Émeutes historiographiques selon Éric Vuillard (14 juillet)

Eric Vuillard
Eric Vuillard

Que sait-on finalement du 14 juillet ? Des scènes de liesse et de colère mêlées, des gravures qui donnent au passé la teinte du révolu, des commémorations à n’en plus finir, mais qui font oublier l’effervescence révolutionnaire sous les festivités consensuelles : en bref, un feu d’artifice de stéréotypes. Que sait-on finalement ?, voilà la question que pose Éric Vuillard, dans ce récit, tendu et nerveux, emporté et politique, sobrement intitulé 14 juillet.

Depuis Conquistadors (2009), en passant par La Bataille d’Occident (2012) ou Tristesse de la terre (2014), l’écrivain s’est attaché à brosser une contre-histoire de l’Occident : celle des spoliations et des massacres, des cynismes et des marchandages au détriment des peuples. Traquer derrière le vernis des récits nationaux les failles et les fêlures, et suivre le programme proposé autrefois par Walter Benjamin : entamer l’Histoire des vaincus, qui se lit en sourdine dans les livres d’histoire ; composer le grand récit des anonymes et des profils perdus, qui ont collectivement fait l’Histoire. S’il s’attache aujourd’hui à ce qui fonde notre récit national et fait le portrait d’une journée, c’est pour montrer qu’il est bâti sur une tâche aveugle, et qu’il s’agit de redonner à cette journée sa force de colère et d’emportement.

Eric Vuillard 14 juilletCar le livre s’ouvre quelques mois avant juillet, par une émeute avortée et qui finit en massacre, quand les soldats tirent sur la foule : des dizaines de morts, quelques pendus et des émeutiers envoyés aux galères. Le 14 juillet est le contrecoup de cette violence-là, que la voix du narrateur décrit avec colère et pitié quand il retranscrit la minutieuse description des corps, faite par les commissaires de l’époque. Les blessures sont énumérées avec soin, la violence de l’état s’écrit dans les corps. Cette scène d’ouverture fait du récit tout entier un office de mémoire, un procès en responsabilité et une demande de réparation : si un je apparaît alors régulièrement au fil du texte, délaissant les usages du narrateur omniscient, c’est que l’écrivain lui-même est sommé et apostrophé par ces injustices du passé, et celles qu’au présent l’on devine en miroir.

Il faut prendre le temps de lire les mentions génériques, qui sous-titrent les livres : ne pas s’empresser de conclure qu’une narration littéraire a partie liée avec le roman. Il y a dans ce livre, bien sûr, tous les outils du romanesque : une composition par scènes, un sens des changements de focalisations, une attention pour le détail anecdotique. Mais voilà, ce livre, sous-titré « récit », s’adosse aussi à une documentation étayée, il puise aux archives pour restituer presque heure par heure les événements qui ont eu lieu. C’est là donc un dialogue de la littérature et de l’histoire. Non pas le roman historique, qui fait de l’histoire sa toile de fond, y insère quelque romance, intègre quelque aventure rocambolesque. Non pas même l’épopée, alors que pourtant une voix ici gronde et enfle, fait sentir la ferveur et l’élan, entame des listes et des catalogues. C’est que l’épopée, cela reste malgré tout l’histoire d’un homme, la colère d’Achille, les ruses d’Ulysse, quand il s’agit ici de dire une force collective et le mouvement d’un peuple.

Comment dire le peuple ? Le mot désormais est d’un usage difficile, comme s’il était vieillot ou d’un temps révolu, et c’est à lui redonner son actualité et son efficace politiques que s’attache Éric Vuillard. Le peuple, c’est alors non pas ce personnage majuscule aux appétits grossiers et aux trognes de gravure, c’est au contraire le mouvement d’une multiplicité, l’addition de singularités qui ne fait pas somme mais élan. Une foule, ce n’est donc pas un massif compact, mais l’allégresse de l’énumération inépuisable, l’euphorie de la liste, celle qu’entame le narrateur par ordre alphabétique, en soulignant les lacunes, mais en pointant surtout la force de rassemblement : « Ah ! que c’est émouvant les noms propres ; le bottin de la Bastille, c’est mieux que la liste des dieux dans Hésiode, ça nous ressemble davantage, ça nous rafraîchit la cervelle. Alors continuons, ne nous arrêtons pas, nommons, nommons, rappelons les faméliques, les cheveux longs, les gros blairs, les yeux louches, les beaux gars, tout le monde. » Au lieu de la généalogie des dieux, une célébration laïque de la pluralité humaine. Au lieu de la sujétion, l’euphorie verbale d’une émancipation. L’effervescence révolutionnaire passe dans la langue qui mêle les registres, apparie l’argot et l’emportement épique, le bas et le noble, pour dire dans cette friction-là les tensions et les luttes sociales.

Ce dialogue avec l’historiographie, Éric Vuillard le mène surtout en convoquant la figure de Jules Michelet, le grand historien de la Révolution, et en discutant ironiquement le passage de la députation de Thuriot. Là où l’historien dresse le délégué comme une figure de grand homme, qui exprime la volonté générale et incarne « le génie colérique de la Révolution », l’écrivain s’attache à dénoncer là les impostures d’écriture de l’historien, qui sacrifie le peuple en glorifiant le député. Il propose un contre-récit critique et ironique qui montre Thuriot molesté par la foule, incapable de comprendre ce qu’elle désire, coupé de ses urgences. Derrière le conflit de l’historien et de l’écrivain, se dessine un horizon plus concrètement politique, qui met à distance avec ironie, sinon satire, la députation et les représentants, pour en appeler à revivifier régulièrement la démocratie dans cette effervescence populaire.

Eric Vuillard
Eric Vuillard

Qu’est-ce alors que cette littérature, si elle comme l’histoire puise aux archives et aux documents, si l’histoire comme la littérature compose également le récit du mémorable, au risque des erreurs et des biais ? Si on n’a pas l’audace de répondre à une question si massive, du moins peut-on pointer ce qu’elle n’est pas : elle n’est pas un discours de savoir, ni un monument. Quelque chose comme un récit d’ignorance, tramé d’hypothèses et de lacunes ; quelque chose comme une remise en mouvement des figures et des noms, une circulation renouvelée des figures et des gestes, pour redonner à la mémoire commune son poids de chair et de matières et s’en ressaisir aujourd’hui : « Il faut écrire ce qu’on ignore. Au fond, le 14 juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés ou lacunaires. C’est depuis la foule sans nom qu’il faut envisager les choses. Et l’on doit raconter ce qui n’est pas écrit. Il faut le supputer du nombre, de ce qu’on sait de la taverne et du trimard, des fonds de poche et du patois des choses, liards froissés, croûtons de pain. »

Eric Vuillard, 14 juillet, Actes Sud, août 2016, 208 p., 19 € — Lire un extrait en pdf