Yasmina Reza
Yasmina Reza

Yasmina Reza était célèbre dans le monde entier pour son théâtre, notamment pour sa pièce Art (Prix Tony Award et Molière). Elle le sera désormais pour son roman Babylone qui vient de rafler le prestigieux Prix Renaudot. L’auteure de 57 ans, réputée d’une discrétion de violette, fuyant les photographes et les interviews, avait précédemment fait parler d’elle à l’occasion de la sortie en 2007 de L’aube le soir ou la nuit où elle faisait le récit de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy qu’elle avait suivit pendant un an.

Eric Vuillard
Eric Vuillard

Que sait-on finalement du 14 juillet ? Des scènes de liesse et de colère mêlées, des gravures qui donnent au passé la teinte du révolu, des commémorations à n’en plus finir, mais qui font oublier l’effervescence révolutionnaire sous les festivités consensuelles : en bref, un feu d’artifice de stéréotypes. Que sait-on finalement ?, voilà la question que pose Éric Vuillard, dans ce récit, tendu et nerveux, emporté et politique, sobrement intitulé 14 juillet.

Fanny Chiarello
Fanny Chiarello

Ce n’est pas un mais deux livres que Fanny Chiarello a proposé à ses lecteurs lors de la rentrée littéraire de septembre : Le zeppelin, aux éditions de l’Olivier et Je respire discrètement par le nez, aux éditions Les Carnets du Dessert de Lune ; les deux livres forment diptyque quand bien même ils peuvent être lus indépendamment l’un de l’autre. Je respire discrètement par le nez est le laboratoire du Zeppelin, son journal de bord, un carnet d’écriture et de réflexions. Mais le Zeppelin n’est pas seulement un roman, c’est, au-delà d’un titre, une métaphore opérante, un analogon du récit dans sa capacité à relire le réel depuis une image / événement qui soudain fait irruption, sidère, ne fait pas directement sens mais invite à une relecture du monde et de soi depuis ce point qui relie, délie, délit.

Double nationalité

Certains livres vous invitent dans un univers totalement autre, dès leurs premières lignes : Double nationalité de Nina Yargekov (qui a reçu le prix de Flore la semaine dernière) est de ceux-là. Une jeune femme se retrouve dans un aéroport, elle ne sait plus qui elle est, où elle va, pourquoi elle est là, elle n’a d’abord que le contenu de son sac à main pour mener l’enquête. Mais cette altérité fascinante n’est pas seulement liée au sujet du roman ou à son personnage central : la fantaisie de Nina Yargekov, sa manière de décaper la langue, le récit et plus largement nos repères sont une invitation au voyage, au Nouveau.

Stéphane Audeguy
Stéphane Audeguy

Les lauréats 2016 du prix Wepler ont été annoncés en direct dans l’émission d’Augustin Trapenard, Boomerang, sur France Inter ce matin.
Prix spécial du jury Ali Zamir pour Anguille sous roche (éd. Le Tripode) et Prix Wepler 2016, Histoire du lion Personne de Stéphane Audeguy dont Laurent Demanze avait parlé voici quelques semaines. Revoici son article :

Céline Minard
Céline Minard

Sortir le grand jeu – ce jeu de mot sur le titre du dernier roman de Céline Minard est facile, voire un peu vain au regard de la radicalité de son œuvre, pensée comme une exploration que l’on pourrait penser systématique des genres, ce qui serait méconnaître sa portée véritable : il s’agit sans doute, pour Céline Minard, de peu à peu dessiner le territoire du romanesque, une fois ce romanesque débarrassé des scories de catégories (roman historique, d’aventures, de science fiction, etc.) qui ne sont jamais que des cadres, une fois ce romanesque affranchi sujets qui ne sont que des prétextes. Pour Céline Minard, la langue est le véritable enjeu, le jeu, au sens d’une tension comme d’un espace ludique. Pour elle, il s’agit d’offrir au détour de chaque livre le nouveau territoire d’une cartographie littéraire singulière.

Jauffret Cannibales

Dans Cannibales de Régis Jauffret, tout dialogue : deux femmes d’abord, Noémie, vingt-quatre ans qui vient de quitter Geoffrey, et la mère de ce dernier, Jeanne, à laquelle Noémie écrit pour lui expliquer pour quelle raison elle a quitté son fils— « les hommes ne savent pas mâcher les ruptures et les avaler sagement comme une bouillie ». Mais la correspondance se déploie en éventail, et c’est tout le roman, intégralement épistolaire, qui tournoie autour de ce centre absent, Geoffrey, dont le prénom se mue en chiffre et mononyme transparent (Jauffret) et se dissémine en signes.

