Conan Doyle en Pléiade… On imaginait cela impossible, ne serait-ce qu’il y a une dizaine d’années. Lovecraft, oui, on est un peu moins surpris. Celui-là a une fibre littéraire qui le ferait accepter même par ceux que l’étiquette de la littérature de genre rebute. Et puis il y a son style et le genre, le fantastique (qui a toujours été le sous-genre le mieux accepté par la grande littérature – voyez Balzac, Maupassant, Borges). Mais Conan Doyle ?
Il est impossible de dissocier Conan Doyle, et son personnage avec, de l’idée de la littérature populaire parce qu’elle est l’une des œuvres de littérature populaire les plus célèbres et les plus diffusées. Qui, parmi les grands lecteurs et ceux qui se piquent de littérature, pourrait avouer sans honte n’avoir jamais lu au moins une histoire de Sherlock Holmes ? Mais lire ne veut pas dire estimer, car l’on sait que beaucoup rejettent ces lectures divertissantes une fois le plaisir obtenu – c’est bien, mais l’essentiel est ailleurs, relisons un peu Proust et Flaubert, soyons sérieux deux minutes. Or il n’y a pas plus sérieux, plus cartésien que le locataire du 211B Baker Street, et son créateur est lui-même un grand maître vif, virevoltant, étincelant, dont les enseignements sont toujours aussi féconds – et c’est dans cette tension entre plaisir du récit et sérieux de l’intellect que réside le charme premier des Aventures de Sherlock Holmes
Entre ici, Sherlock Holmes, avec ton terrible cortège
Conan Doyle en Pléiade, c’est donc une grande chose, sans qu’il faille pour autant être naïf : sa publication répond évidemment à une inflexion très perceptible de la collection-phare de Gallimard – collection patrimoniale et symbole de l’institutionnalisation des œuvres -, inflexion vers des auteurs plus populaires : Verne, London, Lovecraft, Conan Doyle, bientôt Tolkien – et évidemment D’Ormesson, qu’il ne faudrait toutefois pas mettre sur le même plan que tous ces grands noms. La Pléiade veut vendre, comme toute collection, et quoi de mieux que de la littérature populaire, celle qui plaît au plus grand nombre, vendue à un prix élevé, pour y parvenir ? Mais l’opportunité commerciale ne nous concerne pas directement, c’est là affaire de marchands, nous intéresse au contraire ce qui l’accompagne, celle qu’elle signifie à son corps défendant : la reconnaissance de la valeur littéraire d’une telle œuvre.
Car il y a une forme d’évidence à voir Conan Doyle en Pléiade, tant celui-ci est peut-être le plus à même d’illustrer l’incroyable puissance littéraire et esthétique de ces littératures lues et pourtant jamais mises au même plan que les grantœuvres des grantécrivains ; une évidence, parce que Sherlock Holmes est peut-être la plus intemporelle des créations populaires, alors même qu’elle est si datée, si ancrée dans son siècle. On pourrait penser que tout ce qui précède n’est qu’arguties et petits sermons, pourtant il semble impossible aujourd’hui d’oublier que les genres littéraires sont des marqueurs sociaux, que la Pléiade est l’institution éditoriale par excellence, que Sherlock Holmes est peut-être le personnage venu de la sphère littéraire qui est le plus connu dans notre culture commune – celle que tous nous partageons, quelle que soit notre niveau d’étude, nos origines sociales, nos biais et nos goûts. Cette publication, davantage que celle d’un Lovecraft, davantage que celle d’un Tolkien, a un parfum de reconnaissance et de couronnement. On pourrait rétorquer que Simenon avait ouvert le bal en Pléiade (deux volumes en 2003), mais l’on sait bien que Simenon a toujours été la caution genrée de la littérature blanche, et que son style et son atmosphère ont toujours permis de légitimer, voire de rattraper, son côté interlope. Conan Doyle est donc le premier vrai policier qui débarque en Pléiade, ouvrant peut-être la voie aux Maurice Leblanc, Agatha Christie, Raymond Chandler – que l’on se permette un peu de chimériser.
