Le cinéma peut-il régler les problèmes de papa ?
Face à cette problématique insondable la réponse est évidemment non, allez voir un psy. Mais ce que peut faire le cinéma, c’est de nous faire réfléchir sur les dits problèmes. C’est le cas de Fatherland du grand maître du noir et blanc Pawel Pawlikowski.
Vous me direz que je regarde ce film par le petit bout de la lorgnette puisqu’il parle surtout de la remise du prix Nobel de littérature à Thomas Mann (Hanns Zischler) dans une Europe tout juste partitionnée au sortir de la guerre ainsi que du grand retour du maître dans une Allemagne en reconstruction.
Mais ce film parle aussi du rapport de Thomas Mann avec sa fille Erika (la merveilleuse Sandra Hüller) et soulève une question qui tend à revenir dans le cinéma : sous prétexte de génie et de grandeur, pouvons-nous piétiner ce qui appartient au bête monde de l’intime et qui est donc – supposément – moins important ? Et ces deux mondes : les hautes sphères de l’intellect et celui de la famille, sont-ils si différents ?

Autre film autre problème de papa : La Frappe de Julien Gaspar-Oliveri. Alors là, il faut s’accrocher. Le film dure 106 minutes, la caméra est très très proche des comédiens, le grain de peau est une toile sur lequel le réal nous fait déchiffrer le non-dit de l’inceste. Bastien Bouillon, qui joue le père est incroyablement incroyable d’horreur. Que reste-t-il d’un personnage si terrible lorsqu’il vous habite et que vos gestes deviennent les siens pour tout le temps de création d’un film ? Faut-il sortir ce qu’il y a de plus sombre en soi ou au contraire cela devient-il mécanique ?
Et puis, quitte à subir un peu cette journée, il y avait un autre film sur l’inceste avec Gentle Monster de Marie Kreutzer, une des cinq femmes réalisatrices de la compétition officielle. L’histoire d’une femme qui découvre que son mari, avec lequel elle a un petit garçon, est pédophile. Le film ne tient que sur le sujet avec une Léa Seydoux très larmoyante.
Petit moment fou rire lorsque Deneuve, qui joue la grand-mère, lâche cette phrase très 6e arrondissement de Paris compatible : « Pour une femme artiste, il y a pire que d’avoir ses enfants, il y a déménager à la campagne. » Encore un film pour le peuple !
Pour finir, Congo boy du congolais Rafiki Fariala, en compétition dans la section Un Certain Regard – un des rares films du continent africain à arriver jusqu’à Cannes… Il s’agit d’une autofiction où le jeune réal raconte sa jeunesse de réfugié congolais en Centrafrique qui doit s’occuper de ses frères et sœurs, passer le bac, gagner de l’argent, et qui veut vivre son rêve de percer dans la musique. Vous me direz : mais où est le papa ? Ici, le père est une autorité quasi absente car emprisonnée mais qui continue d’étendre son emprise et son avis sur un fils qui tente de cocher toutes les cases tout en refusant de se cacher.

Il y a une coutume à Cannes : les films en sélections officielles qui sont présentés organisent une soirée dans une villa dans les hauteurs cannoises. Ce sont les événements les plus courus de la Croisette car les plus difficiles d’accès.
Alors, Congo Boy n’est pas en sélection officielle, mais il y avait tout de même une soirée dans le vieux Cannes et, pour une fois, les gens – avec et sans alcool – étaient apaisés et joyeux ! Ça a ri – fait rare car cela donne des rides, parait-il – discuté, dansé. Et lorsqu’à 22h le réalisateur et son acteur principal décident de se mettre à chanter : « ça sent l’argent, nous on veut l’argent, l’esprit dit que tu as beaucoup d’argent », en pointant du doigt tous les producteurs présents, vous n’imaginez pas la joie parmi les invités présents ! Un fantasme de festivalier devenu réalité. Et un certain soulagement aussi. Parce qu’il est possible de faire la fête, aimer l’art et parler de l’éléphant dans la pièce, l’argent, dans un univers où la grande majorité de ses acteurs sont sur la paille.
Ce grand écart entre le personnage de Seydoux qui dit : « fuck l’argent, c’est pour l’art », et celui de Bradley Fiomona Dembeasse qui dit : « donne l’argent », signifie beaucoup de ce qu’on décide de voir du monde de l’art.
Je garde précieusement ce souvenir de fin de soirée où, soudainement, c’est au directeur photo qu’on demande « où est l’argent ? », et le réalisateur de reprendre le micro et de dire : « lui il a rien, il a que des images ». Godard battu.
