Dire l’infigurable du deuil : Ce qui n’a pas de nom, Piedad Bonnett

14 mai 2011, 13 h 10 : le monde change d’axe pour Piedad Bonnett, quand son fils Daniel, 28 ans, se suicide en sautant du toit de son immeuble à New York, il avait 28 ans. Ce qui n’a pas de nom est la quête d’un pourquoi par l’auteure, prise d’une « rage de connaître » et comprendre : « Qui était Daniel ? ». Tout pourrait rendre ce livre au mieux impudique, au pire indécent, voire totalement indissociable de son terrible sujet. Or aucun de ces a priori ne tient à sa lecture. Ce qui n’a pas de nom est une plongée, brute, sans aucun pathos dans une « parenthèse vide ».
« Dans ces cas-là, tragiques et déconcertants, le langage renvoie à une réalité qui dépasse l’entendement ».

Un proche qui meurt, ou choisit de se donner la mort (Piedad Bonnett insiste sur cet interdit, tabou pour beaucoup), ce sont des sentiments qui se succèdent : la douleur immédiate, absolue, la conscience paradoxale d’être extérieur à soi, de ne plus accomplir qu’une mécanique de gestes vides et de décisions qui parent au moins inadéquat, jamais pleinement satisfaisants, cette avalanche de souffrances, d’images qui remontent, cette gamme infinie dans l’horreur tout en ayant la sensation de ne plus rien ressentir, d’être dans un ailleurs, de ne plus rien comprendre. Tout cela, c’est « cette chose sans nom » qu’évoque Peter Handke, dans Le Malheur indifférent, en épigraphe du livre, la gamme universelle du choc puis du deuil, du il faut.

Il faut dans « une froide sidération », et Piedad Bonnett le raconte, se rendre « sur scène » pour vider la chambre de Daniel, rassembler ses affaires dans deux dérisoires valises, en automate accepter ou non le don d’organes, organiser la crémation à New York et la dispersion des cendres, puis une messe en Colombie. Il faut subir les extensions modernes de l’annonce de la mort, l’impudeur du mur Facebook et des témoignages empathiques, dérisoires. Il faut tenter de reprendre pied, en regardant les tableaux que peignait Daniel, les photographies de lui, véritable poison :

« La photo, quel paradoxe, récupère et assassine. Ces vingt ou trente clichés auront bientôt raison de l’être vivant. Et plus personne sur terre ne gardera le souvenir d’un Daniel animé, changeant. Il deviendra cette image inerte qu’on montre du doigt : et lui, qui c’est ? La réponse sera plate, brève, schématique. Une information purement anecdotique ».

La réponse de sa mère est, elle, pleine de vie, attentive aux mystères et paradoxes d’un enfant dont jamais elle ne put pleinement comprendre la complexité, malgré sa peur, son attention constante, sa volonté de l’aider. Elle savait sa souffrance, la violence d’une maladie diagnostiquée huit ans auparavant, un trouble schizo-affectif, son désespoir que la peinture, à laquelle il pensait vouer sa vie, ait été déclarée « morte » par l’un de ses professeurs, son refuge insatisfaisant dans des études d’architecture. Elle savait sa lutte pour paraître « normal », la violence des crises qui le saisissaient, elle les raconte et elle découvre un autre Daniel en interrogeant son cercle amical, ses ex-petites amies. N’en demeure pas moins un centre opaque, le pourquoi d’un geste pourtant annoncé, Daniel n’a laissé aucune lettre, aucune explication avant d’en finir, en un geste fatal qui est autant une chute qu’un envol.

Les mots ne sont d’aucun secours, ni ceux des amis, englués dans les formules de condoléances, ni ses propres vers, ni les pages des écrivains aimés, ni les réflexions de ces livres de non fiction sur le deuil ou la maladie. Quelque chose échappe, toujours, laisse la voie libre à la culpabilité, à l’absurde.

« Javier Marías écrit dans Comme les amours que « même les suicides sont dus à un hasard ». Cela m’évoque Borges et sa métaphore de la vie comme un jeu, une loterie où nous jouons tous — avec des « conséquences incalculables » — par le simple fait d’être né : « parfois un acte unique (…) venait génialement résumer un grand nombre de tirages ». L’univers n’est pour l’écrivain argentin qu’une somme infinie de hasards, ou bien, pour peu qu’on s’intéresse à l’envers du décor, un réseau rigoureux de causes à effets.
Quel tirage a décidé du destin de Daniel ? Par quels coups retors cette effroyable loterie à laquelle il avait été contraint de jouer dès son enfance l’a conduit à la mort ? »

Ce qui n’a pas de nom est un hommage à l’absent comme un centon de vers et citations pour tenter de reprendre pied et comprendre (un peu), raconter la folie non contrôlable d’un enfant aimé qu’il était impossible de protéger de lui-même, les présages de l’irréparable, l’inconnu qu’il était, et ce « funambule » qu’est devenue Piedad Bonnett, « sur un abîme d’angoisse et de chaos ».

Ce qui n’a pas de nom
est autant le portrait d’une mère face à irréparable et d’un écrivain face à ce qui le dépasse que celui de l’enfant perdu. Il est d’une violence clinique, d’une beauté elle aussi sans nom, le récit d’une femme qui tente de « donner un sens à ta vie, à ta mort et à mon chagrin », et pour cela veut un livre de « sang » et non de « pierre », une double renaissance dans et par les mots, tout sauf un tombeau :
« j’ai voulu te mettre au monde une seconde fois ».

Piedad Bonnett, Ce qui n’a pas de nom (Lo que no tiene nombre), traduit de l’espagnol (Colombie) par Amandine Py, éditions Métailié, sept. 2017, 136 p., 17 €