L’histoire se répète, comme un disque rayé, à chaque rentrée littéraire : un livre fait sensation, séduit la critique, les libraires et les lecteurs. Cette année, c’est Gaël Faye et son Petit Pays, prix Fnac (remis par Jonathan Franzen) puis prix Cultura, présent sur les premières listes de tous les grands prix d’automne, ou presque, toujours en lice pour quelques-uns d’entre eux dont le Goncourt, articles dans toute la presse, sujet au JT de TF1, droits étrangers vendus à une vingtaine de pays avant même la parution en France, la littérature devenant phénomène…
(Suite de la mini-série 4 finalistes pour 1 Goncourt le 3 novembre 2016, après Catherine Cusset et son Autre que l’on adorait et avant Régis Jauffret et Leïla Slimani).

Edit : 17 novembre 2016, Gaël Faye vient de remporter le Prix Goncourt des Lycéens 2016.

Atticus Lish Photo Shelton Walsmith
Atticus Lish Photo Shelton Walsmith

Peut-être avez-vous entendu parler de ce premier roman d’un jeune écrivain américain au patronyme pas tout à fait inconnu, livre couronné par un Pen/Faulkner Award et traduit en français par Céline Leroy : Parmi les loups et les bandits d’Atticus Lish, paru en cette rentrée littéraire chez Buchet-Chastel. Le roman impose une voix, un univers extrêmement singulier dans New York, sa « fameuse silhouette (…) moins deux tours », la ville trouée post 11 septembre, celle dans laquelle (sur)vivent des êtres placés en marge, comme les deux personnages principaux de ce roman : Zou Lei, jeune femme éternellement déplacée, et Skinner, vétéran de la guerre d’Irak qui tente de reprendre pied. Tout les sépare, ils vont pourtant se rencontrer, tenter de s’aimer, de se construire un avenir. Atticus Lish, interviewé en septembre, nous parle de son roman comme d’un récit quasi-journalistique, c’est en tout cas un roman anti-sentimental, une plongée sans concession et pourtant d’une poésie extrême dans la texture du contemporain, un roman majeur de nos errances dans l’immense organisme de la ville.

Emmanuel Adely © François Flohic
Emmanuel Adely © François Flohic

Emmanuel Adely est un explorateur inlassable des rapports du réel à la fiction, des fictions que le réel construit, de celles que nous échafaudons pour résister à ce même réel, le comprendre ou le combattre. Je paie, paru en cette rentrée littéraire aux éditions Inculte/Dernière marge, est un récit réduit à son expression minimale : un journal d’achats et dépenses sur 10 ans, sous forme de notes quotidiennes — du jeudi 1er septembre 2005 au jeudi 31 décembre 2015 — auquel l’écrivain juxtapose des faits, anecdotes et brèves glanées aux informations, soit la double chronique d’un moment appariant nouvelles du monde et de soi, l’enregistrement d’un quotidien, dans son sens médiatique comme personnel.

Anatomie d'un soldat
Anatomie d’un soldat

« Ce livre est librement inspiré d’une histoire vraie » précise une note liminaire, brouillant immédiatement la ligne entre l’expérience réelle de Harry Parker, autrefois soldat de l’armée britannique, envoyé en opération en Irak et Afghanistan, revenu lourdement blessé, désormais écrivain, et son personnage Tom Barnes, capitaine britannique en mission dans un pays du Moyen Orient, perdant ses deux jambes dans l’explosion d’une bombe lors d’une patrouille nocturne. « Tom Barnes est fictionnel », tout est devenu « fiction » dans Anatomie d’un soldat, nous répète Harry Parker rencontré à Paris : son livre n’est ni une confession ni des mémoires, obliquement un roman de guerre et surtout le portrait fragmenté d’un homme qui doit se reconstruire, à travers 45 objets qui accompagnent sa vie de soldat puis de grand blessé et enfin d’homme survivant à l’impossible.

Ken Liu (à gauche) mimant pour Dominique Bry une discussion animée avec David Treuer, festival América 2016
Ken Liu (à gauche) mimant pour Dominique Bry une discussion animée avec David Treuer, festival America 2016

Dans un futur proche, en 20XX, deux scientifiques mettent au point une machine révolutionnaire qui permet de revenir dans le passé, sans possibilité pour le témoin d’interférer avec cet advenu. Ainsi sera-t-il peut-être possible de rassembler de nouveaux témoignages sur des événements méconnus de l’Histoire, comme les agissements de l’Unité 731, lors de la seconde guerre mondiale, focale de la novella de Ken Liu, prodige des lettres américaines, auteur de La Ménagerie de papier. « L’Histoire est affaire de narration », déclare l’un des personnages de L’homme qui mit fin à l’histoire ; Ken Liu le démontre de manière magistrale.