Esperluettes (1)

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« La marge, c’est ce qui permet aux pages de tenir ensemble » (Godard)


Vendredi 22 janvier

Mesurer la difficulté d’écrire, plusieurs mois après, sur un roman lu pendant l’été. En l’occurrence Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon. Il y a tant de livres lus sur lesquels on n’écrit pas : certains parce qu’ils sont mauvais et que l’on renonce (parfois en cours de lecture, le plus souvent une fois la lecture achevée), d’autres parce que l’actualité rattrape, une urgence chassant l’autre et que peu à peu la nécessité s’éloigne. D’autres encore parce que la lecture a à ce point remué que l’on attend un peu, trop longtemps & on laisse derrière soi.

Capture d’écran 2016-01-31 à 10.40.40Ont subi ce sort de l’attente, rien que dans les derniers mois, plusieurs livres ayant Barthes pour centre (Philippe Sollers, Colette Fellous, Chantal Thomas, Antoine Compagnon), le si beau Leïla Mahi 1932 de Didier Blonde, Titus n’aimait pas Bérénice — que je voulais pourtant coupler avec le Marc Pautrel sur la jeunesse de Pascal Le Metteur en scène polonais d’Antoine Mouton, d’autres encore. L’Autre journal de Guibert à L’Arbalète : j’ai réécrit un papier sur les Articles intrépides, préparant celui-là, pensé l’armature de mon article, & puis… Se promettre de revenir sur chacun de ces livres puisque l’un des principes de Diacritik est de sortir du diktat des parutions et dates de sortie…

Depuis que j’écris sur l’actualité littéraire, ce sentiment d’un tonneau des Danaïdes.

© Tom Gauld
© Tom Gauld

J’ai fini par écrire sur Tout ce qui est solide se dissout dans l’air.

Samedi & dimanche

Capture d’écran 2016-01-31 à 10.30.35Revu La Pudeur ou l’impudeur d’Hervé Guibert, pour préparer un article universitaire. Paradoxalement moins insoutenable que lorsque j’ai vu le film la première fois. C’est sa beauté qui m’a cette fois frappée, le travail sur un dedans / dehors, la manière dont les images donnent chair à ce « voyage dans le temps » que « le sida m’a fait accomplir ». Le jeu spéculaire, du générique (film réalisé et interprété par Hervé Guibert) au miroir, là, sans cesse, ce miroir de la salle de bains sur lequel Guibert traque la maladie, son corps qui se défait, ce miroir que tend la caméra & comme un palais des glaces infini, l’écriture du journal qui double le film.

« Ma nudité dans la vidéo est d’ordre pictural et documentaire pas exhibitionniste. » (Le Mausolée des amants, Journal, 1976-1991, Folio, p. 530).

Guibert se filme, filme Suzanne & Louise, tourne les pages de son corps nu, médicalisé, luttant contre la maladie. Il expose les lignes, les traces, superpose des discours (sa voix off, ses conversations au téléphone, des dialogues avec son médecin, son masseur, une femme qui lit une lettre, terrible), ce film est une danse, un corps à corps, une lutte.
& ce moment qui coupe le film en deux, une chanson de Christophe dont le texte double toute l’œuvre de Guibert & en semble le commentaire,

« J’suis fatigué de faire semblant d’avoir une histoire Le ciné, ça marche pas toujours Aujourd’hui j’ai fini D’inventer ma vie J’imagine l’Italie J’Suis fatigué de faire semblant d’être un héros Des amis pas vraiment d’amour (…) Direction l’Italie »…

& sur « Direction l’Italie », le film qui décolle, au sens propre comme figuré. Tout s’échappe vers l’île d’Elbe, moment en suspens, ligne de fuite, la caméra filme l’arrivée, on voit le cimetière avant la montée vers Santa Caterina. J’ai repensé à mon propre trajet sur l’Elbe.
Longue pause, impossible de continuer.

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12540975_1099046030147354_125490658324047970_nDébut de lecture de Vivant, où est ta victoire ? le second roman de Steve Toltz, six ou sept ans après le premier (Une partie du tout). Drôle de titre français (Quicksand en anglais). Dès les premières pages, alors que le roman fait tout pour se refuser, le sentiment de retrouver un univers singulier, d’être de nouveau habitée. Liam veut écrire sur son ami Aldo, prend des notes, tente en vain de le cerner & ces fulgurances, dès les dix premières pages :

« On nous rabâche des post-apocalypse par-ci, post-zombie-apocalypse par là… Les gens sont obsédés par ce qu’ils feront après la fin des temps.
— Pas faux. Et donc ?
(…)
— On passe notre temps à lire de la fiction dystopique alors que pour la moitié des gens notre société est déjà dystopique ».

Mardi

« Il m’a été si longtemps contemporain qu’il le demeure ». Mathieu Lindon, à propos de Guibert, 4ème de couverture (art poétique & étrangement préface) de Je vous écris (POL, 2004).

Jeudi

Facebook qui, quotidiennement, propose de remettre en ligne « vos souvenirs ». Je regarde : il y a un an, alors que je lisais le numéro spécial anniversaire des Inrocks, je publiais en statut cette phrase de JD Beauvallet,
« Je me souviens avoir interviewé David Bowie, un rêve d’enfant. Quand je suis entré dans la pièce, il m’a tendu la main et dit « bonjour, je suis David« . »

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Télescopages : je ne me remets pas de la mort de Bowie, depuis je tente en vain d’écrire sur sa musique, son univers (j’avais écrit avant). & prépare aujourd’hui un entretien avec Jérôme Soligny, relecture de David ouvre le chien, du gros chapitre David Bowie dans Writing on the Edge, du numéro spécial de Rock&Folk. & l’autre jour, une amie m’a envoyé un dessin de Tom Gauld, que j’adore, sur Bowie :

© Tom Gauld
© Tom Gauld

En permanence, plusieurs livres ouverts : ceux pour la recherche universitaire, ceux pour la critique journalistique, ceux dans un entre-deux. En ce moment Susan Sontag, relue passionnément & découverte comme dans ce Tout et rien d’autre que je n’avais pas encore lu. Télescopage (encore) de deux phrases : « Lorsque l’esprit produit l’effort de connaître s’ouvre alors l’espace du désir » (Anne Carson) & « L’écriture est une étreinte, un être étreint, chaque idée est une idée qui vous tend les bras » (Susan Sontag).

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Vendredi

Assortir le stylo au canapé à défaut de savoir par quel livre tout juste reçu commencer…

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