Untitled Film Stills : Cindy Sherman, iconique

Cindy Sherman, Untitled Film Stills

Une salle entière de l’exposition « Être moderne. Le MoMA à Paris » qui se tient à la Fondation Louis Vuitton jusqu’au 5 mars prochain est dédiée à la série Untitled Film Stills (1977-1980) de Cindy Sherman, artiste de la métamorphose, véritable Circé, dont la quête esthétique et artistique prend la forme d’un portrait toujours inachevé, du je en Autre, davantage (auto)fiction qu’autoportrait.

Cindy Sherman, Untitled Film Stills

Dans cette série, sa première œuvre, entamée à l’automne 1977 et poursuivie sur trois ans, Cindy Sherman renverse en quelque sorte la catégorie traditionnelle de la muse, puisqu’elle est elle-même sujet et objet de ses photographies mais aussi figure de l’Autre puisque l’artiste n’a de cesse de se transformer, de se grimer, de se rendre méconnaissable, revisitant autant qu’elle les met à distance les archétypes du féminin, tels qu’ils ont été icônisés par le cinéma, la mode, les journaux ou la publicité des années 50-60. La série est mimétique du déploiement polyphonique d’icône, eikôn, petite image et ressemblance comme du sens anglais d’icon, un signe renvoyant à ce qu’il dénote (et connote)…

Cindy Sherman, Untitled Film Stills

Comme l’écrivait Barthes dans S/Z, la beauté ne s’explique ni ne se décrit. Elle s’énonce dans la reconnaissance de la « perfection de chaque détail » et renvoie, simultanément « au « code » qui fonde toute beauté : l’Art », par le biais de la comparaison ou de la citation. Ainsi « la beauté est renvoyée à l’infini des codes ». Et ce sont bien ces codes que cite la série photographique de Sherman, imitant jusqu’au format et qualité des images de plateau — les film stills (photos prises sur les tournages de films) ou des centerfolds (pages centrales des magazines, type Playboy) — et les stéréotypes qu’ils véhiculent, dans un monde saturé d’images, construit en partie par des codes médiatiques ici tout autant convoqués que détournés.

Cindy Sherman, Untitled Film Stills

 

C’est dès lors toute l’iconographie américaine que le spectateur retrouve, dans ces photos qui sont doublement des clichés : la starlette pulpeuse et blonde, à la Marilyn, ou la femme au foyer, la bibliothécaire, la pin up en maillot de bain, etc. La série joue d’une limite floue entre la reproduction des stéréotypes d’une féminité fictionnelle et fantasmatique et le commentaire sémiologique de leur mythologie ; comme le déclara Warhol de l’artiste, « she’s good enough to be a real actress »… Pour créer cette ambiguïté, le cartel à l’entrée de la salle le rappelle, la photographe a fait le choix d’images techniquement faibles, « je ne voulais pas qu’elles ressemblent à de l’art ».

Cindy Sherman, Untitled Film Stills

Interrogation conjointe de la construction identitaire et de sa représentation, cette série est produite par une Cindy Sherman elle-même plurielle, à la fois auteur et sujet, styliste, coiffeuse, metteur en scène et modèle, démultipliée par les images « untitled ». Parce qu’elles sont sans titre, les photographies pointent vers un autre paradoxe : la femme (composée de tant d’autres elle-même) est tout ensemble surexposée et absente, représentée et anonymée, familière et non identifiable.

Cindy Sherman a récemment fait l’objet d’une grande rétrospective au MoMA en 2012. Le public français peut (re)découvrir à Paris, jusqu’au 5 mars 2018 ces Stills, acquis par le musée new-yorkais en 1995.

Être moderne. Le MoMA à Paris, Fondation Louis Vuitton, du 11 octobre 2017 au 5 mars 2018

L’exposition, co-organisée par le MoMA et la Fondation, est un parcours de plus de 200 œuvres emblématiques des collections du musée new-yorkais, mais aussi d’archives (catalogues d’exposition, photographies, etc.), retraçant son histoire et ses choix.

 

Cindy Sherman, Untitled Film Stills
Cindy Sherman, Untitled Film Stills
Cindy Sherman, Untitled Film Stills
Cindy Sherman