Dans les pas de Camus : Jacques Ferrandez, Michel Thouillot et Magali Hack, Marc Dugain, Alain Ruscio

Albert Camus

Dans un article du 15 mars 2017, j’interrogeais la citation de Camus mise à toutes les sauces avec un à-propos plus ou moins justifié et essentiellement comme caution morale et idéologique pour « parrainer » le positionnement de l’utilisateur. Il serait aisé de trouver chaque année un autre secteur de lectures camusiennes, mieux informé sur les textes de l’écrivain, mais s’inscrivant aussi dans la lecture d’admiration.

Ce sont des études universitaires qui mettent en parallèle « un » écrivain et le « grand » écrivain ; ces mises en parallèle sont souvent inattendues, fortuites, étonnantes comme cet ouvrage récent, édité par l’Harmattan, de Seyyed Roubollah Hosseini, professeur de littérature à Téhéran, Crise de la modernité et modernité en crise – Étude contrastive de l’œuvre d’Albert Camus et de celle de Sadegh Hedayat  : « comment mettre la vie en mesure de nier le gouffre dont elle ne cesse de s’extraire, même si elle doit s’y abîmer un jour ? C’est ce à quoi les deux écrivains se sont employés ». Sadehg Hedayat que l’on considère comme le plus grand écrivain iranien moderne (1903-1951) a porté un regard impitoyable et sarcastique sur l’absurdité du monde. La comparaison ne repose ni sur une proximité vécue ou intertextuelle des deux écrivains mais sur un télescopage de leur vision du monde que le critique juge productif.

Aujourd’hui, c’est sur d’autres lectures que je souhaiterais m’attarder, celles qui concernent réécriture ou prolongement des textes camusiens. Bien entendu, ces créations d’écriture-lecture dénotent toujours une profonde admiration pour l’écrivain ou, du moins, un intérêt pour les représentations qui ont été les siennes ; mais elles sont plus à mettre en lien avec une lecture de questionnement qu’avec une lecture hagiographique, comme ce fut déjà le cas, en 2013, du roman de Kamel Daoud et de bien d’autres qui l’ont précédé. On entre là dans un dialogue des textes, ludique et excitant pour l’intelligence et le plaisir de lecture car on savoure des propositions fictionnelles ouvertes et suggestives.

Jacques Ferrandez et Le Premier Homme
« Camus a croisé ma vie quand j’étais tout jeune »…

C’est ainsi que le bédéiste introduit ce travail sur l’œuvre de Camus qu’il a entrepris depuis plusieurs années, dans un entretien au quotidien algérien, El Watan, à l’occasion du 10è Festival de la Bande Dessinée (Fibda) à Alger au début octobre 2017 où la France était l’invitée d’honneur. Jacques Ferrandez y a présenté sa nouvelle création : l’adaptation du Premier Homme. Il n’en est pas à son premier essai : en 2009, il avait déjà adapté la nouvelle L’Hôte et en 2013, il s’était attaqué à L’Étranger. Les choix sont intéressants : d’abord la nouvelle prémonitoire puis l’œuvre phare pour se mesurer aujourd’hui au roman inachevé.

Il est à noter que ces adaptations des œuvres de Camus prennent aussi appui sur d’autres créations de l’artiste. Ainsi de la série remarquable des Carnets d’Orient, inaugurée en 1987 sous ce titre et suivie par neuf autres titres (jusqu’en 2010). Cette traversée de l’Histoire de l’Algérie, passionnante et passionnée, s’est aussi accompagnée de différents récits liés au pays ou à sa guerre comme La Colline visitée – La Casbah d’Alger avec le texte de Rachid Mimouni, en 1993 ; repris avec d’autres textes et images dans les substantiels Retours à Alger en 2006.

Jacques Ferrandez publie, en même temps que Le Premier Homme, Entre mes deux rives, présenté en 4è de couverture par une phrase de l’auteur : « Je suis comme un enfant trouvé de la Méditerranée, ballotté d’un bord à l’autre. Je suis né sur la rive sud, j’ai vécu sur la rive nord. Les deux m’appartiennent et j’appartiens aux deux. C’est le creuset. C’est la mer, la mère, la matrice à tous les sens du terme. Mer natale. Aujourd’hui, il est temps pour moi d’interroger, à travers mon rapport à Camus, tout ce qui me relie à l’Algérie et plus généralement à la Méditerranée. D’une rive à l’autre. De mes deux rives. Entre mes deux rives ».

