Jean Echenoz : action ! (Envoyée spéciale)

Jean Echenoz © D. Bry & Ch. Marcandier
Jean Echenoz © D. Bry & Ch. Marcandier

Jean Echenoz avait articulé ses derniers livres autour de vies de personnages réels (Ravel, Courir, Des éclairs), d’un événement historique (14) et d’une fantaisie piétonnière (Caprice de la reine), le voici de retour au récit pur avec Envoyée spéciale, de retour à l’action, entre trame policière et excursion vers l’espionnage, dans un roman capricant qui tient de la fugue, dans tous les sens du terme.
Envoyée spéciale ou les Caprices d’un roi du récit, en quelque sorte, qui s’amuse et amuse son lecteur, avec une fantaisie (faussement) désinvolte, relecture sous forme de clins d’œil de tout ce qui tisse et compose son univers littéraire : le noir, les grandes blondes, l’occupation des sols de Paris à la Corée du Nord ou au Zimbabwe, en passant par la Creuse, le désir du romanesque aussi, qui tend le récit et travaille le plaisir du texte, la machine littérature.

Tout est manipulation dans Envoyée spéciale : les personnages le sont de manière multiple, soumis aux volonté du Général Bourgeaux, « soixante huit ans, ancien du service Action — planification et mise en œuvre d’opérations clandestines — » qui monte une opération sans en référer à sa hiérarchie, en faisant enlever une jeune Parisienne, Constance, « chemisier bleu tendu, pantalon skinny anthracite, souliers plats, coupe à la Louise Brooks et courbes à la Michèle Mercier ». Mais la manipulation est surtout celle du narrateur qui joue avec tous les attendus du roman et de personnages qui sont pour lui comme autant de pions sur l’échiquier du roman et des Comédiens sans le savoir, titre balzacien que cite Objat page 125, « ils n’ont aucune idée de ce qu’ils font mais ils font tout comme je l’avais prévu ».

Le rythme échevelé d’aventures convenues, les jeux avec les topoï, les mises en abyme, tout concourt à créer un « Que d’action, bon sang, que d’action », à prendre le lecteur dans le jeu d’un récit qui n’est pas qu’artifice, qui est aussi un remarquable roman de Paris et ses lignes de métro, jouant d’une poésie saugrenue et magique des détails : dans Envoyée spéciale, les magazines télé n’entretiennent plus aucune illusion quant à leur avenir, les yaourts sont discrets sur leur date de péremption, tout est pris entre jubilation et désillusion. Et la trame romanesque comme descriptive est subvertie, pour le plus grand plaisir du lecteur qui se laisse porter par les digressions et les commentaires métanarratifs, comme par les soudaines ruptures de rythme. Excessif, le tube de Louis Tausk, l’un des personnages du roman, aurait pu être le titre du roman d’Echenoz.

Impossible de résumer l’intrigue tant elle foisonne : il y a les services secrets ; il y a Louis Tausk (« un nom pareil, Louis Tausk, a tout d’un pseudonyme mais tenons-nous-en là pour le moment, nous reviendrons sur ce point en temps utile »), ancienne gloire de la chanson et désormais franchement à la ramasse, compensant son manque de succès en séduisant tour à tour les secrétaires de son avocat (véreux) de frère ; il y a les hommes de main qui enlèvent et séquestrent Constance ; il y a des demandes de rançon, un doigt coupé, des histoires d’amour qui finissent mal, des cadavres, Pierre Michon interviewé sur TV5 Monde et vu par Constance en Corée (du Nord), des relations internationales tendues et des bricolages un peu minables. Personnages et situations sont citationnels, tous ressemblent à des acteurs, les scènes de braquage ont été étudiées au cinéma, les répliques et scènes ont tous des référents identifiables : Envoyée spéciale déroule les volumes d’un dictionnaire encyclopédique Quillet (que lit Constance captive) du roman de genre.

Tout est rythmé par les changements de vêtements d’Hubert, les trajets en métro de Tausk, divers inventaires, listes et énumérations, des indices qui peuvent s’avérer être des leurres (p. 107-108), des digressions (en apparence) inutiles mais qui sont « une sorte d’amusement didactique permettant d’achever un chapitre en douceur », le roman prenant un plaisir immense à exhiber sa machinerie et ses rouages, avec une allégresse ironique contagieuse. Tout doit couler de source et pourtant surprendre, dans un jeu retors et subtil avec la notion de suspens. Cette envoyée pas si spéciale, Constance, figure les possibles du récit, que Jean Echenoz explore avec jubilation, envoyant son personnage autour du globe, projection de toutes les actions possibles et imaginables auxquels le récit succombe tour à tour.

Constance, écoutant la radio, tombe sur une interview de Gérard Delplanque pour son film Incertitudes et doutes chez Nitchika, l’espionne amoureuse. Le journaliste demande au cinéaste si ce titre ne sonne pas un peu « comme une provocation », « ce sera donc ma première question : hommage ou parodie ? Votre propos n’a aucun sens, s’est aussitôt emporté Gérard Delplanque, ni l’un ni l’autre évidemment. Il s’agit avant tout d’un film d’action ».

Comme Envoyée spéciale est un roman d’action, entre hommage et parodie, mais Pierre Michon le précise sur TV5 Monde, « après un long silence » : « c’est peut-être un peu plus compliqué. Ce n’est pas aussi binaire, voyez-vous ».

Jean Echenoz, Envoyée spéciale, éd. de Minuit, 2016, 320 p., 18 € 50 — Lire un extrait

Le dossier Jean Echenoz sur Diacritik

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