Les conditions d’une édition
Publier un auteur en Pléiade ne signifie pourtant pas toujours la même chose, car le biais choisi d’une édition peut changer d’une décennie à une autre. Celle-ci est dans le ton de l’édition Lovecraft parue il y a un an : heureuse, mais un peu paresseuse. Paresseuse, non tellement par rapport à ce qu’a pu être l’exégèse copieuse de la Pléiade des années 90 (sans doute l’acmé de la collection du point de vue des notices), mais par rapport à ses intentions et à leur degré de réalisation. La Pléiade Lovecraft était heureuse par la proposition d’une annotation – toute première fois de l’édition française qu’on éclairait à l’aide de notes sa lecture ! – inégale, parfois très intéressante, parfois trop orientée, heureuse aussi par sa présentation chronologique qui permettait de mesurer l’évolution du travail de Lovecraft, mais extrêmement malheureuse par sa pingrerie – l’oubli majeur de Kadath, dans un volume qui ne fait « que » 1200 pages, quand on sait que les standards de la collection peuvent lorgner jusqu’aux 2000 pages, est impardonnable, donnant au volume général l’impression d’un best-of un peu précipité. Il y a indéniablement un petit charme à lire dans d’aussi belles reliures que la Pléiade des œuvres que l’on aime, comme c’est le cas de Lovecraft et Conan Doyle, et gageons que les parieurs qui décident de ces publications mettent leurs deniers sur le plaisir que prendront les lecteurs à voir légitimer dans un bel appareil de cuir leurs lectures « honteuses ».
Mais on peut donner ce plaisir tout en réalisant un travail éditorial qui fasse date. Il y a donc un petit sentiment d’inachevé dans cette publication. Il y a certes tout Sherlock Holmes : toutes les nouvelles, les quatre romans, mais c’est tout. Enfin, que mettre de plus me diriez-vous, inutile de remplir ! quand on voit, pourtant, la minceur des volumes, on se dit qu’il aurait été tout à fait possible de les étoffer sans les bourrer. Sans en faire un volume qui portait sur le reste de l’œuvre de Conan Doyle, assez largement tombé dans l’oubli (ne surnage que les exploits du Professeur Challenger), l’on pouvait sans peine voir ce qu’il aurait été agréable d’y ajouter. D’abord les textes critiques, articles, lettres, préfaces de Conan Doyle qui reviennent sur la création de son personnage et de ses récits, bref, le paratexte toujours utile pour mieux saisir un geste créateur, tout ce qui a fait le sel des meilleures Pléiades. Même les volumes Bouquins consacrés à Sherlock Holmes, volumes pourtant vieux mais pilotés en leur temps par l’infatigablement curieux Francis Lacassin, sont plus généreux quant à ce paratexte – et sans les copier, il aurait été simple d’aller piocher dans le chapitre des mémoires de Conan Doyle qui reviennent sur Sherlock Holmes. On aurait pu, également, ouvrir doublement le volume : d’abord faire figurer éventuellement quelques continuations, et notamment celle du fils, Adrian Conan Doyle, en collaboration avec John Dickson Carr, qui sont d’une excellente facture et qui sont ancrées dans le texte-source selon une logique de complémentation assez sympathique. Mais on aurait pu également ne pas cantonner « Conan Doyle » à « Sherlock Holmes », et éventuellement offrir un échantillon de son travail de nouvelliste (il a en effet publié plusieurs recueils hors Sherlock) pour permettre une autre ligne de fuitequi, peut-être, permettait d’éclairer autrement le canon holmésien. C’est là en effet – autrefois – l’un des plaisirs de la Pléiade : celui d’aller plus loin, de creuser, de découvrir. Publier le crime en habit de majesté, on ne peut donc que le louer, tout en s’attristant que la réalisation paresseuse n’ait pas été à la hauteur de sa promesse.
