Le sale air de la peur

Capture d’écran TF1.fr

La séquence est courte, quelques minutes à peine au cœur d’une émission qui dure 1h30, coupures publicitaires comprises. Cette émission, c’est Quotidien sur TMC, le seul show d’infotainment à la française digne de ce nom dans le paysage audiovisuel hexagonal. Cette séquence, visible sur le site de la chaîne, est un décryptage en règle du discours et de la méthode Marine Le Pen.

On le savait déjà, la présidente du Front National maîtrise l’art du discours comme peu de tribuns. A tel point que face à elle, la contradiction est parfois difficile devant tant de morgue et d’agressivité tout en sourire figé et glaçant. Mais tout de même, l’invitée d’Yves Calvi sur RTL ce mercredi 8 mars aurait mérité qu’on lui pointe ses paradoxes. Il serait par trop facile de taxer les journalistes de complaisance quand ils interviewent la « candidate du peuple », celle qui a passé son enfance dans un hôtel particulier à Neuilly et entend combattre des élites dont elle fait partie depuis toujours. Vraiment trop facile. Mais là où le bât blesse, c’est que Quotidien – et feu Le Petit Journal historique et non sa pâle copie eldinienne – est peut-être le seul programme qui ose analyser, décoder les mots derrière le populisme de façade.

Mais de deux choses l’une : Marine Le Pen n’a pas l’apanage du mépris de la classe politique envers les médias (Florian Philippot s’y entend également pour montrer son élégance très relative à l’égard de ses interlocuteurs.trices) et il est tout de même dommage qu’une émission d’info-divertissement doive faire le travail de journalistes « sérieux ».

« La peur n’évite pas le danger. Le danger serait d’avoir peur »… C’est la phrase qui m’est revenue en tête depuis que Marine Le Pen caracole en tête des sondages avec 26% des suffrages exprimés en sa faveur. Qui plus est avec, pêle-mêle, un programme fait de retrait de l’Union Européenne, de repli nationaliste, de préférence hexagonale, de stigmatisation d’autrui (étrangers, fonctionnaires, gouvernants, ad lib.) qui m’inspire une confiance toute relative en ce qui concerne le futur de nos libertés individuelles et collectives. Malgré tout, j’ai quand même essayé de relativiser les choses, car en attaquant frontalement les fonctionnaires, la présidente du Front National a légèrement perdu en popularité. Je me suis rué sur ma calculette d’écolier : moins 1,5 % d’intentions de vote, les chiffres ne mentent pas, eux. Car il ne faut pas oublier que ce n’est que par la grâce d’un magnifique effet de manche rhétorique que le parti nationaliste s’est autoproclamé « premier parti de France » lors des dernières élections européennes : avec 4 711 339 voix, le FN n’avait rassemblé que 23,85 % des votes. Et donc seulement 10,12 % des inscrits… De quoi tempérer les ardeurs des communicants et des idéologues du parti s’ils avaient l’honnêteté intellectuelle qui sied aux édiles qui professent être les seuls tenants de la vérité sortie des urnes.

En soi, les chiffres auraient pu être rassurants : l’adhésion aux thèses du FN n’aurait pas été pleine et entière. A ceci près que les sondages ont même ramené les commentateurs à la triste réalité : les instituts ont interrogé les abstentionnistes déclarés sur leur intention de vote (admirons au passage l’oxymore à sa juste valeur) et le résultat était sans appel : le FN aurait remporté également 25 % des voix si ces adeptes de la politique de l’isoloir vide – ou du déjeuner champêtre, de la fréquentation dominicale des magasins de bricolage et toute autre occupation qui les conduiraient loin des urnes – étaient allés faire leur devoir de citoyen.

Il y a aujourd’hui de quoi avoir peur. Qui plus est lorsque l’on sait que cette crainte ne date pas d’hier : souvenons-nous d’Eric Zemmour affirmant que le «grand remplacement» est en marche, lui le David Vincent de bas étage qui affirme sans crainte de quoi que ce soit que « les envahisseurs sont là (…) et que le cauchemar a déjà commencé ». Ces dernières années, imperceptiblement, sur toutes les télévisions, tandis que la peur continuait de croître dans les discours, le triomphalisme mensonger du FN était tout aussi écœurant que l’aveuglement de ses adversaires et le cynisme des éditorialistes réacs en mal de clics.

D’autres mots me reviennent aujourd’hui en mémoire. Je repense à cette fameuse parole « décomplexée » chère (sans jeu de mot ni allusion à de quelconques affaires de surfacturation ou d’indemnités parlementaires indues) à Jean-François Copé et consorts.
Souvenez-vous du débat sur l’identité nationale, « quand l’UMP flirtait avec le racisme » (comme le disait L’Express en 2010), les « pains au chocolat » de Jean-François Copé, les « casquettes à l’envers » de Nadine Morano, les « millions que l’on paie à rien foutre » d’André Valentin.
Repensez aux unes du Point, de L’Express, de Valeurs Actuelles.
À l’indulgence coupable de France 2 qui accède à la demande de Marine Le Pen et décommande Martin Schulz initialement invité pour débattre avec la présidente du FN.
Repensez à Eric Besson, Nicolas Sarkozy et sa ligne Buisson pendant la campagne présidentielle de 2012, à Christine Boutin, Frigide Barjot, Dieudonné, les « anti mariage pour tous », aux médias qui ont accueilli, donné la parole et écouté les candidats du Front National sans jamais chercher la contradiction, sacrifiant leur éthique sur l’autel de la course à l’audience, à la critique des médias par les politiques eux-mêmes, développant opportunément la théorie du « tous pourris » journalistique…
Je pense à cette conjonction qui a conduit, sinon à libérer les paroles xénophobes, racistes, homophobes (avaient-elles seulement besoin de cela ?), du moins à lui donner les atours d’une effroyable normalité.

