Lauren Groff : « Elle était tellement lasse de cette façon conventionnelle de raconter des histoires » (Les Furies)

Lauren Groff, Les Furies

Ils sont jeunes et sublimement beaux, « elle était blonde et osseuse dans son bikini vert, bien qu’on fut en mai dans le Maine et qu’il fît froid. Il était grand, vif ; une lumière l’animait, qui attirait le regard, le capturait. Ils s’appelaient Lotto et Mathilde ». Ils s’aiment et se marient quinze jours après leur rencontre malgré l’opposition de la mère de Lotto, malgré le manque d’argent, les difficultés de Lotto pour percer en tant que comédien. Puis c’est la gloire, en tant que dramaturge, et Mathilde dans l’ombre, toujours.
Peut-on construire un roman sur une histoire aussi superlative ? Oui quand « un troisième personnage, leur couple » se glisse dans le tableau ; oui quand, comme Lauren Groff, on ausculte les apparences les plus lisses pour mettre en lumière failles et fêlures, contradictions et violences sourdes.

Peut-être avez-vous vu The Affair, cette série aux deux géniales premières saisons (et sombrant lamentablement dans la troisième) ? Ce qui faisait la séduction de cette série, au-delà du charme animal de Dominic West, de la vénéneuse Ruth Wilson ou de l’histoire d’adultère convenue, c’était le parti-pris narratologique : partager chaque épisode entre deux points de vue, montrer la disjonction dans la perception d’une même scène ou d’une même série d’événements par deux protagonistes de l’histoire. C’est précisément cette structure narrative que suit Les Furies de Lauren Groff, roman scindé entre « Fortune » (Lotto) et « Furies » (Mathilde).

L’histoire d’amour pourrait sembler parfaite, happy end programmé venant conclure, sous forme d’acmé, les potentialités pourtant déjà superlatives des prémisses. Un homme et une femme se rencontrent, coup de foudre, mariage quasi immédiat, vie commune qui jamais ne semble tarir leur entente charnelle (« le sexe avait toujours été l’élément essentiel de leur couple »), succès professionnel et privé, alors qu’autour deux le monde sombre, que les couples d’amis se défont. Eux demeurent un axe immuable quelles que soient les péripéties, auxquelles ils semblent imperméables. Mais le regard de Mathilde, en seconde partie du roman, viendra décaper les illusions de Lotto, comme celles de leurs proches ou… du lecteur, qui avait certes perçu des moments de bascule ou de troubles, en avait même inventé certains, mais était loin d’avoir pris la mesure de l’ampleur des mines posées.

« Le mariage est un tissu de mensonges. Gentils, pour la plupart. D’omissions. Si tu devais exprimer ce que tu penses au quotidien de ton conjoint, tu réduirais tout en miettes ». Mathilde « n’a jamais menti. Elle s’est contenté de ne pas en parler ». C’est ce « en », cet indéfini adverbial, qu’explore Lauren Groff en entomologiste des sentiments et romances trop parfaites. Dans une prose ample et souvent lyrique, elle pose de petites charges qui ne demandent qu’à exploser dans le seconde partie de son récit. Les Furies repose à la fois sur une aporie — pour Mathilde : ne pouvoir dire son passé, en quoi il va forcément ruiner tout ce qu’elle a tenté de construire avec une minutie qui tourne à la maniaquerie — et un déséquilibre, celui de cette fausse « unité, un couple constitué d’éléments distincts ».

Lauren Groff
Lauren Groff

Si le roman de Lauren Groff était des Fragments d’un discours amoureux, ce serait pour dire combien les paquets de silence accumulés au cours des années, venus d’un passé indicible, ces fragments enclos dans un mutisme buté, minent tout discours et tout récit amoureux. Toute love story est une légende, destinée à être extériorisée, diffusée, narrée à autrui, pour tenir ; c’est par « les autres » que le couple donne sa pleine dimension. Dans le combat quotidien des forces contradictoires qui le constituent (le font tenir… souvent pour mieux le pulvériser), le couple est une construction fantasmatique, discursive, qui ne résiste pas à l’examen (soit à un récit contradictoire), ce que démontre à l’envi la seconde partie des Furies.

Légendaire, Lotto l’est depuis sa naissance : il « adorait cette histoire. Il était né, comme il le disait toujours, dans l’œil du cyclone ». Il est un personnage plus qu’une personne, sa mère a œuvré à ce « qu’il devienne un grand homme », il est un héros mythologique et littéraire dès son prénom, Lancelot Satterwhite, abrégé en Lotto, soit un mélange parfait de geste médiévale et d’inversion des grandes héroïnes romantiques, de la Lotte de Goethe à celle de Thomas Mann. Il est couvert de regards, de désirs, l’homme des conquêtes démultipliées (et non genrées) jusqu’à sa rencontre avec Mathilde. La jeune femme sera pour Lotto ce qu’est Lotte pour Werther, une puissance qui lui permet d’échapper au monde réel. Croit-il.

