John Le Carré, l’ex-espion qui venait jeter un froid

Crédit photo : German Embassy London licence CC 2.0

Est-il encore bien nécessaire de présenter John Le Carré ? De son vrai nom, David (John, Moore) Cornwell, ex-agent secret au service de sa toujours très gracieuse majesté, est devenu, au terme de sa carrière d’espion, un auteur au succès planétaire sous le pseudonyme à la connotation très francisée mentionné en titre.

John Le Carré a 85 ans, une vie fort bien remplie d’espion efficace et d’auteur de renommée mondiale : une enfance étrange — abandonné par sa mère à cinq ans, laquelle resurgira quinze ans plus tard, un père violent et habitué aux séjours en prison pour faillites et escroqueries — ; un attachement viscéral au Royaume-Uni, à son comté natal le Dorset, et à sa ville, Poole ; un enracinement profond dans son comté d’adoption, la Cornouaille (et plus particulièrement St Buryan) ; une liste d’ouvrages et de succès d’édition impressionnants… bref un âge auquel on peut être tenté d’observer le monde en silence, en s’occupant de ses petits-enfants — Le Carré a quatre fils, parmi eux Nicholas, romancier sous le nom de plume de Nick Harkaway — mais ce serait mal connaître l’ancien espion et son amour immodéré de la liberté.

Ainsi le 3 mai dernier, invité au Royal Festival Hall de Londres dans le cadre d’un double évènement, An Evening with George Smiley (nom de son personnage principal) et de la sortie de son dernier ouvrage A Legacy of Spies, John Le Carré a ramené sur terre un auditoire acquis à sa cause et qui s’attendait sans doute à des considérations sur l’espionnage en général et sur ses productions en particulier, en lançant ‘Something truly, seriously bad is happening’, (« il se passe quelque chose de vraiment sérieusement mauvais »). En partant de l’arrivée au pouvoir du tristement célèbre Donald Trump, John Le Carré a dressé un réquisitoire implacable et une comparaison entre la situation internationale actuelle et la montée du fascisme dans les années 1930.

Pour Le Carré, ce que Trump est en train de diffuser à travers les Etats-Unis et en dehors est extrêmement inquiétant, il encourage la résurgence du racisme, il décide que les fake news sont désormais des real news, la loi est considérée comme fake news, tout devient fake news, c’est le fascisme. Il a poursuivi en rappelant que, dans l’Europe des années 1930, les signes avant-coureurs du fascisme pointaient en Espagne, au Japon, en Italie et, bien sûr, en Allemagne. Or le même fascisme monte à vitesse grand V en Pologne, en Hongrie, et dans tous les pays européens où, lors des dernières consultations électorales, l’extrême-droite a obtenu des résultats indécents qui ne peuvent qu’engendrer l’angoisse. Si l’on ajoute à l’apprenti-sorcier Trump, d’autres chefs d’état qui se soucient de la démocratie et de la liberté comme de leur première chemise, tels Poutine, Erdogan, Duterte, sans oublier le continent africain et le champion toutes catégories, Bachar el-Assad, le monde incite au même pessimisme qu’en 1933.

Crédit photo : Penguin Random House

John Le Carré a même ajouté à sa liste l’ex-prix Nobel de la paix, Ang Sang Suu Kyi, dont il considère qu’elle a adopté, elle aussi, les fake news pour parler du sort funeste réservé aux Rohingyas par le pouvoir birman. Il y avait du beau monde littéraire, artistique et télévisuel en ce 3 mai 2017 pour écouter John Le Carré, Tom Stoppard, Frank Skinner, Jarvis Cocker, Richard Osman, Robert Winston et même Nigella Lawson, qui, donc, ne s’intéresse pas qu’à la cuisine et à la chirurgie esthétique. Le Carré a conclu en se demandant s’il pourrait être agent secret aujourd’hui, car lorsqu’il était en activité, le cadre de ses activités était a non-violent fairyland, un monde « enchanté non-violent », ce qui n’est plus le cas de nos jours.

Quelques romans de John le Carré 

  • L’Espion qui venait du froid, Gallimard, 1964 (The Spy who Came in from the Cold, 1963), trad. Marcel Duhamel et Henri Robillot, 239 p. Prix Edgar-Allan-Poe du meilleur roman 1965
  • Le Miroir aux espions, Robert Laffont, 1965 (The Looking-Glass War, 1965), trad. Jean Rosenthal, 349 p.
  • Une petite ville en Allemagne, Robert Laffont, 1969 (A Small Town in Germany, 1968), trad. Jean Rosenthal, 445 p.
  • La Taupe, Robert Laffont, coll. « Best-sellers », 1974 (Tinker, Tailor, Soldier, Spy, 1974), trad. Jean Rosenthal, 381 p.
  • Les Gens de Smiley, Robert Laffont, coll. « Best-sellers », 1980 (Smiley’s People, 1980), trad. Jean Rosenthal, 374 p.
  • La Petite Fille au tambour, Robert Laffont, coll. « Best-sellers », 1983 (The Little Drummer Girl, 1983), trad. Natalie Zimmermann et Lorris Murail, 484 p.
  • Un pur espion, Robert Laffont, coll. « Best-sellers », 1986 (A Perfect Spy, 1986), trad. Natalie Zimmermann, 535 p.
  • La Maison Russie, Robert Laffont, coll. « Best-sellers », 1989 (The Russia House, 1989), trad. Mimi Perrin et Isabelle Perrin, 381 p.
  • La Constance du jardinier, Seuil, 2001 (The Constant Gardener, 2001), trad. Mimi Perrin et Isabelle Perrin, 488 p.
  • Un homme très recherché, Seuil, 2008 (A Most Wanted Man, 2008), trad. Mimi Perrin et Isabelle Perrin, 358 p.
  • Un traître à notre goût, Seuil, 2011 (Our Kind of Traitor, 2011), trad. Isabelle Perrin, 372 p.
  • Une vérité si délicate, Seuil, 2013 (A Delicate Truth, 2013), trad. Isabelle Perrin, 327 p.
  • The Pigeon Tunnel, Viking Penguin Books 2016, non traduit en France.
  • A Legacy of Spies, Penguin Random House, 2017, non traduit en France.