Nina Yargekov : comment peut-on être Français ? (Double nationalité)

Double nationalité

Certains livres vous invitent dans un univers totalement autre, dès leurs premières lignes : Double nationalité de Nina Yargekov (qui a reçu le prix de Flore la semaine dernière) est de ceux-là. Une jeune femme se retrouve dans un aéroport, elle ne sait plus qui elle est, où elle va, pourquoi elle est là, elle n’a d’abord que le contenu de son sac à main pour mener l’enquête. Mais cette altérité fascinante n’est pas seulement liée au sujet du roman ou à son personnage central : la fantaisie de Nina Yargekov, sa manière de décaper la langue, le récit et plus largement nos repères sont une invitation au voyage, au Nouveau.

La quatrième de couverture de Double nationalité nous offre un rébus :
« Vous vous réveillez dans un aéroport.
Vous ne savez pas qui vous êtes ni où vous allez.
Vous avez dans votre sac deux passeports et une lingette rince-doigts.
Vous portez un diadème scintillant et vous êtes maquillée comme une voiture volée.
Vous connaissez par cœur toutes les chansons d’Enrico Macias.
Vous êtes une fille rationnelle.
Que faites-vous ? »

L’ensemble du roman sera une forme de réponse à ce rébus, interrogation adressée à ce « vous » des lecteurs, questionnement à la fois inquiet et hilarant d’une étrangeté à soi et au monde, un qui suis-je ? dont les éléments de réponses, disparates, dérisoires et décalés seront des indices, fragmentaires, provisoires, incertains. Que peut bien faire cette jeune femme dans un duty-free d’aéroport — qu’elle prend d’abord pour les Galeries Lafayette, avant de comprendre que sa valise, « ce parallèle rectangulaire » qu’elle traîne derrière elle, infirme totalement sa supposition initiale —, pourquoi transporte-elle une lingette rince-doigts dans son sac ? Qui le fait sinon le passager d’un vol qui s’est vu remettre cet objet incongru par une hôtesse de l’air ? (le lecteur découvrira que ce n’est pas si simple).

Dans cet aéroport parisien, la narratrice atterrit, au sens propre, comme figuré du terme. Il lui faudra vider son sac, une nouvelle fois dans les deux sens de l’expression, le roman ne cessant de jouer avec la polysémie des mots, l’inventivité d’une langue recomposée, relue, presque traduite. D’ailleurs pourquoi a-t-elle dans son sac « deux passeports, deux téléphones, deux porte-monnaie, deux cartes bancaires, deux trousseaux de clés » ? Le moi de la jeune femme est non seulement scindé mais démultiplié par une forme d’amnésie dont elle ne connaît évidemment pas la cause. Elle est ce « vous », signe de son altérité à elle-même, signe d’un singulier peut-être pluriel, elle est autre, inconnue.

La voilà terra incognita, espace à arpenter et tenter de saisir et maîtriser, ses découvertes convergeant « vers une même métadécouverte » : elle-même. Décodant les signes que lui donnent ses vêtements, ses chaussures, ses menus effets, ignorant si chacune de ses lectures sont des preuves ou des hypothèses, toute « vérité » n’est qu’« optative », nouvelle Zadig ou Persan contemporain, elle décode, échafaude, ironise, doute. « Il vous manque assurément quelques éléments de contexte, et sans contexte, point de compréhension digne de ce nom ». Le récit est relecture de soi mais aussi actualisation des grands récits du XVIIIè siècle jouant de la re-découverte du connu, dans un esprit à la fois ludique et éminemment politique.

La « méthode empiro-déductive » de la narratrice est de celles qui décapent et ouvrent à de nouvelles perspectives, disent aussi la réalité de personnes déplacées, lorsqu’elle espère « que c’est un retour en France et non un aller sans personne pour vous accueillir c’est absolument déprimant, comme si les gens s’en fichaient que l’on fasse le déplacement spécialement pour venir dans leur pays » ; ou lorsqu’elle tente de lire les signes que lui donnent ses passeports, sans trop s’appesantir, « ce serait extrêmement louche, les gens normaux ne lisent jamais leurs papiers d’identité, ils sont déjà au courant des informations qui y figurent ». Pourtant, dans le taxi qui la conduit vers un hôtel parisien quelconque, dans le XXè arrondissement, puisqu’elle ne sait pas si elle a une adresse à elle, il lui faut, à la réaction du chauffeur, prendre conscience d’un fait : « votre citoyenneté française est une surcouche administrative, vous êtes une métèque ».