Même si on incite fortement à retourner à la lecture des deux premiers « opus » de Ferrandez dans ce qui est désormais sa trilogie camusienne, on ne peut s’y consacrer ici puisqu’il est question de Premier Homme. On renverra simplement à la lecture de la séquence la plus célèbre de L’Étranger, la scène du meurtre et sa mise en scène proposée par Ferrandez, qui insiste sur les protagonistes du drame avec la première rencontre sur la plage à trois contre deux, puis la seconde à deux contre deux et enfin la dernière à un contre un : « Meursault dira pendant son procès qu’il a tué « à cause du soleil ». Il fallait restituer la chaleur, une certaine dématérialisation du personnage qui ne sait plus ce qu’il fait ». On renverra aussi à la séquence charnière de L’Hôte, celle où Daru indique deux directions au prisonnier et le laisse faire son choix. Dans ces deux séquences clefs, on voit combien l’image décuple le sens du texte et lui donne un ancrage fort.

Relire les BD de Ferrandez adaptées des fictions, c’est redécouvrir véritablement l’œuvre camusienne qui a pris un peu de patine. A la sortie de son Étranger, J. Ferrandez déclarait : « Ce qui m’intéresse est avant tout de servir le texte, de restituer au plus près les sensations qu’on éprouve à sa lecture […] Il s’agissait pour moi de rester fidèle au texte qui, dans la bande dessinée, est entièrement de Camus ». Pour cette nouvelle BD, le pari était de prendre en compte l’inachèvement sans s’y enfermer. Comme l’écrit Alice Kaplan dans sa préface, « roman inachevé : bande dessinée achevée ? Le grand défi pour Jacques Ferrandez était de transmettre l’essentiel de l’œuvre tout en préservant ses zones de mystère ». Et le créateur lui-même précise que « pour L’Étranger qui est un roman achevé et scénarisé, il n’y avait qu’à se laisser porter par le récit. Dans Le Premier homme, on est d’abord submergé par les réflexions d’Albert Camus un peu extérieures à l’intrigue. Ce sont des considérations presque philosophiques, métaphysiques sur ce qu’est l’appartenance à ce pays, sur cet entre-deux rives aussi ».

La première partie sur la naissance, depuis quelques pages de Camus, donne dix planches remarquables mettant en visibilité la co-présence des deux peuples complices d’une naissance. Le second chapitre nous fait passer du père en train de s’endormir après la naissance de son fils, au récit de Saint-Brieuc où le fils adulte vient visiter la tombe de ce père mort pendant la Première Guerre mondiale. La progression précise des images oblige le lecteur à se mettre dans les pas du fils. Pour concentrer ce qu’il retient, J. Ferrandez supprime la visite au « père spirituel », son ancien maître qui habite cette ville.

Le chapitre trois invente un cocktail plausible chez Gallimard pour la sortie du livre de Jacques Cormery, Les Nomades, titre suggéré dans les annexes : « Au fond de la même nuit où il était né au cours de ce déménagement, émigrant, enfant d’émigrants » lit-on dans le texte ; et dans les annexes : « Titre : Les Nomades. Commence sur un déménagement et se termine par évacuation des terres algériennes ». Le chapitre propose aussi une sorte d’auto-portrait que Jacques fait de lui-même en marivaudant avec une jolie blonde et se conclut sur cette phrase si frappante des Annexes du roman inachevé, « ce qu’ils n’aimaient pas en lui, c’était l’Algérien ».

Puis on revient à l’enfance sous forme de réminiscence lors d’un retour en bateau à Alger de l’adulte. Le chapitre 5, « Le père, sa mort, la guerre » amplifie encore ces souvenirs d’enfance et de jeunesse et introduit (cf. p.55) en une planche saisissante, l’évocation de la guerre de 14-18 et la chair à canon que furent les simples soldats. Jacques Ferrandez isole des énoncés forts du roman, dont… « et chaque jour des centaines d’orphelins naissaient dans tous les coins d’Algérie, arabes et français, fils et filles sans pères qui devaient ensuite apprendre à vivre sans leçon et sans héritage… »

Le chapitre 6 poursuit le récit d’enfance en l’organisant autour de l’oncle Ernest et en sélectionnant les anecdotes les plus frappantes racontées dans le roman. Le chapitre 7 est celui de l’école et de son instituteur, essentiel pour comprendre le devenir et les tensions du jeune garçon d’Alger. Le chapitre 8 revient sur la grande guerre et sur la colonisation des terres et renoue avec le second chapitre, l’ancien maître apparaissant aux côtés de Jacques Cormery dans le cimetière de Saint-Brieuc.

