Jean-Philippe Toussaint par Patrick Varetz: Un coup de dés jamais n’abolira le Yi Jing (Made in China)

J’ai avalé avec bonheur Made in China de Jean-Philippe Toussaint, un récit où l’auteur témoigne de son attachement pour la Chine, notamment à travers la relation qu’il entretient avec Chen Tong, son éditeur chinois (également producteur de plusieurs de ses courts métrages).
Le livre, qui se voulait au départ — peut-être avec une feinte innocence — le journal de tournage de The Honey Dress, son nouveau film, devient rapidement le prétexte à tout autre chose. « Le sujet de mon livre, c’est le hasard dans l’écriture, c’est la disponibilité au hasard que requiert toute création artistique, aussi bien le livre que je suis en train d’écrire que le film que je m’apprête à tourner dans les prochains jours. » Oui. Comment ne pas penser, lisant ces lignes, au fameux poème de Stéphane Mallarmé. Pierre Michon établit quant à lui le lien d’emblée, et s’empresse d’adresser à son ami le message suivant (que l’intéressé finira par publier sur sa page Facebook) : « Cher Jean-Philippe, merveilleux livre auquel j’ai pris un merveilleux plaisir. Vos coups de dés n’abolissent pas le hasard, mais ils le mettent au pas.  Combien souvent j’y ai pensé aussi, à cette lutte amoureuse entre le fortuit et le fatal ! Comme vous vous en sortez bien, avec bienveillance pour les aléas, pour tout ce qui arrive ! »

Oui. Si les mots de Mallarmé me traversent également la tête quand je lis la page 76 de Made in China, je me remémore surtout un passage de Roger Vailland, au début de La Fête ; passage que je ne suis jamais parvenu à oublier malgré les années, et qui — d’une certaine façon — conditionne encore aujourd’hui ma conception de l’art romanesque (cette volonté indéniable, comme dirait Toussaint, de romancer le réel).

« — C’est un coup de dés, dit Duc, un roman commence par un coup de dés.
— Je jette les dés pour toi, dit Jean-Marc, je tire une robe du soir, un sourcil froncé, un orchis, une bicyclette.
— J’accepte, dit Duc, cela aboutira au même roman.
— Tu te contredis.
— Les personnages et l’intrigue, comme on disait au XIXe siècle, seront absolument différents, mais, si le roman est réussi, il fera le même poids que le précédent.
— Quel poids ?
— Mon poids dans le moment où je l’écris, le poids d’un homme à la recherche de sa souveraineté. »

Ainsi, à chaque instant, il nous faudrait opérer des choix comme on jetterait les dés ou des pièces de monnaie. Sans relâche, nous voilà ramenés au centre du cercle des possibles, tenus encore — au gré de nos transformations — d’échafauder notre propre fatalité à petits coups de hasard. Jean-Philippe Toussaint n’écrit pas autre chose : « Il y a sans doute un chemin inéluctable qui nous attend, derrière les multiples embranchements, aiguillages et bifurcations auxquels nous sommes confrontés, mais ce n’est qu’une fois le parcours terminé que le chemin sera lisible, et transformera en fatalité ce qui n’était, en temps réel, qu’une succession de possibilités romanesques infinies qui s’offrent à nous. Le livre qu’on termine, comme la vie qui s’achève, clôt définitivement cette ouverture aux possibles. L’œuvre, ou la vie, se referme au vent des fortuits, et devient la fatalité qu’elle devait être. »

Comment, à propos de Made in China, faux journal qui s’attache pour l’essentiel à décrypter l’ouverture et la fermeture des possibles, qui en fait son miel en quelque sorte — jeu de mots facile pour qui a lu le livre —, comment ne pas songer aussitôt au Yi Jing. Le Yi Jing, ou Livre des Changements, est considéré comme le plus ancien texte chinois : il décrit les états du monde et leurs évolutions, à travers une série des soixante-quatre figures — ou hexagrammes — permettant d’interpréter toutes les transformations possibles (ces soixante-quatre figures se voyant réunies dans une boucle circulaire qui symbolise à la fois le cercle et le tourbillon du cosmos). Pour en savoir plus sur le dernier Toussaint, j’ai donc décidé de jeter par six fois mes trois pièces de monnaie, afin d’échafauder — du bas vers le haut, ainsi que l’on se doit de procéder — l’hexagramme qui, de manière symbolique, me laisserait entrevoir les rouages secrets agissant au cœur des mots. Le tirage — six traits Yin, autrement dit l’hexagramme n°2, Kun, l’Élan Réceptif — ne manque pas de répondre à toutes mes espérances.