La narratrice de Double nationalité est une page blanche. Son amnésie est le moteur d’un texte sidérant, renouvelant tous les genres connus, du récit de soi au roman d’apprentissage ou d’aventures. Tout est relu par le prisme d’une fantaisie débridée et aiguë. Le « vous » a tout oublié, sauf quelques détails étranges, qui est Britney Spears, ce qu’est une procédure de recouvrement de créances, le répertoire d’Enrico Macias ; elle découvre qu’elle vient sans doute de Yazigie, « minuscule État enclavé entre la Pologne et l’Ukraine » — ne cherchez pas, la Yazigie n’existe pas, malgré les documents en toute fin du récit, participant de la réécriture générale du monde par Nina Yargekov — qu’elle se nomme Rkvaa Nnoyeig, née à Lyon de parents yaziges, qu’elle est traductrice et interprète et que tout est double chez elle : sa nationalité, sa langue, son caractère passant de l’euphorie à « un profond désespoir aux parois lisses ». Tout lui est donc à la fois étrange et familier, et son amnésie n’est peut-être qu’un talent absolu pour la comédie, endosser des rôles et des personnalités, jouer et être prise à son propre jeu. Vous êtes « tombée sur la tête dans votre propre tête. » Accompagnée d’un basilic en pot et d’une taupe en peluche — d’ailleurs la narratrice se pense longtemps espionne ou agent double —, « vous » enquête sur « elle », sur le monde qui l’entoure, si étrange en vérité.

« Face au retournement qui se profile vous freinez des quatre fers, vous en avez assez de changer sans cesse d’avis sur vous-même, à chaque fois il faut vous réagencer, vous réacclimater, c’est éreintant à la fin, vous n’aviez pas encore cicatrisé de la blessure de ne pas être une immigrée que vous vous transformiez en traductrice psychopathe avant de devenir une délinquante sans crime et maintenant vous êtes de nouveau yazige mais pas immigrée sauf que vous n’êtes plus si certaine (…). Cependant c’est comme les nœuds sur les ficelles, plus on tire dessus et plus on les resserre. »

Comment savoir qui l’on est, quelle nationalité donnerait la clé de son être ? Rkvaa fait des comparaisons déjantées, elle se soumet à des stimuli nationaux pour tester son appartenance culturelle : est-elle plus émue par la victoire des Bleus en 1998 ou par les danses folkloriques yaziges ? Ressent-elle quelque chose quand elle pense à la guerre d’Algérie ? « Une vraie Française éprouverait de l’embarras ». « Vous procédez à une ultime vérification, oui vous vous le confirmez, quand vous pensez aux minorités martyrisées votre estomac se serre face à tant d’injustices ». « Vous » établissez un tableau comparatif des avantages de chaque nationalité hypothétique. Mais qui êtes-« vous » à la fin ?

Double nationalité

Sous des dehors fantaisistes, ce sont les frontières qui sont ici interrogées et remises en question : peut-on avoir plusieurs langues et plusieurs cultures ? Quelle histoire nous constitue,intime et/ou collective ? Quelle est la part de l’une et de l’autre ? A-t-on même le droit d’être autre quand une loi vient d’interdire la double nationalité en France ? Le réel qui entoure la narratrice est, cela vous rappellera quelque chose, celui du « renouveau fasciste en Europe », et pas seulement en Europe, celui d’un déni de l’Histoire, d’un refus de tout cosmopolitisme. Autant de restrictions frileuses et ignobles que Nina Yargekov dynamite allégrement, faisant de sa fable politique un roman d’aventure qui est aussi une aventure du roman, selon une forme chère à Ricardou, ici proprement incarnée, figurée par le « vous » comme par le récit tout entier.

Nina Yargekov © Hélène Bamberger/P.O.L
Nina Yargekov © Hélène Bamberger/P.O.L

Double nationalité est le troisième roman de Nina Yargekov, après Tuer Catherine (2009) et Vous serez mes témoins (2011), et l’on ne résiste pas à citer in extenso la biographie qu’elle a écrite pour se présenter sur le site de son éditeur :

« Nina Yargekov est née en 1980. Elle promet de défendre du mieux qu’elle peut les couleurs de la lettre Y, dont elle est ici (pour le moment) la seule représentante.
Nina Yargekov est née un 21 juillet, soit le même jour qu’Alexandre le Grand, mais 2334 années plus tard. Or (2+3)*(3+4) = 35 et il se trouve que Nina Yargekov a justement 35-7+8 = 36 ans. Toute la question est donc de savoir d’où provient ce chiffre 7 et ce qu’il signifie.
Nina Yargekov est née dans une commune de 29 660 habitants.
Elle écrit le jour, la nuit, dans l’espoir de devenir espionne, même si elle ne se fait guère d’illusions sur la crise structurelle qui frappe les services secrets depuis la chute du mur de Berlin.
Nina Yargekov est née à l’étranger, en France.
Elle aime la tarte citron meringuée, les boîtes de rangement et surtout le Code civil, qui est son œuvre de fiction préférée ».

Double nationalité, c’est à la fois Alice in wonderland et les Mille et une Nuits, sur un mode électrisant et jouissif, tant ce « vous », ce je est un autre, invente de contes et récits presque à chaque phrase, cherche en vain un dénouement et joue de tous ces « nouements » que nous imposent l’identité que l’on se doit d’avoir, le réel qui nous assigne et le roman qui voudrait que l’on trouve le mot exit. Ce livre pourrait n’être qu’un tour de force brillant, c’est tout le contraire : un enchantement et une liberté inventive qui emportent, sidèrent et séduisent. Une des merveilles que cette rentrée littéraire nous (vous) a réservées : foncez, « nom d’un panais cosmopolite » !

Nina Yargekov, Double nationalité, POL, septembre 2016, 687 p., 23 € 90 — Lire un extrait