Le chapitre 9, très court (deux planches) est consacré au retour de la jeune femme du cocktail, au Café de Flore à Paris et la proposition de Jacques Cormery de l’accompagner en Algérie. Le chapitre 10 fait alterner, plus encore que les précédents, l’adulte et l’enfant, autour du couple Jacques et Jessica. Le chapitre 11 continue sur cette lancée mais cette fois pour les événements de la guerre en train de se vivre. De même au chapitre 11 puis le 12, « L’attentat, Saddok » où Jacques Cormery s’oppose aux siens en protégeant un Arabe : il se termine par le refus de sa mère de quitter l’Algérie. C’est enfin le chapitre 13, le dernier, « Obscur à soi-même » où Jacques repart en bateau avec Jessica et se souvient des scènes importantes de sa vie qui font sens en une reprise de réflexions sur sa vie.

Sans entrer plus dans le détail de la création, on voit que J. Ferrandez restitue et « invente » au plus près de sa connaissance de l’œuvre de Camus. L’invention majeure est celle de Jessica, apparue au chapitre trois et remplissant une fonction vraisemblable dans les cinq derniers chapitres : manière élégante de suggérer le donjuanisme de Camus ? Peut-être. En tout cas, elle introduit une cohérence et renvoie à un engagement personnel et existentiel de l’écrivain, ce qu’on peut lire dans le roman. « Quand on travaille sur une adaptation comme celle-ci, déclare J. Ferrandez, il faut combler les blancs mais pas entièrement. Les blancs sont aussi ce qu’il y a entre deux cases de bande dessinée. Et il ne faut jamais remplir ce blanc-là parce qu’il est l’espace de l’imaginaire du lecteur. Cet espace est par ailleurs très présent dans le roman. Comme le texte est inachevé, on peut toujours se demander ce qu’il aurait été une fois terminé. On peut se faire une idée grâce aux notes que Camus avait laissées. Je m’en suis beaucoup servi pour nourrir les dialogues, et pour nourrir même des scènes, qui ne sont pas dans le roman, mais qui auraient pu y être si Camus l’avait achevé ».

Scènes qui auraient pu y être ou ne pas y être car, dans ses écritures antérieures, il y a eu souvent gommage du « trop algérien » par Camus quand il reprend ses premiers jets. De mon point de vue, le rendu de cette « algérianité » est bien la force de la création de Jacques Ferrandez. On sait que pendant longtemps – et encore aujourd’hui –, l’ancrage en terre d’Algérie de Camus a été masqué, voilé et ne dépassait pas la mention de sa naissance et des premières années de sa vie. Chez les plus grands critiques, la référence à l’Algérie n’était pas une donnée éclairante de l’écriture. Or, l’adaptation de J. Ferrandez, comme c’était le cas des précédentes, restitue le texte à sa terre en des reconstitutions exactes, suggestives qui font rêver à chaque page ou presque du pays, de ses paysages, de ses descriptions urbaines, de ses habitants cohabitant plutôt que coexistant : plus d’une fois, ce que suggère le texte est ici mis en images et prend la force d’un ancrage algérien qu’on ne peut plus effacer. Oui, comme l’écrit Alice Kapan, ce roman inachevé est « la recherche du temps perdu chez les pauvres » mais ce temps perdu n’est pas seulement celui des événements d’une vie et de leurs personnages et la BD de J. Ferrandez restitue surtout « le chant aveugle et grave » du pays et on retrouve avec émotion, « Alger au bout de la nuit ».

 

Les deux romans suivants font partie des œuvres qui ne peuvent bénéficier d’une couverture médiatique de premier plan puisqu’ils sont édités par un éditeur périphérique, L’Harmattan. Ils méritent pourtant le détour : ils se mesurent à L’Étranger, en proposant un roman, ce qu’ont fait peu d’écrivains français. Est-ce un hasard si ces deux écrivains vivent à l’étranger ? L’une vit depuis plusieurs années en Allemagne et l’autre actuellement à La Réunion.

