Même enchaîné, le Canard est toujours vivant

Ça n’a échappé à personne, les récentes révélations d’un journal satirique dont la philosophie n’a pas varié d’un bec depuis sa création en 1915, ont fait resurgir des comportements d’un autre temps, d’un autre siècle, quand des journalistes avaient eu à cœur de créer un « espace de liberté » pour « rompre délibérément avec toutes les traditions journalistiques établies » malgré « la menace du ciseau des censeurs ». Le nom de cette gazette tandis que reviennent les imprécations et les invitations au silence ? Le Canard Enchaîné.

Cent ans plus tard, et n’en déplaise aux détracteurs de tous bords et à leurs soutiens prompts à faire siffler les journalistes dans un élan populiste condamnable, Le Canard cancane toujours et Didier Convard et Pascal Magnat ont eu la bonne idée de relater, de retracer le parcours incroyable du journal humoristique paraissant le mercredi qui a connu depuis sa création moult déboires internes, affaires, conflits et guerres de toutes sortes − politiques ou économiques, mondiales ou coloniales.

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L’incroyable histoire du Canard enchaîné a paru en septembre dernier aux éditions Les Arènes BD, sous la plume et les pinceaux de Didier Convard et Pascal Magnat. Sous-titré (et pour cause) 100 ans d’humour et de liberté, l’ouvrage écrit et dessiné par le duo est un hommage au vieux Monsieur de la presse indépendante né pendant la Grande Guerre et qui n’a eu de cesse dès sa naissance d’égratigner, de dénoncer, d’enquêter, d’aller conte les vents convenus et les marées opportunes. Caustique, insolent, informé, irrévérencieux, engagé, libre… En un mot : « satirique ». Mais afin de dissiper tout malentendu, revenons aussi et surtout sur le sens du mot satire, i.e. « écrit dans lequel l’auteur fait ouvertement la critique d’une époque, d’une politique, d’une morale ou attaque certains personnages en s’en moquant ». Car l’exercice et le genre journalistique (et littéraire) n’empêchent pas (bien au contraire) d’être sérieux, pointu, professionnel quand il s’agit d’informer, de porter des faits à la connaissance du public, de rapporter, d’analyser, de questionner. Fût-ce par le prisme de l’humour, de l’esprit, du calembour, contrepouvoir maîtrisant à la perfection l’art du contrepoint (et du contrepet). 

Printemps 1915. Maurice Maréchal, ancien rédacteur de La Guerre Sociale, écrit au célèbre dessinateur de presse travaillant à L’Humanité, Henri-Paul Deyvaux-Gassier, pour lui donner rendez-vous afin de lui parler d’un projet…

img_0677La légende veut que le Canard a vu le jour au cours d’un repas frugal arrosé de gros rouge et qu’il est le fruit des réflexions idéalistes de journalistes qui entendaient « ouvrir en grand les fenêtres de la Presse », les journaux d’alors manquant d’air et puant « le moisi à plein nez ». Le premier numéro du volatile dont le credo originel était de voler dans les plumes de quelques uns a paru pour la première fois le 10 septembre 1915, quelques mois après la toute première réunion de rédaction au cours de laquelle furent trouvés, le nom, la ligne et l’esprit… L’envol a été de courte durée, la parution s’arrêtant après cinq numéros. Il faut attendre juillet 1916 pour que le caneton réinvestisse un espace journalistique où il est loin de se sentir seul : La Baïonnette, Le Merle Blanc et Le Crapouillot sont ses concurrents directs au sein de la «petite presse». Tous devant faire face aux redoutables ciseaux de Dame Censure, plus connue depuis 1870 sous le nom d’Anastasie, Le Canard enchaîné trace et imprime une ligne éditoriale dont il ne déviera jamais : informer, amuser, dénoncer. Malgré les revers, les départs, les trahisons et les interdictions, l’histoire lui donnera raison, comme le souligne Serge July dans son Dictionnaire amoureux du journalisme (Plon, 2015, p. 135), «Le Canard n’est pas seul au milieu de la mare. Mais il est le seul à avoir réussi la traversée».

img_0650Au-delà de la genèse et de l’exposé des motivations des fondateurs (qui sont certes loin d’être anecdotique), L’incroyable histoire du Canard enchaîné de Convard et Magnat permet de balayer cent d’histoire(s) de la France et de revenir sur des événements lointains mais ô combien saillants : l’affaire Stavisky (et le légendaire «Stavisky se suicide d’un coup de revolver qui lui a été tiré à bout portant» ; la mort de Roger Salengro (harcelé par la presse d’extrême-droite, le ministre de l’intérieur a mis fin à ses jours), l’affaire Ben Barka (qui fait titrer à Morvan Lebesque «Nous sommes tous Ben Barka», nous sommes en 1965…) ; le règne du Général de Gaulle et les événements de Mai 68 («Le gouvernement a perdu le contrôle de ses facultés») ; et une liste non exhaustive d’affaires, de crimes et délits, d’arrangements et de voyages princiers ou de dépenses somptuaires… Autant de sujets traités avec l’irrévérence nécessaire et suffisante («le « confidentiel dépense » de Fillon» s’agissant du voyage de l’épouse du premier ministre à bord d’un Falcon de la République ou le «Bail bail, Hervé Gaymard» et tant d’autres en comparaison desquels les meilleurs titres de Libération font parfois pâle figure). On pourrait par endroits regretter que l’esprit Canard n’est pas plus présent, avec ces rubriques qui ont construit la légende de l’hebdo (Pan sur le bec, Sur l’album de la Comtesse, Petites Mares, ou davantage de unes mythiques à l’instar de celle du 10 janvier 1996 («Enseveli sous les louanges – Et maintenant, la vénération Mitterrand !»), du 9 mai 2007 («A peine élu, Sarko s’offre le Fouquet’s, un vol privé et une croisière de luxe – Ça commence Malte !»), ou plus récemment la très perfide et très fine «François Fillon proteste devant les enquêteurs : mais puisque je vous dis que Penelope n’a rien fait !». En lieu et place d’un abécédaire triste, pour ne pas verser dans la litanie rébarbative des affaires révélées par l’hebdomadaire et donner dans le lâcher de noms, les auteurs ont privilégié la carte du ludique en proposant un jeu de l’oie qui permet de (re)visiter quatre décennies de scandales, de morts suspectes, de fraudes en tous genres, de financements occultes et d’électeurs et d’emplois fictifs.

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On ne peut donc que recommander L’incroyable histoire du Canard enchaîné (100 ans d’humour et de liberté), à mi-chemin entre la BD didactique et le livre amoureux qui, bien plus qu’une chrono-graphie compassée, est un généreux pavé éclairé et éclairant dans le marigot médiatique actuel. Tout en saluant le travail d’historien réalisé par les auteurs qui ont su restituer l’idéalisme et la philosophie résumés dans la devise du journal (La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas), citons à nouveau et pour finir Serge July (op. cit. P. 134) : « l’hebdomadaire profite de l’ingénieuse ambiguïté du journal : trop satirique pour être tout à fait sérieux et suffisamment sérieux pour avoir toutes les preuves en main ». À bon entendeur…

 

Didier Convard, Pascal Magnat, L’Incroyable Histoire du Canard enchaîné, 176 p. couleur, Les Arènes BD, 22,90 €