L’annotation de ce volume procure toujours ce petit plaisir de voir ce que l’on aime être pris au sérieux – nous pouvons esquisser un petit frisson de satisfaction à l’idée de voir « La Ligue des Rouquins » annoté. Mais on pourra regretter que l’exégèse s’attache davantage à des questions dans l’air du temps, traitées de manière légère, plutôt qu’à des phénomènes proprement littéraires : le contexte de publication, l’influence du format de publication pour cette littérature, le sous-genre de récit policier du Conan Doyle crée, son rapport aux précurseurs et à ceux qui le suivront. Qu’on s’explique : les notices, en particulier la préface, passent un long moment, c’est-à-dire deux ou trois pages sur une introduction d’une quarantaine de pages, à défendre Conan Doyle face au tribunal, forcément imaginaire, de notre époque – pour montrer qu’il n’était pas raciste, que les préjugés qui existent dans ces textes sont le lieu des personnages et non de l’auteur, qui véhicule en cela l’air du temps et le contexte socioculturel de ces récits. Cette question n’est pas idiote à poser, mais la réponse qu’elle trouve dans ces pages est maladroite, parce qu’elle semble légitimée par un désir de défendre Conan Doyle alors qu’il n’y en a pas besoin. Si cette question avait été traitée de manière rigoureuse et efficace, pourquoi pas, mais son exécution maladroite, en plus d’être un peu irritante, prend surtout la place de l’analyse proprement littéraire – pourquoi Sherlock est-il un personnage si puissant, comment comprendre la dramaturgie de sa narration, les porosités génériques dont témoignent ces récits, leurs évolutions au fil du temps ?
S’il y avait une nécessité impérieuse d’interroger le canon de Sherlock Holmes depuis notre époque, on aurait pu s’intéresser davantage à la place relativement maigre et tronquée des femmes dans ces récits policiers. Il y a un grand nombre de personnages féminins qui transparaissent dans ses récits, mais ces femmes sont souvent limitées à des rôles passifs, héroïne à sauver, jeune fille au pair en détresse et autres silhouettes d’un même acabit. Seul fait exception le personnage d’Irène Adler, qui n’intervient que dans un récit, mais que la fiction cinématographique prolongera avec soin : c’est là un personnage non forcément original, parce qu’il se moule sur le modèle de la femme du monde libérée, mais véritablement puissant, et surtout capable de damer le pion à Sherlock Holmes. Il y aurait là quelque chose d’assez intéressant à creuser, qui permettrait d’évacuer le stéréotype forcément éculé que ces personnages féminins clichés, mais qui sont mis en balance avec un personnage aussi adroit, aussi intelligent, aussi magicien que Sherlock Holmes et qui surtout prend la poudre d’escampette très rapidement – dans cette tension entre la représentation exceptionnelle d’une femme-reine, et les rôles compassés du reste du personnel romanesque féminin, il y aurait à faire, notamment en la repositionnant par rapport à la femme fatale du roman noir américain, femme fatale que le personnage d’Irène Adler annonce mais pourtant dépasse.
Pourquoi lire les classiques du récit policier
On aurait pu donc s’attendre à ce que la question policière soit traitée sérieusement pour sa grande intronisation dans le panthéon Pléiade. L’une des grandes puissances de ces récits, ce qui permet son éternelle relecture, tient au genre policier et à une de ses caractéristiques. Conan Doyle n’invente pas la forme policière, avant lui il y eut Gaboriau, Wilkie Collins, Edgar Poe – et Robert Von Gulik nous a montré que le Juge Ti les précédait tous dans la littérature chinoise. Mais s’il n’invente pas la forme, il est indéniable que c’est lui qui, avec Agatha Christie puis Raymond Chandler bien des années après, l’a codifié de manière exemplaire : si Conan Doyle n’a pas inventé le roman policier, il en est pourtant le créateur – si on me pardonne cet aphorisme borgésien.