Les discours entendus ces dernières années ont en commun de prendre leur source dans un sophisme vieux comme le monde : l’appel à la terreur – argumentum ad metum ou in terrorem – raisonnement fallacieux par lequel on tente de créer l’approbation en utilisant des menaces ou des peurs existantes. Cela fait des années que le Front National agite la peur de l’étranger et le spectre menaçant de l’immigration en présentant invariablement des conséquences effrayantes si les électeurs ne votent pas pour lui. La peur permet ainsi de masquer le lien réel de cause à effet. Elle crée un sentiment d’urgence, bloquant tout exercice d’un esprit critique, elle joue sur l’irrationalité, sur les émotions et non sur la raison. Les conséquences forcément dramatiques qu’elle propose ne sont en aucun cas avérées, viciées dès le point de départ du raisonnement. Or, dans ce type d’argumentation, la peur n’est jamais une preuve, juste une prémisse non pertinente d’un raisonnement qui l’est encore moins au regard de la logique, parce que la validité de la conclusion est éminemment discutable et certainement fausse. La peur est alors exploitée ad nauseam pour créer l’adhésion à des idées tout aussi émétiques.

Autre cause, mêmes effets, la peur a trouvé nombre de relais d’expression par la bouche des nouveaux réacs médiatiques dont la « parole décomplexée », abusant du fameux « je dis tout haut ce que tout le monde pense tout bas », a permis de diffuser les paroles les plus torves, comme par exemple les citations d’écrivains condamnés pour incitation à la haine raciale, le tout sans susciter d’émoi. Et quand ils avaient éventuellement à justifier leurs propos, ils répondaient qu’ils entendaient dénoncer le « politiquement correct », la « bien-pensance », le « terrorisme intellectuel » au nom de la sacro-sainte liberté d’expression… La liberté a bon dos quand il s’agit justement de dénier un droit ou une liberté à autrui ! Là où cela devient encore plus problématique, c’est quand la peur et les sophismes sont élevés en mode de pensée, voire de vie. Les fameux néo-réacs, les politiques adeptes de la victimisation à outrance et les praticiens des éléments de langage ont tous servi la dédiabolisation du Front National et la machine bien rodée de sa nouvelle communication politique. Qui est le nom poli (pour ne pas dire politiquement correct) de la propagande.

Mais il y a pire : André Malraux se trompait quand il disait « le XXIè siècle sera spirituel ou ne sera pas ». Le XXIè siècle (ou à tout le moins ses deux premières décennies) sera assurément rhétorique. Quand le Front National a menacé de poursuivre tous ceux qui qualifieraient le parti d’extrémiste, d’extrême-droite ou seulement d’extrême, il a confisqué le discours public en imposant à tous une manière de parler de lui, installant l’idée qu’il ne fallait pas le dénigrer dans le langage courant. Ce qu’il ne se prive pourtant pas de faire quand il désigne un bouc émissaire, quand il pointe des catégories sociales (les bobos par exemple) ou socio-professionnelles (les journalistes, au hasard). Ce procédé est totalitaire au demeurant. Comme le souligne François Jost dans sa tribune sur LeMonde.fr, « Roland Barthes disait que toute langue est fasciste car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. Sans doute est-ce exagéré. Mais il n’en reste pas moins que les médias doivent avoir présent à l’esprit qu’adopter une langue qu’on les oblige à parler, c’est cautionner un point de vue, une façon de penser : une façon de découper le réel. Les médias doivent résister à la contamination de notre langue par les mots du FN, qui sait mieux que tout autre parti procéder à la contamination virale de son vocabulaire. »

Le Front National l’a compris il y a bien longtemps, la sémantique est primordiale, la peur est un atout et les sophismes sont illisibles et indétectables dans le brouhaha d’un discours public ainsi perverti. Si l’on avait été plus méfiant ou à défaut moins complaisant, si on n’avait pas cédé à ses imprécations sémantiques, Marine Le Pen ne serait peut-être pas en tête des intentions de vote. Mais ne jouons pas les étonnés, de qui se moque-t-on ? Lorsque l’on entend François Fillon se présenter comme étant le seul à pouvoir faire barrage au FN, il y a de quoi rire jaune : issu d’un parti qui a contribué à banaliser les discours clivants (fustigeant notamment les journalistes et les juges avec un discernement qui force l’admiration), il serait l’homme providentiel ? S’il n’était pas enferré dans les affres des affaires que l’on sait, on pourrait même franchement rigoler ferme sur le ton du « tel est pris qui croyait prendre ».

En ouverture de son sujet, Yann Barthès pose donc la question : « Marine Le Pen aurait-elle fait une erreur un peu grossière de communication ? » La question est purement rhétorique, « s’il y a bien UN parti et une personne qui représentent en France la stratégie de la peur… c’est Marine Le pen et le Front National ». Loin d’avoir fait une erreur de communication, Marine Le Pen a simplement donné les clés de sa stratégie et dévoilé les ressorts de son fond de commerce. Ce dont elle n’a cure désormais à 41 jours du premier tour de l’élection présidentielle. Preuve en est avec son discours de Châteauroux avant-hier, 11 mars 2017 : la candidate n’a pas durci le ton, elle a simplement usé du pire des sophismes (qu’elle pratique depuis toujours) : agiter le spectre de la peur pour être payée de retour dans les urnes.

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