Fanny Chiarello : « le roman permet toutes les expérimentations » (Le grand entretien)

Fanny Chiarello
Fanny Chiarello

Ce n’est pas un mais deux livres que Fanny Chiarello a proposé à ses lecteurs lors de la rentrée littéraire de septembre : Le zeppelin, aux éditions de l’Olivier et Je respire discrètement par le nez, aux éditions Les Carnets du Dessert de Lune ; les deux livres forment diptyque quand bien même ils peuvent être lus indépendamment l’un de l’autre. Je respire discrètement par le nez est le laboratoire du Zeppelin, son journal de bord, un carnet d’écriture et de réflexions. Mais le Zeppelin n’est pas seulement un roman, c’est, au-delà d’un titre, une métaphore opérante, un analogon du récit dans sa capacité à relire le réel depuis une image / événement qui soudain fait irruption, sidère, ne fait pas directement sens mais invite à une relecture du monde et de soi depuis ce point qui relie, délie, délit.
Tout se déroule un soir d’été écrasé de chaleur dans une petite ville banale et fictive de province, La Maison. Dans le ciel passe un Zeppelin, immense défi aux lois de la gravité, encombrant et majestueux. Il sera le lien entre les différents personnages du roman, qui tous habitent ce drôle de lieu, certainement maudit, puisque c’est dans le canal de la ville que « tous les névrotiques du monde viennent jeter ce qu’ils ont de plus précieux« . Entre vol lent, ascension et chutes, le récit se déploie en suivant les passagers du Zeppelin mais aussi les habitants de La Maison, dans un roman qui se donne à lire comme un puzzle désaxé et loufoque de nos vies contemporaines quand elles sont menacées par la même catastrophe.

Le Zeppelin

Mais Fanny Chiarello prévient dès les premières pages du livre : « elle ne veut pas d’héroïsme dans ces pages, elle y veut de l’irrésolu. Le spectaculaire n’y sera traité qu’à la légère« . La critique littéraire use parfois du néologisme OLNI pour désigner certains objets littéraires non identifiables, ces récits qui ne se rangent dans aucune catégorie, tant ils dynamitent habitudes de lecture et genres. Fanny Chiarello nous en a offert un avec ce diptyque sidérant, le roman ou le journal comme zeppelin. Rencontre.

DK : Le Zeppelin est un roman extrêmement contrasté : à la fois drôle, voire farfelu et loufoque, et extrêmement sombre. Nombre de ses L’éternité n’est pas si longuepersonnages sont comme Nora dans L’éternité n’est pas si longue, en proie à un « vertige existentiel chronique ». Elle disait d’ailleurs : « Si je veux dormir dans un monde si décevant, je n’ai d’autre choix que de me raconter des histoires comme si j’étais mon propre enfant ». Cette phrase pourrait dire l’inspiration de ce roman ?

Fanny Chiarello : Parfaitement. Cette histoire de zeppelin, aussi extravagante qu’elle puisse paraître, est le produit raffiné, mais aussi diffracté, de ce qu’était mon quotidien au moment de l’écriture, au sein d’un monde où je ne trouvais absolument pas ma place.

Je respire discrètemet par le nezLe Zeppelin est un texte que vous avez longtemps porté en vous, plus de dix ans. D’ailleurs sa parution est accompagnée de Je respire discrètement par le nez, journal d’écriture du Zeppelin, 2005-2007. Pourriez-vous revenir sur la genèse de ce livre et la raison pour laquelle vous avez choisi de publier ces deux textes en même temps, qui sont comme un envers et un avers ?

Le roman et le recueil ont été écrits simultanément, dans leur première version, de 2005 à 2007. Ils se font écho, sont traversés par les mêmes obsessions, parsemés d’observations miniatures assez similaires et portés par une même acuité sensorielle. Cette période, sans doute en raison de la douleur qui l’a caractérisée, me semble rétrospectivement l’une des plus riches et fertiles de ma vie mentale et donc de mon écriture. Tout ce dont je faisais l’expérience, y compris l’achat de coton-tiges au supermarché, y devenait matière littéraire…

Comme je l’écris en quatrième de couverture de Je respire discrètement par le nez, « Le journal est la fourchette et Le zeppelin est le couteau. Le journal picore la petite ville et Le Zeppelin la taille en pièces. » Bien qu’ils ne soient pas interdépendants, je pense que ces deux textes gagnent à être lus conjointement.

