureusement incertain ». Le récit prend la forme d’une quête ininterrompue, urgente (« je ne vérifie rien, je n’ai pas le temps »). Comme Galaup de Chasteuil, au terme de l’opération, depuis une hypothèse « benjaminienne », Roubaud pourra affirmer, « voilà ce que je fus toujours, ce que je suis, poète ».

Tout est donc ici hypothèse et opération, aux sens mathématique comme poétique de ce terme, et la disjonction n’est qu’apparente. Le qui suis-je ? de Jacques Roubaud retrouve les significations que donnait Breton à cet auxiliaire littéraire : être, suivre, comprendre. De qui suis-je le fils et le fil, quelle est ma place dans cette filiation, à la fois familiale et littéraire quand « ma mémoire n’est plus qu’un souvenir » ? Menacée par des opérations chirurgicales risquées, l’écriture avance, « allègre » en dépit du quotidien, dans une forme d’« irresponsabilité brouillonne » revendiquée (ou assumée), vers un « secret » et une « révélation », offerte à soi comme aux lecteurs.

Peut-être ou La Nuit de dimanche est cette invitation à (re)découvrir l’univers et la biographie d’un auteur cardinal de notre temps, refusant toute position auctoriale qui tiendrait de l’autoritaire. « Autobiographe » certes mais aussi « romancier », toujours poète, mathématicien, troubadour, piéton et traducteur, contestant le révolu tant l’écriture est cette faculté de déplacement, d’estrangement, « opérations de reconquête » depuis le présent sceptique d’un livre refusant les frontières stérilisantes des genres pour demeurer « en perpétuel changement pendant qu’il avance » : telle est la « prose incongrue » que nous offre Jacques Roubaud, « reconquista », depuis cette « double autobiographie, aussi fiction, aussi journal au quotidien ».

Jacques Roubaud, Peut-être ou La Nuit de dimanche (Brouillon de prose). Autobiographie romanesque, Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », en librairies le 18 janvier 2018, 192 p., 20 € (14 € 99 en version numérique)

Merci à François Vitrani et à La Maison de l’Amérique latine d’avoir accueilli cet entretien.