La fille de Meursault : Magali Hack, Marengo, Marengo

« Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Papa. J’ai reçu un message du médecin : « Anniversaire de votre père. Petite fête mercredi après-midi. Cordialement ». La clinique se trouve de l’autre côté de la ville ». Il ne faut pas être fin limier pour reconnaître la célèbre ouverture de L’Etranger ; d’autant que le titre et la 4è de couverture nous ont mis largement sur la piste. La voix qui parle est une voix féminine et c’est par elle que tout le récit sera énoncé. A la question que l’on peut se poser des raisons de cette reprise, les remerciements répondent en fin de volume. On peut aussi consulter le site de la jeune romancière.
Enseignante de français au lycée franco-allemand de Freiburg, elle a enseigné L’Étranger à ses élèves : « L’idée d’écrire une suite à ce roman est née de nos conversations animées en classe ». C’est la première fois, à notre connaissance, qu’on constate les effets littéraires de cette diffusion massive du roman de Camus dans les cours de Français Langue Étrangère (FLE) dont on sait que c’est une des voies éditoriales royales de L’Étranger. Ce roman, par sa simplicité syntaxique et lexicale voulue par Camus, avec une progressive complexification dans la seconde partie – avec l’appréciation lapidaire de Renée Balibar dans ses Français fictifs, faisant dire à Camus, « j’ai réussi ma rédaction et j’ai raté ma dissertation » – est une des œuvres vedettes de l’apprentissage du français par et pour les étrangers.

On ne peut donc s’étonner que la création serre au plus près le texte source, décuplant notre plaisir de lecture par la recherche des points de contact. La narratrice est l’invention à partir de laquelle la « variation littéraire », selon l’expression de Magali Hack, est possible. On croyait Meursault exécuté : il n’en est rien. Sa condamnation à mort a été commuée en internement dans une clinique psychiatrique en France. Le temps du récit est un peu incertain mais si l’on tient compte du procès de Meursault à la date de l’édition du roman et que l’on y ajoute la trentaine d’années que peut avoir sa fille, on peut le situer au milieu des années 70. Mais cela reste assez flou. Le fait est là : Monsieur Meursault est dans ce centre de soins et Mademoiselle Meursault sa fille lui rend visite tous les dimanches. Elle est la fille de Marie, brève liaison de Meursault avant le meurtre. La manière de vivre, de raconter et de se comporter montre cette jeune femme héritière de l’indifférence de son père, traduite, comme chez Camus par l’emploi du présent de constat et d’habitude et l’imparfait de narration : « Papa, son anniversaire, ça lui est égal. […] L’aide-soignant a voulu savoir si je souhaitais attendre Papa seule. Je lui ai dit qu’il ne me dérangeait pas ».

Ce trait de caractère commun court tout au long du roman et en explique le ressort psychologique et le dénouement. C’est le premier carrefour où texte source et texte second se rejoignent. Le second carrefour est le choix de l’espace privilégié. Le titre nous met sur la voie : « Marengo, Marengo », c’est bien là où la mère de Meursault était placée pour la fin de ses jours dans un hospice de vieillards. Centre de soins, hospice, asile sont des lieux équivalents : c’est là que le père et la fille se voient, c’est là que la fille viendra prendre la place du père après un voyage en Algérie – plus précisément à Alger et Marengo –, dont le père ne revient pas et dont la fille ne donnera jamais sa version : les uns la soupçonnent de l’avoir tué pour le rendre à sa terre, en quelque sorte, quand les autres ne la soupçonnent que d’être un peu différente et de n’avoir pas su le surveiller et approuvent son placement dans le centre de soins où était son père.

Cette organisation spatiale autour du centre de soins/hospice concentre l’intérêt du lecteur sur la question de la filiation en situation quasi-carcérale et permet de reprendre des scènes célèbres en les retravaillant : les « compagnons » du père le jour de son anniversaire et les vieux de l’hospice de Marengo à la veillée mortuaire de la mère ; le bain, à la piscine en France puis dans la mer aux environs d’Alger : « Papa sait très bien nager le crawl. Il dit que c’est son oncle qui lui a appris. Nous nageons dans la même ligne, lui à gauche et moi à droite. Sous l’eau, je l’observe en train de faire ses mouvements, comme il fait un grand S avec son bras et le ramène devant lui, j’observe le battement de ses jambes et j’étudie sa respiration. Il aligne les longueurs sans s’arrêter, sans se précipiter non plus ».

Il y a aussi le trajet en autocar d’Alger à Marengo : « Papa a dit : « L’asile se trouve à deux kilomètres ». Je n’ai pas demandé quel asile. Il a marché devant. Le soleil tapait déjà sur nos têtes. […] Papa regardait autour de lui. Il était heureux d’être ici, dans cette campagne pleine de lumière, même si, c’est sûr, nous n’étions pas venus pour cela. Moi, je suivais. Je trouvais le soleil trop chaud, la campagne trop rousse. J’étais plus écrasée qu’enchantée par ce que je voyais ».

