De quoi Nimier est-il le nom ? (Œuvres)

capture d'écran Youtube

Quand on dit « Nimier », aujourd’hui, on pense davantage à Marie qu’à Roger, à la fille plutôt qu’au père qu’elle n’a pas vraiment connu puisqu’il est mort alors qu’elle n’avait que cinq ans. Marie Nimier naît en 1957, Roger meurt en 1962 dans un accident de voiture. Lorsqu’il avait appris la naissance de Marie, l’auteur du Voyage au bout de la nuit lui avait écrit ces mots : « Oui ! oui ! oui ! Parfaitement ! Marie pleine de grâce… » Ou encore, une autre fois (comme le rapporte encore Sollers dans sa préface aux lettres de Céline) : « Vous avez reçu, Dieu merci, assez d’instruction chrétienne pour ne point méconnaître le plus subtil et perfide des péchés : par omission. »

Entré chez Gallimard comme conseiller littéraire, Nimier était devenu le correspondant de la confiance sans réserve pour Céline avec la mission de restaurer la relation de Gaston Gallimard avec l’auteur comique et bouffon. On peut lire à ce propos le volume des Lettres à la N.R.F de Céline pour mesurer ce que la relation entre Gaston et Louis-Ferdinand qui avait trouvé en Roger Nimier celui qui allait savoir prendre le docteur Destouches à la légère – et du tac au tac – comme quand il lui écrit dans une lettre du 30 juillet 1957 que les « prosateurs ne sont lus que par des vicieux »…

1957 : c’est l’année où Céline publie D’un château l’autre, dans lequel figure d’ailleurs le nom de Nimier (tout comme dans Nord et Rigodon). Cette année-là, il y avait eu aussi Fin de partie de Beckett, La Modification de Butor, Mythologies de Barthes, La Jalousie de Robbe-Grillet, Le Vent de Simon, Le Bleu du ciel de Bataille, Sur la route de Kerouac ; Camus avait reçu le prix Nobel de littérature ; Antonioni avait réalisé Le cri, Fellini, Les nuits de Cabiria, Visconti, Les nuits blanches… Gil Evans et Miles Davis avaient enregistré Ahead – et le grand récit des camps de la mort, L’espèce humaine de Robert Antelme, avait été publié dans la collection Blanche… C’est Francis Marmande qui a raconté comme ça l’année 1957, dans le volume « Robert Antelme. Textes inédits Sur L’espèce humaine Essais et témoignages » (Gallimard, 1996), où il dit qu’un livre ne paraît jamais seul…

Parce que les choses se jouent là, avec Nimier, jeune homme brillantissime et de droite… qui voudrait sauter par-dessus la période de la collaboration et de la résistance, comme l’a magistralement résumé Pierre Lepape (1941-2021) dans son grand livre « Le pays de la littérature. Des Serments de Strasbourg à l’enterrement de Sartre » (publié en 2003 dans la collection « Fiction& Cie » des éditions du Seuil) où il raconte ces jeunes romanciers regroupés autour de la revue La Table ronde sous l’œil quelque peu effaré de Mauriac. Et qui cherchaient à masquer les motifs, immédiatement politiques, de leur revendication d’une littérature « dégagée » : Blondin, Nimier, Laurent renouaient, « par-dessus la période de la collaboration et de la résistance, avec la tradition de la droite littéraire de l’avant-guerre »… Chardonne, Morand, Maurras (!) – que Nimier admirait beaucoup – comme on le voit dans ses Journées de lecture, à la fin de ce gros volume Quarto/Gallimard qui rassemble pour le centenaire de sa naissance ses romans, essais, critiques littéraires et chroniques, dans une édition présentée par Marc Dambre qui parle de Roger Nimier comme d’un « médecin profond et léger » (en citant là Sollers)…

Ce volume des Œuvres de Nimier est aujourd’hui un révélateur, notamment avec sa partie Vie & Œuvre où l’on a par exemple le témoignage de Malaparte qui était fasciné par le jeune Nimier – qui selon lui avait en effet dépassé la rhétorique de la résistance et de la collaboration… et qui savait « rire de tout » ! Mais c’est peut-être là que le bât blesse – qui fera écrire à sa fille Marie un très beau récit intitulé La reine du silence (Gallimard, 2012), sur un père énigmatique et inquiétant que l’on peut lire aujourd’hui dans ce gros volume où il y a donc ses romans : Les Epées (1948), Le Hussard bleu (1950), Les Enfants tristes (1951) qui ont sans doute intéressé le grand romancier de La Peau ou encore de Kaputt, mais qui avait quant à lui trouvé une forme et qui avait même eu une intention esthétique forte, un art du roman – comme l’a souligné Kundera dans son essai Une rencontre. Dans le texte intitulé « La Peau : un archi-roman »), on y retrouve l’idée de l’écrivain désengagé, parce que c’est un homme douloureux qui parle dans La Peau, pas un écrivain engagé ; « un poète », dit Kundera…

Roger Nimier « parle » pourtant lui aussi dans ses livres, dans L’élève d’Aristote comme dans ses Journées de lecture – par exemple dans son texte consacré à Malraux, qu’il rapproche de Spengler et de son monumental Déclin de l’Occident (Tel/Gallimard) ; Oswald Spengler pour qui son époque était « faustienne » et s’opposait à l’âge apollinien de la Grèce et de Rome, qui retenait là toute l’attention de Roger Nimier. Nimier avait écrit en même temps sur Maurras pour raconter le voyage d’Athènes du futur directeur de L’Action française, au moment des Jeux Olympiques (ceux de 1896, les premiers des temps modernes) dont il ne reviendrait jamais vraiment… jusqu’aux débordements politiques que l’on sait (en février 1934). Mais sans jamais bien inquiéter Nimier qui ne voyait guère en lui qu’une « apologie du classicisme »… voire un éternel « étudiant bohème » – avec, à l’opposé, quelqu’un comme Jean Genet chez qui « le sexe est une religion », dit Nimier. Ce qu’on voit peut-être un peu aussi chez ce dernier, l’air de rien, dans Le Hussard bleu, avec les « envies condamnables » d’un capitaine de l’armée d’occupation, qui a par ailleurs cette phrase navrante : « J’essaie d’expliquer à ces imbéciles la beauté spirituelle du viol » (sic), et où on lit aussi, dans ce roman : « On est à l’armée. Les hussards sont des hussards, voilà tout. » C’est bien Nimier lui-même qui disait à Céline : « Les prosateurs ne sont lus que par des vicieux. »

Œuvres, de Roger Nimier. Edition établie et présentée par Marc Dambre. Préface Liberté de comprendre, impatience de vivre par Marc Dambre. Vie & Œuvre par Marc Dambre. Editions Quarto/Gallimard, 1216 pages + 85 documents, 32 euros.