Sur les traces d’un monstre : La disparition de Josef Mengele

Olivier Guez

Comme chacun le sait désormais, à la notable exception de celles et ceux qui ont choisi d’habiter les Galapagos, une faute de goût car la connexion y est incertaine pour lire Diacritik, Olivier Guez a obtenu avec le prix Renaudot 2017, une récompense et une lumière amplement méritées pour son remarquable roman La disparition de Josef Mengele. Remarquable est même un adjectif faible pour parler de ce chef-d’œuvre, c’est une construction littéraire et romanesque époustouflante, car Olivier Guez a réussi le tour de force de donner tous les aspects d’une fiction passionnante à un travail personnel de recherches et de documentation minutieuses, et à la réalité historique dont il ne se détourne jamais. « Il ne fallait pas que le livre soit une zone de confort pour le lecteur » a déclaré Olivier Guez dans l’excellent entretien réalisé par Jan Le Bris de Kerne. L’auteur peut être rassuré car le lecteur n’est jamais pris dans une zone de confort, mais bien plutôt de fascination telle qu’il est impossible de reposer l’ouvrage une fois la lecture commencée.

Fascination devant l’élaboration du récit, fascination devant la foule de détails tellement concrets et captivants que le lecteur se prend à espérer naïvement que l’histoire a dû se tromper et qu’à la prochaine page l’abominable Mengele va tomber, fascination également devant l’harmonie, l’adéquation parfaite entre le titre et l’ouvrage. La titrologie est bien évidemment capitale, qu’il s’agisse d’un film (bien que dans ce domaine précis les traductions de titres puissent être d’authentiques trahisons, cf. High Noon rendu par Le train sifflera trois fois…), d’un roman, d’un article ou plus globalement de la « une » d’un journal. L’analyse sémantique d’un titre conduit, doit conduire au contenu, au sens de l’intrigue. Form leads to meaning disent les Grands-Bretons, or Olivier Guez réussit cet exploit de mettre la clé de son roman dans la valeur polysémique de la « disparition ». D’abord Helmut Gregor jusqu’en 1956 puis Josef Mengele au grand jour sans que ni les autorités argentines ni les autorités allemandes n’y trouvent matière à enquête, le boucher d’Auschwitz disparaît, s’évapore, fuit, se cache, s’éclipse, s’égare, se volatilise, sombre, se perd jusqu’à finalement mourir, autre acception de « disparition », en 1979.

La « disparition » est d’abord personnelle, Josef Mengele avait rêvé d’une carrière médicale et universitaire et s’est transformé, par dépit de ne pouvoir accéder à cette carrière, en exécutant zélé de l’abomination et de la barbarie nazie. La « disparition » est ensuite psychologique, celle d’un individu capable d’évacuer tout sentiment, toute compassion pour mener à bien l’horreur absolue. L’être prétendument humain « disparaît » derrière le robot repoussant. Même ses conquêtes féminines, au cours de sa fuite en Argentine et au Paraguay, ne sont que des objets sans importance.

La « disparition » est également d’ordre politique, et Olivier Guez montre avec talent comment, depuis l’Europe préoccupée par sa reconstruction jusqu’aux dictatures fascistes d’Amérique du Sud, des passerelles ont été discrètement et solidement construites avec de nombreuses complicités et la scandaleuse bénédiction des États-Unis pour permettre la fuite de Mengele.

La « disparition » est enfin philosophique, puisque l’individu qu’a pu être Mengele se laisse volontiers happer par les rouages du fascisme, il est l’antithèse du personnage de Winston, dans 1984 de George Orwell, mais l’horrible Mengele n’est pas un personnage de fiction.

L’ultime « disparition » est celle de l’identité. Mengele doit changer d’identité au cours de sa fuite et arrive au constat, paradoxal pour lui et son orgueil de dignitaire nazi, que même en reprenant son véritable patronyme, à Buenos Aires, il n’existe toujours pas. Si la réalité n’était pas aussi effroyable, on pourrait être tenté de faire un rapprochement entre la vie sud-américaine de Mengele et l’ouvrage des frères britanniques George et Weedon Grossmith, The Diary of a Nobody (1892). Mais c’est avec un film qu’il convient de faire un rapprochement.

Le médecin de famille, réalisé par Lucía Puenzo et sorti sur les écrans en 2013, est un film à la fois magnifique et terrible au sens propre du terme. L’acteur Alex Brendemühl y incarne un Mengele plus vrai que nature qui vient tranquillement continuer ses épouvantables expériences sur des enfants argentins. La petite colonie nazie de Bariloche, dans les Andes argentines, est saisissante de réalité, tout comme les descriptions de la vie quotidienne de Mengele par Olivier Guez. On voit, comme dans le roman d’Olivier Guez, comment Mengele a passé son temps à fuir et comment il a dû son salut à la guerre des Six Jours qui a conduit le Mossad à fixer des priorités et oublier Mengele. L’Amérique du Sud y est présentée comme ce qu’elle fut, une annexe de l’Allemagne nazie, proprement terrifiant. Un film et un roman à garder précieusement dans sa bibliothèque et à faire partager tant que des menaces pèsent sur la démocratie.

Olivier Guez, La Disparition de Josef Mengele, éditions Grasset, 2017, 240 p., 18 € 50 — Lire un extrait

Lire ici le grand entretien de Jan Le Bris de Kerne avec Olivier Guez, « C’est quoi Mengele après Mengele ? »