La narratrice n’est qu’une seule fois confrontée à l’interprétation d’un ami du meurtre de son père : « A un moment donné, Jean s’est tourné vers moi et il m’a demandé : « Et toi, tu en penses quoi des Arabes ? Il n’a pas attendu ma réponse : « Dans ta famille, c’est pourtant bien des meurtres racistes que vous commettez ». Paul n’a rien dit. Camille lui a fait une crise […]
Les jours qui ont suivi cette scène, j’ai souvent repensé à ce que Jean avait dit à propos du meurtre. Je ne m’étais jamais posé la question sous cet angle-là. Pour moi, maintenant, surtout depuis Marengo, c’était vraiment la faute du soleil si Papa avait appuyé sur la détente. Il avait eu raison, Papa, de justifier son acte ainsi. Jamais Papa n’aurait tiré sur l’Arabe car c’était un Arabe. L’Arabe et lui, ils partageaient la même terre ».

Magali Hack donne clairement ainsi son interprétation du geste de Meursault. Le dernier carrefour entre les deux textes est justement la mention de « l’Arabe » (toujours avec une majuscule comme Papa). Elle surgit très tôt dans le récit puisque le médecin du centre qui reçoit la jeune femme est un Arabe. Cet Arabe viendra la voir plus tard régulièrement et, à la fin de leurs promenades, il lui prend la main. On ne sait comment, il meurt noyé. Un jour aussi, dans le métro, il y a un arrêt et elle a peur d’être en retard mais le train repart : un Arabe est tombé sur le quai et on ne sait s’il a été poussé. Ainsi trois disparitions, le père et deux Arabes, ont lieu dans la proximité de la jeune femme sans qu’on sache si elle en est l’auteur involontaire ou le témoin indifférent.

La réécriture tout à fait ludique de Magali Hack suggère nécessairement de la lire en relisant parallèlement L’Étranger. On se souvient des célèbres Exercices de style de Raymond Queneau, racontant la même histoire de 99 façons différentes. Chaque version emprunte un genre stylistique particulier. On peut suggérer ce parallèle avec précaution. Avec cette variante de L’Étranger, on n’est pas en présence d’ « explorations parodiques et ludiques de la langue », selon les termes d’Umberto Eco, introduisant l’œuvre de Queneau. Nous sommes plus en présence d’une autre forme de « traduction » plus discursive et donc plus idéologique. Le prolongement de Michel Thouillot est encore différent.

Le retour au contexte politique : L’Affaire Meursault

Contrairement à Magali Hack qui a signé son premier roman, Michel Thouillot publie son quatrième roman avec L’Affaire Meursault. Il a soutenu une thèse sur « Les guerres de Claude Simon » publiée en 1998. Depuis 2011, il édite des romans : le premier sur le frère cadet méconnu d’Honoré de Balzac, le récit se situant dans l’Océan indien, Henry de Balzac, enfant de l’amour. En 2014, autour de la figure de Jules Hermann, scientifique autodidacte, il publie En Lémurie ou Guerre et mythe dans l’Océan indien ; en 2015, il s’intéresse au Maroc et raconte l’affrontement entre Lyautey et Abdelkrim dans son roman, Marocs. En 2017, c’est Camus qui le sollicite dans un prolongement très intéressant. Son option est complètement différente de celle de Magali Hack. Le seul point qui les rapproche est le refus de l’exécution de Meursault.

« Alors on ne me tranchera pas le cou. Ni demain, ni jamais. Du moins, je l’espère.
N’en déplaise à la partie civile qui a demandé ma tête. Cette éventualité qui, après tout, aurait pu s’accomplir, m’a fait longtemps cauchemarder. Je reste en vie, c’est l’essentiel ».

Cette ouverture du roman montre que M. Thouillot reprend le récit au point final où l’a laissé Camus mais en le transformant puisque Meursault sauve sa tête. Meursault a sauvé sa tête mais a pris sept ans de prison et il n’a pas voulu faire appel car, dit-il à son avocat, « j’ai quand même tué un Arabe ».  Pourtant l’opinion est largement en sa faveur : « il ne faut surtout pas laisser se répandre le genre de comportement dangereux et subversif de ma victime, dommageable pour l’avenir de la colonie ».

En prison, Meursault réfléchit à ce qui lui est arrivé et n’arrive plus à se reconnaître dans celui qu’il était avant le meurtre. Le romancier introduit alors un double du prisonnier, dès le second chapitre des quinze – de longueur inégale – qui composent le roman. Ce double qui s’invite dans la cellule oblige Meursault à réfléchir à sa vie antérieure et à ses actes lui qui a toujours privilégié l’immédiateté et l’instant. Il revient sur la mort de la mère, complètement transformée par rapport au roman, pour que Meursault prenne conscience de son inadéquation aux événements. Le portrait de la mère est beaucoup moins positif que celui qui est dessiné par Camus et amplifié par les critiques littéraires : « Comment nommer ce qui vous réunissait dans la pauvreté comme une glu, vous envahissait dans vos moments de solitude à deux et n’apparaît pas sous la plume des écrivains qui travestissent et embellissent la tendresse maternelle à longueur de romans ? »

