Georges Didi-Huberman, Et puis un jour arrive le dragon (Saint Georges et le dragon)

Georges Didi-Huberman publiait, le 2 octobre dernier, un essai intitulé « Les Anges de l’Histoire », avec au centre de ce texte le tableau de Paul Klee, Angelus Novus… et son commentaire par Walter Benjamin dans la thèse IX de son essai « Sur le concept d’histoire » – où il dit de l’ange de Klee qu’il a l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’Histoire, avec ses yeux écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées…

Aujourd’hui Georges Didi-Huberman revient avec un ancien livre – Saint Georges et le dragon – qu’il avait magnifiquement édité chez Adam Biro, en 1994 (avec Riccardo Garbetta et Manuelma Morgaine), et qu’il réédite chez Gallimard sous le titre : Celui par qui s’ouvre la terre. Saint Georges, versions d’une légende – car la véritable étymologie du nom « Georges » est la première parmi celles que donnait Jacques de Voragine (dans sa Légende dorée) : gé-ôrgos, le laboureur, l’agriculteur – littéralement : « Celui qui œuvre la terre »… ou celui qui ouvre la terre, comme on a pu le dire jusqu’au XVIIè siècle (dit Georges Didi-Huberman)…

Saint Georges, c’est le nom qui nous parle d’un lieu, qui nous parle aussi d’un temps – qui palpite, se dilate, puis redevient étale, qui nous donne cette sensation de vacances et d’infini… dirait Modiano (L’herbe des nuits ) ; celui, surtout, de la transformation que le lieu subit dans le travail, dans l’ « œuvre d’ouverture » qui, en histoire de l’art, est un miracle d’images, une somptueuse iconographie qui se développe pendant toute la Renaissance italienne – l’iconographie d’une peur théologico-politique, comme par exemple à Ferrare où Cosmè Tura avait dû peindre à l’effigie de saint Georges les deux portes protégeant l’orgue de la cathédrale… où l’on voyait tout le contraste à l’œuvre entre les deux aspects des volets d’orgue, avec l’Annonciation d’un côté (et son ange bouche entrouverte, en train de parler) et, sur l’avers des volets, le thème du combat de saint Georges et du dragon (quand l’orgue était fermé, la peinture donnait silencieusement à voir un spectacle de bruit et de fureur, une stridence, mise en évidence au premier plan par le hurlement de la princesse et le hennissement du cheval – auquel ne manquait pas de répondre le grognement épouvantable du dragon ; « mais qui a jamais entendu un grognement de dragon ? » comme le disait Daniel Arasse dans L’Annonciation italienne, une histoire de perspective, éd. Hazan, 1999).

C’est ce contraste qu’il faut imaginer – entre les deux aspects des volets d’orgue – pour faire de l’histoire de l’art avec Georges Didi-Huberman, pour qui l’histoire de l’art n’est pas du tout l’unité d’une période décrite mais sa dynamique, « ce qui suppose mouvements en tous sens, tensions, rhizomes de déterminismes, anachronismes en acte, contradictions inapaisées », comme il le disait aussi dans Ouvrir Vénus (Gallimard, 1999) ; car écrire l’histoire de l’art, c’est d’abord « écrire », comme il l’a répété plus récemment dans son volume intitulé Aperçues (Minuit, 2018) – où il dit bien que l’historien de l’art ne doit pas plus se contenter de décrire que le peintre ne doit se contenter de dépeindre… Ecrire et peindre, « cela se rejoue à chaque fois, cela se désapprend et se recommence à chaque coup »…

C’est bien ce qui se passe avec la figure de saint Georges – comme dans un perpétuel « travail » de transformation, une plasticité qui explique l’universalité de son succès, « ainsi que la très longue durée de son culte », dit Georges Didi-Huberman qui nous explique un peu tout, dans cette histoire : Pourquoi saint Georges livre-t-il ce combat avec le dragon ? Pourquoi le dragon ? (comment arrive-t-il ?) Mais aussi la danse qu’exécute saint Georges… le combat lui-même… la croix et le dragon… l’être des confins qu’est le dragon – tout en se souvenant, de notre côté, que Georges Didi-Huberman écrit un peu tout le temps en pensant à un autre Georges : Georges Bataille, qui ne fut sans doute pas un saint mais qui lui aussi a ouvert la terre… avec ses récits (Histoire de l’œil, Madame Edwarda, Le Petit, Le Mort) ; avec ses essais… ses articles qu’il a publiés dans la revue d’art Documents qu’il a dirigée en 1929 et 1930 (avec ses compagnons Michel Leiris, Carl Einstein, Marcel Griaule), qu’on peut lire aujourd’hui en deux volumineux volumes aux Nouvelles Editions Place (2020), et que Georges Didi-Huberman avait analysée dans son ouvrage La Ressemblance informe (Macula, 1995 et 2019), où il montrait que la revue Documents n’avait pas été une revue d’art à proprement parler, car son objet ne consistait pas à produire une documentation artistique au sens strict, mais à créer de stupéfiants passages, ou rapports, entre des objets différents par leur statut – des objets « hauts » et des objets « bas » – avec aussi des montages, des rapprochements, des frottements, des attractions d’images ; « bref un certain style de pensée figurale doublé d’un certain style de penser les figures », comme aujourd’hui les figures de saint Georges avec le dragon (ce que Pierre Francastel avait appelé en son temps la figure et le lieu, Denoël/Gonthier, 1967)…

Georges Didi-Huberman, Celui par qui s’ouvre la terre. Saint Georges, versions d’une légende. Editions Gallimard/ Art et artistes, 200 pages, 42 illustrations, 25 euros.

Georges Didi-Huberman, Les Anges de l’Histoire. Images des temps inquiets. Minuit, 336 pages, 22 euros