Le roman est donc fait de plusieurs récits : ce qui se passe à l’intérieur du Zeppelin qui va survoler La Maison, l’auteur écrivant ce livre et douze vies, parallèles et qui se croisent aussi (la récurrence du chat qui traverse l’espace, la langue polonaise, etc.). C’est la complexité de ce dispositif narratif, sa subtilité, qui expliquent aussi la lente genèse de ce roman ?

Je dois préciser que je n’ai pas mis dix ans à écrire Le zeppelin mais que je l’ai réécrit totalement six fois en dix ans. Chaque fois que je terminais un autre projet (notamment mes trois précédents romans parus à L’Olivier), je reprenais Le zeppelin, non par manque d’idées puisque j’écris toujours plusieurs textes en même temps, mais parce que c’était devenu mon Graal : je voulais de toute force que ce texte existe.

Tout le dispositif et tous les motifs récurrents s’y trouvaient dès la première mouture. Au fil des versions, le texte a perdu des pages, parfois des chapitres entiers, et même un fil conducteur – il était question, dans toutes les versions antérieures, d’un Concorde translucide transportant les victimes du Hindenburg sous forme de fantômes et dont la mission était de protéger LZ 132 lors de son premier vol : c’était décidément trop loufoque et nous avons convenu, mon éditrice et moi, d’alléger la machine de cet élément supplémentaire.

Je respire discrètement par le nez

Les premières pages du Zeppelin sont un commentaire du livre à venir par son auteur. Vous dites cet auteur (que ce soit vous ou non, d’ailleurs) « encombrant et indiscret ». Pourquoi avoir choisi d’ainsi commenter le récit?

Une précédente version du Zeppelin comportait une préface de cent pages, où l’on trouvait, sous forme de notes en bas de page, les textes aujourd’hui réunis dans Je respire discrètement par le nez. Cette préface était une enquête à travers laquelle j’essayais de comprendre les raisons pour lesquelles Le zeppelin avait une telle importance pour moi mais aussi pourquoi j’ai plongé dans un coma d’une semaine le jour où j’ai posé le point final à sa première version.

Je l’ai écrite à la troisième personne pour mettre à distance la personne que j’étais il y a dix ans et que, naturellement, je ne suis plus tout à fait. Moucherons et calamités était le premier chapitre de cette préface si dense que mon éditrice et moi avons fini par considérer qu’elle était plutôt un roman dont Le zeppelin proprement dit serait un énorme appendice, l’ultime note en bas de page. Moucherons et calamités propose des clés à la compréhension du roman et retrace sa genèse : le 11 Septembre, les films catastrophe, Brautigan et la mélancolie… Dans ce texte, on me voit aussi, en effet, introduire mon double dans le roman, en faire un fauteur de trouble de la narration, ce qui n’a rien d’ironique mais révèle bien ma démarche.

zeppelinAprès ce passage métadiscursif, le lecteur découvre une galerie de personnages qui ont deux points communs : ils habitent la même rue, une rue maudite et ils voient tous passer cet énorme zeppelin dans le ciel. On pourrait penser à un récit en short cuts, pourtant vous écrivez que « ce texte évoque un trouble de la personnalité multiple plus qu’un roman polyphonique ». Qu’entendez-vous par cette distinction ?

Ces personnages n’ont en commun que d’être inadaptés ; ils sont encombrés d’eux-mêmes, ne savent comment se comporter ni que faire d’eux-mêmes. Mais chacun étant affublé d’une tare bien à lui, la multiplicité de leurs dysfonctionnements empêche la solidarité, l’empathie et ne serait-ce qu’une véritable communication entre eux.

Toujours à propos de cette structure vous parlez de « grand mouvement choral » suggérant « l’échec du collectif ». Vous diriez du Zeppelin que c’est un roman apocalyptique ou post-apocalyptique ?

C’est un roman qui dit la banalité de l’apocalypse à une ère de cynisme ; l’apocalypse est déjà en marche, partout, et nous feignons de ne pas le voir. J’en parlais déjà dans L’éternité n’est pas si longue : la fin du monde ne nous change pas, ne nous fait pas réfléchir ni devenir plus sages.

couv_tombeauMon précédent roman, paru en février à la Contre Allée, Tombeau de Pamela Sauvage (qui est surtout un tombeau de notre civilisation), annonçait une mauvaise pente, et en ce sens était un roman de mauvais augure ; Le zeppelin, lui, montre un moment de basculement révélateur. Les personnages auraient besoin d’un sens, d’une grille de lecture pour appréhender un réel erratique et particulièrement absurde mais, par paresse, se contentent de souscrire aux légendes locales (les malédictions censées peser sur leur ville). Une telle attitude ne peut mener qu’à une forme de totalitarisme et d’obscurantisme.