S’il faut en croire l’interprétation des traits, ce qui transparaît surtout dans cette histoire c’est une incroyable capacité à s’adapter, à tenir bon en toutes circonstances. Et c’est bien ce que nous raconte l’auteur, avec l’humour distancié qui constitue sa principale marque de fabrique : cette infinie souplesse dont il fait montre, et qui semble se jouer avec efficacité de toutes les difficultés. « Pour le reste, tout au long de mes séjours en Chine, je me laissais guider avec indolence par Chen Tong, en jouissant d’une sorte d’irresponsabilité quant à mes obligations sociales et à l’emploi du temps de mes journées, et je me contentais, dans le cocon abstrait de confiance dont on m’entourait, environné d’amour et de bienveillance, trimbalé de place en place dans différentes voitures, de me comporter à la manière d’un très jeune enfant qui n’a pas encore appris à parler… » Et si le narrateur, à aucun moment du livre, n’en vient à prendre l’initiative, ce n’est pas l’effet d’une passivité chronique mais, au contraire, le signe de sa réelle ténacité face aux événements. Ainsi le Toussaint supposé de Made in China apparaît toujours en retrait, disponible, en capacité de se conformer aux circonstances. Il se singularise par cette manière Yin d’agir : une attitude moins directe, moins éclatante, plus lente et plus réservée que la manière Yang, mais qui acquiert aussi plus de force dans la durée. L’Élan Réceptif révèle une lente capacité à mener un projet à terme, alors même que l’on agit dans les conditions que l’on n’a pas choisies. Toute l’histoire du livre.

Quand j’interroge plus avant les traits de l’hexagramme auquel aboutit mon tirage, et les forces en action qui ont conduit à cet Élan unanimement Réceptif de l’être, je découvre que tout cela serait le fruit d’une certaine fluidité : l’écriture s’imposant alors comme un moment riche de possibilités et d’intranquillité sereine. L’auteur s’accorde à un mouvement puissant, dont il ne maîtrise ni le déroulement ni l’issue. Autour de lui, les possibles prolifèrent, mais il parvient — mine de rien, et par sa seule présence ­— à faire advenir une certaine mise en ordre des choses. Secrètement, une grande force personnelle se déploie (on notera qu’il y a toujours une certaine noblesse à s’investir dans une situation où rien, d’avance, ne paraît acquis). Si le texte du Yi Jing me renvoie sans détour à la fluidité, gage de prospérité, c’est sans doute pour souligner la façon dont les mots, chez Jean-Philippe Toussaint, s’ingénient à couler de source, avec légèreté. Oui. Les mots ici sonnent toujours juste, au diapason du souffle qui les anime ; un même Élan, fragile, transportant alors le narrateur et ses lecteurs.

Question : l’Élan Réceptif dans lequel se retrouvent plongés le narrateur et les lecteurs de Made in China s’apparenterait-il à un état second ? À ce même état de rêve éveillé dans lequel évolue Jean-Philippe Toussaint, tandis qu’il écrit ce livre ? On peut légitiment en concevoir l’idée, tant l’édifice de la fiction apparaît soudain léger, et comme dépourvu du poids de la souveraineté qu’évoquait si bien Roger Vailland. Le très occidental Roger Vailland. N’oublions pas que nous sommes ici en Chine — la Chine du Yi Jing et des changements —, et la réalité n’est jamais loin, qui affleure parfois à la surface de la fiction, jusqu’à en déchirer le voile. Ainsi, quand le repas s’achève dans la salle à manger du Peach Blossom, au troisième étage de l’hôtel Garden de Guangzhou, page 70, on entend soudain un bruit de moto, en provenance directe de Barcaggio, en Corse, là ou l’auteur est soudain interrompu dans son travail. « À mesure que je continuais d’entendre ces bruits de moteur, avec ratés et succession de pétarades qui n’avaient rien à faire ici, je sentais l’ordre du réel vaciller autour de moi. Plus encore que mon oreille, c’est l’intérieur même de mon cerveau que les bruits atteignaient, comme s’ils étaient parvenus à s’introduire dans mon imagination, là même où s’élabore le fragile processus de création à l’œuvre dans l’écriture, quand, quel que soit l’endroit où on se trouve physiquement, en Corse ou à Ostende, on peut invoquer un lieu imaginaire et le faire apparaître dans son esprit… ». Oui. On peut légitiment penser que Jean-Philippe Toussaint, comme dans L’Urgence et la Patience, nous livre ici quelques-uns de ses secrets de fabrication (une fabrication Made in China, mais pas uniquement).

Patrick Varetz

Jean-Philippe Toussaint, Made in China, Les Éditions de Minuit, 2017, 190 p., 15 € — Lire un extrait