Tout au long du récit les personnages reprennent leurs noms et le romancier en attribue un à ceux qui n’en ont pas, les Arabes. La maîtresse de Raymond se nomme Aïcha, son frère, l’assassiné est Mohand Meziani et le joueur de flûte, Hocine Larbi. Au moment du procès, Camus lui-même (sans que son nom soit donné) est présent : « L’un d’entre eux, en flanelle grise avec une cravate bleue, d’une trentaine d’années, avait un grand front, des yeux d’un brun très pénétrant et te scrutait souvent à la dérobée. Visiblement ton cas l’intéressait et tu te sentais comme nu sous son regard. « C’est le célèbre chroniqueur d’Alger républicain », t’a dit le gendarme, qui avait remarqué que tu l’avais distingué des autres ».

L’expérience que vit Meursault en prison est celle d’une montée en puissance de la punition infligée, non par la justice, mais par les prisonniers arabes. Le romancier arrive à bien faire sentir comment la peur change de camp et comment Meursault, isolé, se retrouve la proie des brimades puis des agressions sexuelles de la part des prisonniers. Toute sortie de la cellule devient une épreuve de plus en plus insupportable au point qu’à la fin du récit Meursault n’est plus que l’ombre de lui-même, au nez et à la barbe des gardiens. Lui qui a tué un Arabe et a eu une peine très clémente pour cet assassinat doit payer autrement son acte. Seul moment de répit : lorsqu’un prisonnier politisé et qui est très respecté par tous les prisonniers – on reconnaît sans peine Messali Hadj –, fait en sorte qu’il ne soit plus le souffre-douleur : « Je suis devenu comme l’ombre de soi-même, je m’effrite à l’intérieur, et mon teint est devenu grisâtre. Je fais des séjours à l’infirmerie qui me retapent un peu mais ne me font pas oublier que tout recommence dès que j’en sors. Une angoisse insupportable me cloue le plexus et des élancements douloureux m’asphyxient ». Devant la loque qu’il est devenu, son double lui signifie son congé. Meursault sait qu’il va mourir avant d’avoir fini de purger sa peine. La dernière phrase : « J’attends l’heure de ma mort, qui viendra bien avant celle de ma remise de peine ».

M. Thouillot s’est expliqué sur les raisons de ses choix et ses objectifs, disant avoir toujours été interpellé par ce meurtre de l’Arabe et l’invraisemblance de la condamnation de Meursault dans le contexte de l’époque. Le roman de Kamel Daoud, Meursault contre enquête, l’a intéressé et il s’est dit qu’il y avait une autre possibilité narrative à explorer. Il fallait garder l’écriture blanche de Camus, le caractère de Meursault mais lui donner un autre destin. C’est ainsi qu’il a transformé la condamnation à mort en condamnation à une peine de prison. En prison, les détenus indigènes lui imposent alors leur propre justice et la vie sauvée se transforme en enfer pour Meursault. Même s’il ne parvient pas à ce qu’on pourrait appeler une conscience politique, il voit autrement sa vie antérieure, ouvre les yeux sur la montée du nationalisme et l’insécurité des colons dans le pays. M. Thouillot s’est toujours intéressé à différentes périodes de la colonisation française. Réécrire L’Étranger a été une façon de visiter la colonisation en Algérie et de dialoguer avec un des grands classiques de la littérature française.

Marc Dugain, Camus, maître à penser

Le nouveau roman de Marc Dugain est sorti en septembre 2017, Ils vont tuer Robert Kennedy (Gallimard). Le romancier y mène une double enquête : celle sur les deux assassinats des Kennedy et celle sur les parents du narrateur, le père étant mort le même jour que Robert Kennedy. Roman à l’américaine de près de 400 pages, il brasse toute cette période de la guerre froide avec les intérêts conjugués de la Mafia, de la CIA et de bien d’autres, la recherche de l’anéantissement de Fidel Castro, la contre-culture en débat, la guerre du Vietnam qui est sans cesse relancée, le LSD, l’hypnose pour contrôler les masses.

