Y’a pas de pute sur Terre

Ceci ne sera pas une tribune urbi et orbi, une de plus, j’écris dans le métro, des notes, ceci sera moins, juste une page de journal, quelques bribes de réflexion sous forme de mea culpa.

Comme tout le monde ou presque j’ai réagi à la polémique française sur la « Liberté d’importuner ». Je suis très (trop) présent sur les réseaux sociaux aussi difficile de ne pas céder à l’hystérie quand elle devient collective. De plus sur les réseaux sociaux même les silences sont interprétés aussi on est poussé à intervenir, commenter, prendre position. Et puis je suis très français, je peux avoir la passion des polémiques, débats, disputatio. « Frotter et limer sa cervelle contre celle d’aultruy » écrivait Montaigne, avait-il déjà conscience de la charge sexuelle de ces verbes « frotter » et « limer » ? Sûrement, je pense que Montaigne était un queutard.

Au départ je me suis bien gardé de dire quoi que ce soit, j’ai observé le phénomène « affaire Weinstein », ce qui m’a le plus intéressé est ce moment du kairos, pourquoi les choses ont elles pris à ce moment-là, Harvey Weinstein se comporte ainsi depuis des années, pourquoi à tel moment « c’est le moment », quelle est cette limite invisible ? C’est aussi le mystère des succès, pourquoi telle œuvre marche fort à tel moment, alors qu’un an plus tôt c’eût été trop tôt, un an plus tard trop tard. Il doit y avoir une adéquation entre l’attente de l’inconscient collectif, ou de la noosphère (sphère de la pensée humaine comme une brume de vapeur suspendue autour du monde) et ce qui est présenté au monde à tel « juste » moment, opportun. Quand les planètes sont ainsi alignées, ça cristallise, ça matche, ça fait étincelle. C’est toujours surprenant et en ça c’est intéressant.

Pour en revenir aux faits j’ai donc observé ce phénomène d’abord américain, puis son rejeton le hashtag « balance ton porc », j’étais gêné par la formulation aux résonances d’épuration et de délation, mais en même temps ça fait bien longtemps qu’il ne s’est rien passé du côté du féminisme. Ce qui se passe en ce moment est un feuilleton féministe, il y eut la cérémonie des Golden Globes avec toutes ces belles actrices en noir, puis cette tribune dans le monde qui mit le feu aux poudres : « Liberté d’importuner », etc.

Intellectuellement je suis très d’accord avec ce que dit cette tribune. Et je la trouve plus intelligente que la tribune « bisounours » de Leila Slimani dans Libération. Le fait est que j’admire l’intelligence, que j’en suis amoureux, sapio sexuel je suis pourrait-on dire, mais ce désir d’intelligence, que j’ai parce qu’elle me fait défaut sûrement, peut m’aveugler ponctuellement, je le sais. Je suis un lecteur de Sade, grand philosophe et écrivain qui ne parle pas tant que ça de cul d’ailleurs, j’aimais bien Ruwen Ogien, j’aime de façon générale tous les libres penseurs même de droite, c’est important d’avoir des « ennemis », nous vivons en France et pas en Chine, nous avons une chance folle.

Sur Facebook je me suis donc emporté, passionné contre le papier de Leïla Slimani (rien contre elle de façon perso) car je ne veux pas vivre dans un monde Oui-Oui, où le bien est blanc, gentil, joli, etc., et le mal noir, méchant, caca. Je préfère la nuance, le doute, tous les dégradés des gris.

Depuis deux semaines il se trouve que je travaille au château de Versailles, un job alimentaire, j’en profite pour apprendre des choses au passage, et je lis (j’ai commencé) les Mémoires de Saint-Simon, et je fais quelques pauses avec Louis XIV et 20 millions de Français de Pierre Goubert, essai et œuvre de vulgarisation qui tourne le regard vers ces 20 millions de « vies minuscules » du royaume au temps du Grand Louis.

Mélangeant ces deux lectures dans ma tête, ce matin dans le RER j’ai envie de faire un parallèle avec le débat actuel. Bien sûr que ces dames de la tribune sur la liberté d’importuner ont raison au regard des forces de l’esprit. Mais ont-elles raison au regard des millions et millions de corps de femmes en France et dans le monde ? Je pense à ces femmes comme ma mère, qui n’ont pas les mots pour le dire, et quand on a pas les mots, c’est fou, c’est fou comme le monde dans lequel on vit est différent, différent et éloigné du monde de celles et ceux qui ont les mots.

La honte. Les hontes.
Et si on parlait de la honte ?
La honte d’avoir été agressé sexuellement.
La honte quand on se sent sali, coupable d’être une victime.
La honte de ne pas savoir dire, à qui, comment ?
La honte et la peur de ne pas être cru.
Mais aussi la honte d’avoir les mots quand d’autres ne les ont pas.
La honte des sophistications de la pensée au regard des traumatismes muets dans le corps des gens qu’on dit « de peu ».
La cour, Saint-Simon, les salons d’Untelle et Untel. La honte.
La réalité des gens anonymes, souvent fatigués, qui n’ont pas la force de prendre la parole, ou ne savent pas le faire, la honte.