Il y a de très belles pages sur l’histoire du zeppelin, les zeppelins réels et historiques, la catastrophe new-yorkaise dont nous avons tous les images en mémoire, pourquoi cette fascination pour cette « baleine aérienne » ?

J’aime l’incongruité de cette invention à la fois écrasante et gracieuse, onirique et effrayante. Dans le roman, son gigantisme le fait paraître menaçant au point que la population finit par le détruire, alors qu’à bord, on voit de grands benêts rejouer une scène de comédie musicale en fêtant l’anniversaire d’une ville…

Votre roman se situe dans une ville imaginaire, La Maison, rue Canard-Bouée, « n’appartenant pas à la logique du réel et indiquant son mépris de toute véracité ». Pourquoi ce choix de se démarquer du réel par des noms aussi directement symboliques et imagés ?

« Quitter la maison, moi, je n’aime pas tellement ça« , avoue le personnage de l’auteur dès les premières pages du roman. Et tous ceux des personnages qui vivent à La Maison se montrent pareillement incapables de quitter ce foyer symbolique qu’ils désignent pourtant comme la source de tous leurs maux. Les noms que j’ai choisis me permettent de tourner en dérision le fait même d’ériger des éléments romanesques en symboles. Le décalage entre le statut symbolique et la trivialité parfaitement crétine des noms m’amuse beaucoup.

Le toponyme qui m’amuse le plus est celui du canal Saint Divan. Vous ne trouverez jamais une référence à Freud, Jung ou Lacan dans mes textes mais vous y croiserez quelques allusions ironiques (dans mes romans pour adolescents, la psychologue s’appelle Mme Masse). C’est ma manière de signifier mon sentiment par rapport aux références obligées en littérature : tout l’occident s’abreuve au même corpus depuis des décennies, parfois des siècles, c’est plutôt sclérosant…

Les personnages de la rue Canard-Bouée sont là, écrivez-vous, pour figurer ceux que l’on oublie en général dans la grande Histoire collective, ce sont les « douze âmes désaxées » qui « se meuvent dans la masse indistincte de ceux que l’on ne nomme jamais, ces figurants qui sont le contribuable de l’intrigue ». Vous vouliez raconter ces vies minuscules qui, mises bout à bout, forment l’histoire, un récit du monde ?

Fanny ChiarelloOui. Il y a une littérature d’intrigues bien ficelées, de personnages à l’étoffe romanesque, et il y a une littérature du banal, du trivial, des ratés. La première ne m’intéresse pas beaucoup. De la même manière, je préfère infiniment la musique de chambre à la musique symphonique, ce n’est pas anodin.

Votre éditeur souligne, très justement, en quatrième de couverture, la parenté de votre roman avec l’univers de Brautigan. C’est d’ailleurs une filiation que vous revendiquez. En quoi Brautigan vous inspire-t-il ?

C’est en partie lié à la précédente question. Prenons Un général sudiste de Big Sur : des batteries de chiffres montrent que Brautigan s’est documenté sur la guerre de Sécession mais seules sont véritablement relatées les errances de trois paumés et leur quotidien sans éclat dans une cabane branlante à Big Sur. Brautigan préférait s’attarder sur de menues observations (compter les sapins de Noël abandonnés sur les trottoirs de San Francisco, par exemple) que de se lancer dans de grands développements sur la vie, la mort, etc. Autrement dit, nous partageons beaucoup d’aspirations.

Le zeppelin est ouvertement un hommage à Brautigan également dans ce sens où j’ai adopté son principe de jouer avec les codes des genres – romans gothique, western, polar, etc. pour lui, film catastrophe pour moi. J’ai aussi lâché la bride à ma fantaisie pour le suivre dans une veine loufoque.

Parmi les déclarations d’intention de l’auteur dans les premières pages, cette phrase magnifique, lorsque l’auteur écrit ne pas vouloir se couler dans les attendus du « film catastrophe » : « elle ne veut pas d’héroïsme dans ses pages, elle y veut de l’irrésolu. Le spectaculaire n’y est traité qu’à la légère ». Pourquoi ce choix, qui n’est pas seulement narratif, mais m’apparaît comme une véritable esthétique, disant, aussi, un rapport à l’individu, à des questions ontologiques ?