Camus y montre le bout de son oreille car il est une des lectures, nous dit le narrateur, de Bobby. Il est donc cité plusieurs fois comme maître à penser. A propos de la liaison qu’il entretient avec Jackie, la femme de son frère après l’assassinat de Dallas, Bobby a quelques interrogations, lui qui est très croyant et qui a une épouse et une ribambelle d’enfants : « Trop près du rite, il avait pensé trouver Dieu, il craint de l’avoir perdu avant de réaliser qu’il l’avait quitté dès le moment où il l’avait trouvé, suprême inconvénient des religions monothéistes qui commencent là où elles auraient dû finir. Il trouve à ce questionnement de sa foi un réconfort passager du côté de la philosophie existentielle. Il découvre Camus, qui vient de mourir dans un accident de voiture. Il se passionne pour sa pensée limpide et sa littérature qui rejoint sa foi dans une humanité plus généreuse » (154-155).

Après l’assassinat de son frère aîné, Bobby démissionne de son poste de Ministre de la Justice pour se présenter aux élections sénatoriales. Camus apparaît de nouveau en télescopage avec sa liaison avec Jackie puisqu’être sénateur lui permettra d’être plus souvent à New York : « Ils pourront confronter leurs intelligences, se confier l’un à l’autre en toute sécurité, vivre une relation d’une force qui les étonne tous les deux, éprouver d’autres sentiments que la colère ou la tristesse. Bobby doit rendre sa révolte positive au sens où l’entend Camus » (158).

Lorsqu’il commence à songer à reprendre le flambeau d’un Kennedy à la Maison Blanche, il a beaucoup de mal face à l’absurdité du monde qui l’entoure, de ses désirs et de ses atermoiements : « L’absurdité du monde le torture, mais pas assez pour qu’il en tire des enseignements définitifs, il veut continuer à briller dans un système de valeurs qui le ronge de l’intérieur. Il s’efforce d’emprunter à Camus que cette absurdité et cette absence flagrante de sens de l’existence ne sont la fin de rien, mais le début d’une expérience fondée sur la foi dans l’action définie au plus près de soi » (198-199).

A propos de l’addiction au sexe de son aîné dont il n’a pu se guérir, le narrateur ne fait pas allusion directement à Camus mais son application du mythe de Sisyphe est transparente, surtout après que Camus ait été cité plusieurs fois : « Les femmes sont à Jack ce que l’insuline est à un diabétique […] Sisyphe à la belle coupe de cheveux roule son rocher vers le haut avant qu’il ne retombe pour aussitôt recommencer. La condamnation est lourde, Sisyphe sait à quoi il la doit » (217).

La dernière citation de Camus se glisse alors que Bobby mène une campagne effrénée pour les primaires de la Présidentielle : « Aux reproches de son entourage, il répond toujours avec la même phrase de Camus : « Savoir que vous allez mourir n’est rien ». S’interroger sur la profondeur de cette phrase n’est pas interdit, mais il la prononce avec un air tellement entendu » (300). Au jeu des citations de Camus, en règle générale, courtes et claquant comme vérités générales, je proposerai à la fin de la lecture de ce roman, pour sortir de la citation aseptisée du moraliste, cette autre citation, dans Les Justes, qui aurait pu inspirer le très catholique Robert Kennedy : « Tout le monde ment. Bien mentir, voilà ce qu’il faut ».

Alain Ruscio, « il faut imaginer Camus en Sisyphe malheureux, en Algérie… »

Camus a un espace de choix (8 pages) dans le second tome de L’Encyclopédie de la colonisation française, consacré à la lettre C : c’est un des articles les plus longs, pages 65 à 72, proposé par Alain Ruscio lui-même et il circonscrit son approche par son sous-titre : « Colonies & Colonisés dans l’œuvre d’Albert Camus ».
C’est une contribution qui, lue en contrepoint de la BD et des deux romans, apporte un éclairage citoyen à la question algérienne chez Camus. Après les « données de base » dans lesquelles Ruscio évoque surtout l’adhésion ou le rejet du positionnement camusien, il décline sa présentation en onze sous-titres. Le premier sous-titre affirme l’attachement viscéral de l’écrivain à sa terre natale en citant quelques énoncés du « Petit guide pour des villes sans passé » dont il tire la justification de l’appartenance algérienne de Camus. C’est ensuite l’expérience journalistique à Alger-Républicain, en centrant le propos sur le reportage sur la Kabylie et en appréciant le positionnement de Camus par rapport à la question coloniale : « Un Camus anticolonialiste en 1939 ? » et conclut qu’il n’était pas anticolonialiste mais plutôt réformiste. Poursuivant dans la chronologie, l’article évoque l’engagement intellectuel de Camus pendant la Seconde Guerre mondiale et relativise son absence d’intérêt pour la colonie : « (…) il perd de vue, durant cette période qui impose d’autres priorités, la question algérienne et, plus globalement, l’outre-mer colonisé. Il n’est évidemment pas le seul. A vrai dire aucune composante de la résistance ne se distingue alors par une radicalité en ce domaine. Pourquoi Camus ferait-il exception ? »