En contraste avec cet être hyperbolique, surchargé de signes et de récits, proprement monstrueux, Mathilde est un « magnifique tout » dont on ne sait rien sinon sa beauté singulière, son mystère et son silence sur tout ce qui serait antérieur à son histoire avec Lotto : « Pareille beauté étincelait sur les murs » et « laissait des traces phosphorescentes sur ce qu’elle touchait. » « C’était une créature mythique. Sans ami. De glace. » Si Lotto a toujours été trop aimé et désiré jusque dans son narcissisme irritant, Mathilde ne connaissait pas l’amour, l’amitié, le couple. Ils inventeront ensemble leur histoire, Lotto en héros affiché, elle en épouse adoratrice.

Le « il était une fois » de la jeune femme commence un soir, après la dernière d’Hamlet que joue Lotto à l’université. « Elle le sidéra, et c’est d’abord pour cela qu’il l’aima ». Mathilde s’efface, se voue corps et âme à son grand homme, le soutient et le construit. Du moins peut-on le penser, jusqu’à ce que Mathilde se révèle. Car « cette histoire ne correspond pas à ce qu’on nous raconte d’habitude au sujet des femmes. L’histoire des femmes, c’est celle de l’amour, de la fusion avec l’autre. Légère variante : le désir de fusion n’est pas réalisé.
Abandonnée à elle-même après cet échec, la femme prend les choses en main : mort-aux-rats ou roues d’un train russe. Même la version la plus douce, plus lisse qu’une légère variante de la première. Dans les classes populaires comme chez les bourges, c’est la promesse de l’amour dans le grand âge pour toutes les gentilles filles du monde ».

Sous le storytelling romanesque des Cendrillon du monde, sous la perfection du Once upon a time, un conte défait, celui qui s’impose avec la seconde partie des Furies. Mathilde était « tellement lasse de cette façon conventionnelle de raconter des histoires, ces schémas narratifs éculés, ces intrigues touffues, ces gros romans sociaux. Il lui fallait quelque chose de plus désordonné, de plus affûté, comme une bombe qui explose » : voilà ce que Lauren Groff offre à Mathilde, en révélant le « fossé infranchissable » entre l’apparence et la vérité, les personnes et la version fantasmatique d’elles-mêmes renvoyée au monde. Mathilde s’est (ré)inventée, comme elle a (re)créé Lotto. La plus mutique est celle qui tient, depuis le début, les ficelles, celle qui écrit l’histoire et peut décider de la pulvériser.

Lauren Groff, Les Furies« Le monde se révélait tel qu’il était. Miné par des ombres souterraines », écrit Lauren Groff dès les premières pages des Furies, en une annonce dont le lecteur ne percevra que plus tard la réelle portée. Le roman sera le récit de ce qui, depuis les dessous tus, lézarde les apparences trop parfaites ; ce sera la « spirale » du temps, le passé qui, loin d’être enfoui, revient comme un boomerang (« cette journée se replierait sur elle-même, mais son éclat se réverbérerait sur tout le reste »). Lotto a enté sa vie sur le théâtre : il s’est rêvé acteur, sera consacré dramaturge. Mais c’est Lauren Groff qui fait de son roman une scène baroque, via l’une de ces intrigues qui révèlent que toute vie est un songe et même un mirage cruel.

Virtuose des mises en abyme, d’une prose qui joue de miroitements infinis (et remarquablement rendus par la traduction française signée Carine Chichereau), Lauren Groff enchante et sidère, ne cesse de surprendre en ce qu’elle détrame tout ce qu’elle semblait tisser, dans un roman qui, dès son titre (Fates and Furies), tient de la tragédie depuis un questionnement des plus aigus parce qu’il semble d’abord des plus banals :  dans un couple, qui baise qui ?

Lauren Groff, Les Furies (Fates and Furies), traduit de l’anglais (USA) par Carine Chichereau, éd. de L’Olivier, 2017, 432 p., 23 € 50

Lauren Groff est née en juillet 1978 aux États-Unis. Si Les Furies a été salué par Barack Obama (ce qui vaut adoubement planétaire), trois de ses précédents livres ont été publiés en France, dans la collection « Feux Croisées » de Plon, tous traduits par Carine Chichereau : Les Monstres de Templeton (2008), Arcadia (2012) et le recueil de nouvelles Fugues (2010).
Les Monstres de Templeton comme Fugues sont disponibles en poche chez 10/18.