En effet, toute ma démarche tient dans ce principe d’irrésolu. Les ressorts narratifs, je les tords, je les coupe, je les distends, je les recycle ou je les contourne. J’aime que l’enjeu d’un roman ne soit pas narratif mais plus largement littéraire. Qui a tué qui et pourquoi, ça m’est égal.

Dans L’Éternité n’est pas si longue, vous écriviez « Nous sommes les héros involontaires, passifs et réticents, de la plus grande aventure humaine : son Une faiblesse de Carlotta Delmontdéclin ». Une phrase que je voudrait faire entrer en écho avec une autre citation, cette fois extraite d’Une faiblesse de Carlotta Delmont : « « Qui n’a jamais eu envie de disparaître ? D’effleurer d’autres vies, de goûter l’absolue liberté que seuls connaissent vraiment les morts et les fous ? »…
Vous écrivez depuis cette fascination pour les disparitions, depuis toujours, je me trompe ?

Oui, c’est un aspect de la question qui m’obsède et me suit de projet en projet. Mes personnages se débattent dans le costume trop petit que la vie en société leur a attribué, luttent contre les déterminismes de toutes sortes, mais cet effort est tellement vain que la tentation est forte de disparaître pour se libérer. Dans plusieurs de ses versions antérieures, Le zeppelin avait pour titre de travail Emmenez-nous loin d’ici. D’ailleurs, la majorette sadique du roman dit tristement, après la destruction de l’aérostat, « Il aurait pu nous emmener loin d’ici« .

Votre roman n’évoque pas seulement la catastrophe du Zeppelin sur La Maison mais celle de New York, je le disais, et beaucoup d’autres, réelles (le 11 septembre) ou fictives (l’autocar que son chauffeur précipite dans le canal Saint-Divan).
Le délire et la fantaisie de ce roman sont une manière de résister (ou de supporter) ce monde qui semble désormais construit depuis des catastrophes qui rythment notre rapport au temps comme au réel ?

Oui, et aussi de montrer combien je trouve les enjeux de cette société absurdes. D’où aussi les petites vies sur lesquelles je m’attarde : les victimes seules m’importent, et elles m’importent parce qu’elles sont des créatures fragiles et considérées comme insignifiantes à l’échelle de l’Histoire. Sans petites vies, il n’y aurait pas d’Histoire.

Et l’étrangeté apparente de ce lieu, du comportement des habitants n’est-elle pas une manière de révéler, par la fiction, par la fantaisie, que c’est le monde qui nous paraît si normal qui est de fait totalement étrange ?

Bien sûr, au fond Le zeppelin est simplement un roman burlesque ; il traite de sujets graves sur un mode humoristique, tout sauf noble, et ces sujets sont au cœur de la vie contemporaine.

Fanny Chiarello

Dernière question, qui pourra sembler paradoxale à propos un roman qui multiplie les histoires, les focalisations, qui foisonne de récits et qui invente non seulement des personnages mais un lieu : on a l’impression que l’histoire elle-même vous importe moins que la forme, une recherche formelle, un jeu avec les codes non seulement romanesques mais cinématographiques. C’est ce paradoxe qui vous intéressait, qui serait, plus largement au cœur de votre univers littéraire ?

En règle générale, en tant que lectrice comme en tant qu’auteur, les histoires ne m’intéressent pas vraiment mais plutôt la manière de les raconter. Que tout ait été dit cent fois, mille fois, peut faire passer à certains l’envie d’écrire ; pour ma part, j’y vois une grande liberté. Les romans qui évoquent les attentats du 11 Septembre de manière classique et linéaire sont assez nombreux (et certains excellents) pour que je puisse m’offrir le luxe de les aborder par un versant peu fréquenté, plus rugueux, moins balisé.

C’est ce qui m’intéresse dans l’écriture : trouver une forme nouvelle et un angle nouveau pour attaquer chaque nouvelle obsession que je développe. Le roman est fascinant parce qu’il permet toutes les expérimentations. C’est un excellent remède contre l’ennui existentiel…

Fanny Chiarello, Le Zeppelin, éditions de l’Olivier, 2016, 222 p., 18 €
Fanny Chiarello, Je respire discrètement par le nez, éd. Les Carnets du Dessert de la Lune, 2016, 98 p., 13 €

Sur Diacritik : L’Éternité n’est pas si longue (éd. de l’Olivier, disponible en poche chez Points) et Une faiblesse de Carlotta Delmont (éd. de l’Olivier, disponible en Points)