L’allusion à « l’outre-mer colonisé » laisse perplexe dans la mesure où Camus ne s’y est jamais intéressé. C’est ensuite le rappel des articles qu’il publie après un voyage en Algérie en avril 1945. Le but de Camus, comme une citation le rappelle est « de diminuer un peu l’incroyable ignorance de la métropole en ce qui concerne l’Afrique du Nord ». Camus qui pèse toujours tous ses mots écrit bien «Afrique du Nord » et non « Algérie » ; pourtant ses articles ne parlent que de ce pays. Le sous-titre suivant fait le point en quelque sorte sur ce qu’est Camus idéologiquement parlant avant le début de la guerre d’Algérie en 1954. A. Ruscio rappelle une prise de position en faveur d’Algériens abattus par la police le 14 juillet 1953. L’article fait alors une pause sur « Camus écrivain » pour rappeler les œuvres qui ont un cadre algérien et donne des citations de ses contemporains, en rappelant le problème que pose l’épilogue de L’Etranger : la condamnation à mort de Meursault, Français d’Algérie, pour le meurtre d’un Arabe, sous le régime colonial… On a vu que les deux romanciers que nous avons présentés remettaient en cause, à leur façon, ce verdict. Vient ensuite un sous-titre particulièrement attendu, « Camus et la guerre d’Algérie » avec, une fois encore, le bénéfice du doute pour Camus puisque cet exposé après choix de dates et de citations se termine par le rejet que fait l’écrivain du FLN qui sont pour lui des « tueurs » : en conclusion, dans la construction de l’argumentation, le lecteur d’aujourd’hui ne peut que se dire  : « mais voyons il avait raison », mêlant des lendemains de l’indépendance aux raisons d’une lutte de libération, sans nuance. Les quatre sous-titres restants proposent une lecture de la question traitée à partir d’éléments repris dans l’œuvre.

« On peut sans doute expliquer ce refus du choix par l’attachement de Camus à « ce vaste pays qu’il avait tant aimé ». Et, certes, il était plus facile à un Sartre, à un Bourdet et même à un Mauriac d’accepter le divorce entre les mots Algérie et française qu’à un pied-noir. Mais, plutôt que de comparer l’attitude camusienne à celle des intellectuels de métropole, ne faut-il pas rappeler que les Jean Sénac, Jean Pélégri, Emmanuel Roblès, et même Jules Roy, qui avaient le même attachement charnel à la terre d’Algérie, eurent, eux, le courage de choisir et d’accepter l’indépendance algérienne ? »

A. Ruscio consacre un sous-titre à « Opinions contemporaines sur l’homme, l’œuvre, les engagements ». Après avoir rappelé les passions que déclenche le positionnement « algérien » de Camus, il sélectionne deux intellectuels français médiatiques : Michel Onfray et Bernard-Henry Lévy. Il rappelle ensuite l’ouvrage d’Yves Ansel et souligne la position troublante de l’écrivain qui, bien qu’engagé sur des conflits et tensions de son époque, n’y a pas inclus la guerre d’Algérie. On peut regretter qu’en dehors de la dernière phrase des « données de base » : « Quant aux études publiées en Algérie, elles sont pour la plupart plus sévères encore », aucun écrivain ou intellectuel algérien ne soit mentionné car les études ont été et sont diversifiées, parfois purement passionnelles, parfois (et de plus en plus souvent), sérieusement documentées et argumentées. De l’ouvrage collectif édité à Alger en 2014, Quand les Algériens lisent Camus, au roman majeur de Kamel Daoud, fin 2013, Meursault contre-enquête, il y a de quoi faire ! Il n’en reste pas moins que l’article de cette Encyclopédie peut être une bonne base pour retourner aux textes camusiens, ceux qui sont indiqués et ceux que l’on peut découvrir dans les quatre tomes de l’édition de La Pléiade.

Camus n’a pas fini de faire écrire sans doute parce que son rapport à l’altérité, en tension violente dans une décolonisation de bruit et de fureur, happe chaque lecteur ou citoyen dans sa tourmente et l’oblige, plus ou moins obscurément, à s’interroger sur son rapport à l’Autre, souvent perçu comme menaçant. De plus, touchant un point ultra sensible de la mémoire française, l’Algérie, son œuvre accessible à tout lecteur va sans doute encore longtemps ce phénomène littéraire qui attire dans ses rets de nombreux lecteurs.