Leur silence est-il une autorisation ou procuration donnée à ceux qui ont la parole et savent manier les mots pour parler en leur nom ?

C’est tentant de parler pour les plus faibles, et on peut même le faire avec les meilleures intentions, mais prudence et modestie, je force le trait mais que sait-on vraiment des Hautes-Pyrénées ou du bas Finistère, des Ardennes en 2018 quand on ne connaît que le 6ème arrondissement et l’Ile de Ré ?

Les femmes commencent peut-être une petite révolution, c’est l’amorce d’un saut de conscience, un peu de patience.

Laissons s’exprimer les Nafissatou Dialo, et rappelons nous que nous sommes nombreux à avoir dit ou pensé qu’elle mentait forcément, qu’elle ne cherchait que du fric, voire qu’on l’avait payée pour piéger le futur Président français, un homme si brillant et plein d’avenir.

Se rappeler idem qu’à l’époque du droit de vote des femmes en France, nombre d’entre elles trouvaient que c’était ridicule, qu’une épouse n’avait pas à voter.

On peut intérioriser la domination, on peut même faire sienne la cause de l’agresseur, ces choses-là sont complexes mais connues, ça prendra du temps. Hélas, pendant ce temps, il y aura quelques dérives : phénomène de terreur après les révolutions. Je ne vois pour s’en sortir que le cas par cas et la justice. Le réductionnisme et la généralisation sont nos plus grands ennemis.

Une amie (elle a 40 ans) me disait avant hier qu’elle ne connaissait pas une seule femme dans son entourage (elle compris) qui n’ait pas subi à un moment donné une agression sexuelle plus ou moins grave. Et il faut rappeler que la notion de gravité est très relative, qu’elle dépend de la psyché de telle ou telle personne, de sa personnalité, l’Une sera amusée par une main aux fesses et répondra par une blague ou une gifle, telle autre, à cause de son histoire personnelle et de sa sensibilité sera traumatisée par un regard désirant posé par exemple par un homme en position de pouvoir.

Les vies minuscules méritent mieux que des porte-paroles autoproclamés, même si c’est tentant. Jamais je n’ai parlé au nom de ma mère et je n’ai pas envie que telle intellectuelle (même si c’est une amie) le fasse à sa place.

Le silence de ma mère est infirmité, douleur, et je veux qu’il soit respecté. Ma mère lit Danielle Steel et Marc Lévy, il fut un temps où ça m’énervait, ça ne m’énerve plus. Je lui offre des livres d’Annie Ernaux, de Camille Laurens, de Marguerite Duras, c’est tout ce que je peux faire. Je ne sais pas si elle les lit, elle ne m’en parle guère. Peu importe. Je fais tout ce que je peux faire et c’est bien. Je suis sûr que ma mère voit de la beauté et de la bonté chez Danielle Steel ou Marc Lévy et qui suis-je pour lui dire que « le vrai, le bon, le beau » est ailleurs ? Ma mère n’est pas Deneuve et elle ne lira jamais Proust et c’est ainsi. Et c’est bien. Serait-elle plus évoluée, plus libre, plus heureuse si elle était Deneuve ? Avant je pensais que oui, je n’en suis plus sûr. Deneuve est certes plus libre et plus forte que ma mère à bien des égards, mais aujourd’hui je sais que ma mère est plus libre et peut-être même plus forte que Deneuve sur d’autres points. Alors ?

L’intelligence est parfois d’arrêter d’être intelligent.

Le devoir de ceux qui ont la parole (dans tous les sens du verbe avoir) n’est pas de la prendre à la place de ceux qui ne l’ont pas mais d’apprendre à ces derniers à la prendre eux-mêmes, puis écouter ce qu’ils ont à dire.

En tant qu’écrivain j’aime ce que dit Deleuze : écrire pour parler à la place des pierres, des animaux sauvages, de la couleur ou de la lumière, parler à la place de la douleur ou de la nuit, de la joie aussi bien, mais ne pas parler à la place des gens qui ne vous ont rien demandé. Un écrivain a mieux à faire qu’écrivain public.

Quelque chose s’est levé du côté des femmes, ne le tuons pas dans l’œuf. Restons vigilants et bienveillants. Et finalement peut-être que l’intelligence c’est aussi lui demander de se taire à certains moments, savoir repérer et accepter les moments opportuns, savoir tenir la bride de l’ego, de la fascination de soi, de la jubilation et des ambitions personnelles. C’est difficile, ça nous concerne tous, moi le premier bien entendu.

Écrire pour donner des nouvelles des morts aux vivants ? Oui, peut-être. Il y a de ça.

Mais écrire surtout pour donner des nouvelles des vivants aux morts, cette dernière direction me semble la meilleure, la plus belle.