4 finalistes pour 1 Goncourt : Régis Jauffret et ses Cannibales

Jauffret Cannibales

Dans Cannibales de Régis Jauffret, tout dialogue : deux femmes d’abord, Noémie, vingt-quatre ans qui vient de quitter Geoffrey, et la mère de ce dernier, Jeanne, à laquelle Noémie écrit pour lui expliquer pour quelle raison elle a quitté son fils— « les hommes ne savent pas mâcher les ruptures et les avaler sagement comme une bouillie ». Mais la correspondance se déploie en éventail, et c’est tout le roman, intégralement épistolaire, qui tournoie autour de ce centre absent, Geoffrey, dont le prénom se mue en chiffre et mononyme transparent (Jauffret) et se dissémine en signes.

Autour de ce premier dialogue en expansion — ces échanges entre Noémie et Jeanne, d’abord froids puis cordiaux avant d’être franchement pervers, le discours est l’unique moteur du récit — s’instaure un autre jeu de correspondances : une modernité se refuse, celle du courrier électronique au profit de l’encre et du papier, Noémie a été victime d’un piratage, elle se méfie, Jeanne a largement passé l’âge de s’initier aux joies des mails. Le livre est un îlot préservé face à l’absolue transparence contemporaine, loin des « réseaux avides de pomper toute l’intimité du monde », même si « la correspondance privée devient une notion théorique ». Comment mieux mettre en valeur la part libertine de ce roman que par ce mode de récit épistolaire hérité du XVIIIè siècle, la correspondance comme liaison dangereuse, l’attente comme jeu scabreux, l’écriture comme travail sur le désir, jusqu’au dévoiement et la perversion ?

Régis Jauffret
Régis Jauffret

Car Noémie et Jeanne, dans ce huis clos épistolaire rarement troué par un tiers (quelques lettres de Geoffrey ou du double schizophrène de Noémie), ne vont pas se contenter de parler de la rupture récente de la jeune femme qui a quitté Geoffrey, l’architecte de trente ans son aîné, elles dissertent sur l’amour, les relations hommes/femmes, moralisent à coups d’analogies — « les amours sont des ampoules. Quand elles n’en peuvent plus de nous avoir illuminés, elles s’éteignent. Il serait sot et vain de vouloir leur ouvrir le ventre pour tenter de les ranimer. Autant chercher à réparer un coucher de soleil au lieu d’accepter la nuit et attendre l’aube du lendemain » — et elles vont rapidement projeter le pire : dévorer Geoffrey, au sens propre, celui du titre du roman. Le cuisiner, le tuer, projetant le crime parfait parce que ce fils et amant « ne vaut pas les ennuis que pourrait nous valoir un assassinat bâclé ».

Régis Jauffret

Tout est donc question de dévoration : la littérature contemporaine par celle du XVIIIè, une victime par ses deux tortionnaires, soit le désir version cannibale, une autre Histoire d’amour (Verticales, 1998), prouvant combien ce topos n’est pas un sujet mais un récit et un discours, une inlassable variation sur cette « bouillie » de la rupture, mâchée lettre après lettre, une aventure tant que l’amour est autre chose que lui-même, désir, plaisir, séduction ou haine, rancœur, vengeance. L’amour n’est pas un sujet mais un discours fragmenté et paradoxal, un dit, une fiction construite par deux femmes aux rapports ambigus, finalement remises à leur place par le réel.

Le désir, figuré par Geoffrey (véritable prétexte), est au centre de cette correspondance perverse, tout entière faite de jeux de miroir, de projections et désirs triangulaires, de passions contrariées : celle de Jeanne pour un homme justement prénommé Geoffrey, raison pour laquelle elle appela ainsi son fils ; celle de Noémie pour un homme qui n’a pas même l’élégance de la regretter ; celle de ces deux femmes l’une pour l’autre, se fantasmant héroïnes de fait divers, nouvelles sœurs Papin peut-être, leur correspondance étant la forme donnée à leur cérémonie : « Jeanne, comme je vous aime (écrit Noémie). Je rêve chaque nuit de votre sourire carnassier, de vos yeux de prédatrice, de votre visage poupin aux joues rubicondes de cannibale. Quelle bonne idée vous avez eu de naître. Ce crime fera de nous des héroïnes qui entreront dans la légende du XXIè siècle car dans dix ans notre crime sera prescrit et nous entreprendrons alors une tournée mondiale afin de promouvoir nos mémoires et nous starifier ».Régis Jauffret

Régis Jauffret s’amuse, indéniablement, se projetant lui-même dans cette figure absente d’un architecte, dans ce personnage qui avoue ne rien comprendre à cette « intrigue », pris malgré lui dans une perversité triangulaire, un piège, le jeu de deux dingues qui constatent non sans fierté que « nos lettres ont peut-être frôlé la littérature ». Cette correspondance (et le roman tout entier) est comme Noémie décrite par Jeanne, « tortueuse, un sentier fou qui non content de serpenter, de monter, de descendre, se dédouble en chemin et se fait fourche ».

Régis Jauffret Micrifictions

On retrouve dans Cannibales tout l’Univers, univers de Régis Jauffret, des fragments et microfictions, l’intime, la tentation du crime, la perversité, « la plaisanterie de l’amour », une part de conte noir et cynique, le bonheur dans la vengeance, une violence appariée à un humour décapant — et dans ce roman des noms qu’est aussi Cannibales, pensons au prénom donné à feu le mari de Jeanne qui « jamais n’a frémi sous Poutine »… — et ce constat dans appel, sous la plume de Noémie : « nous sommes des histoires merveilleuses ou sordides, noires ou éblouissantes, mais elles finissent toujours mal et nous passons notre existence à haïr le cadavre que nous serons, qui nous lorgne, nous attend quelque part planqué, aux aguets, gueule ouverte ».

Cannibales est un conte cruel, somptueux, férocement drôle par endroit. Pas forcément le meilleur Jauffret mais qu’importe quand on a une œuvre telle que la sienne derrière soi et devant soi, qu’importe quand la symphonie perdurera aussi, dans l’histoire littéraire, depuis ces notes plus mineures ?

Régis Jauffret, Cannibales, éditions du Seuil, 2016, 208 p., 17 € Lire un extrait

Cannibales est l’un des « Choix de Sophie » en cette rentrée ; lire également ici sa chronique photographique aux Correspondances de Manosque, Les Cannibales sont dans la ville.

Verdict :
Coefficient Goncourt : 30 % (à notre grand désespoir)
Coefficient littéraire : 100 % (à l’aune de l’œuvre dans son ensemble, mais on parle bien de littérature, ici, pas d’un prix ponctuel)
Coefficient vote subjectif : 100 % (Jauffret Goncourt 2016 !)

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