Et nous savons tous que l’un des plaisirs du roman policier tient à son paradoxe : il s’ouvre sur une brèche, une fissure produite par le crime dans l’ordre usuel du monde, mais se referme sur une résolution, le couronnement de l’intelligence et de la raison. Le récit policier est rassurant, confortable, confortant, surtout chez Conan Doyle et Christie : on y est bien, chez soi tout en étant ailleurs, et il est sûr que la présence d’un personnage récurrent nous conforte comme le retour éternel d’un très vieil ami. L’introduction du volume souligne à juste titre le caractère cosy des récits de Sherlock, le cosy du cab dans lequel on est transporté en regardant par la fenêtre la grisaille londonienne du dehors, le cosy du home, ce 211b Baker Street où l’on s’enfonce dans des fauteuils pour y réfléchir longuement dans la fumée des pipes, ce cosy du récit policier où l’on sait qu’une instance supérieurement intelligente nous rassurera, fera finalement triompher non l’ordre – car Holmes n’est pas un officiel, et les résolutions des récits n’incarcèrent pas toujours leurs criminels – mais la raison.
Sur la question de l’importance de l’auteur par rapport à l’évolution du récit policier, il est intéressant de comparer Conan Doyle et Agatha Christie, qui font si bien figures de père et de mère d’un genre qui est pourtant si canaille qu’il refuserait certainement d’avoir une parentalité si classique. Mais la comparaison est fructueuse parce que les deux ont quelque chose en commun en même temps que quelque chose de dissemblable. Conan Doyle a l’avantage de la préséance chronologique : il commence à écrire les Sherlock Holmes lorsqu’il n’est encore qu’un jeune homme vert de 26 ans, et les premiers récits de Sherlock portent les stigmates de cet élan, de cette esbroufe, et de cet éclair de génie – de cette jeunesse, tant du genre policier que de l’écrivain à cette époque, mais une jeunesse accompagnée d’une maestria narrative remarquable. Il est celui qui a eu l’intuition d’une brèche dans la littérature, où il a su s’aventurer – mais, c’est là le plus remarquable, en y donnant le plus haut sommet que cette forme aventureuse puisse connaître (et sans doute ce plus haut sommet s’explique-t-il par la fraicheur de celui qui écrivit ces récits). Il est peut-être moins professionnel, moins systématique, moins machiniste qu’Agatha Christie. Mais on retrouve chez lui, non aussi appliqué mais pourtant déjà intelligemment à l’œuvre, ce même talent combinatoire du crime qui fera le succès immense d’Agatha Christie.
Viendra ensuite Christie, reine-mère plus impérieuse, plus totale que ne sera Conan Doyle, plus fougueux, plus brouillon. Agatha Christie se réfère aux grands anciens, et l’on voit très clairement à quel point elle copie, dans son premier roman La Mystérieuse Affaire de Styles, le modèle narratif inventé par Conan Doyle ; la comparaison de son incipit avec celui d’une Étude en rouge le montre d’une manière criante, même grossière, tant la dénotation est flagrante à sa défaveur. Mais Conan Doyle apparaît justement à un moment où le genre policier était encore poreux face au modèle de l’aventure – ce que montrera aussi la série des Arsène Lupin – alors qu’Agatha Christie va s’éloigner de ce modèle aventureux (et très masculin) pour proposer une focalisation sur la détection et l’énigme– le whodunit – par le biais de personnages moins masculinisés – le si bizarre Hercule Poirot, sa copie Parker Pyne, le couple Beresford, puis l’armchair detective qu’est Miss Marple. Et là où Conan Doyle poursuivra un même sillage, Agatha Christie, plus ingénieuse, diversifiera ses éléments de détection, tant du point de vue des personnages que des combinaisons, tout en offrant un autre milieu comme sujet de l’enquête : cette société anglaise post-victorienne, si feutrée, si maline.
Mais l’autre caractéristique de Sherlock Holmes, qui en fait une œuvre de très haute littérature, vient aussi du pouvoir des classiques, de la succession de couches, de la sédimentation successive qui se dépose sur le lecteur. Holmes n’est pas seulement une œuvre qu’on lit mais qu’on relit, qui nous est rappelée notamment par le biais de ses adaptations : nous avons lu Sherlock Holmes, nous l’avons lu dans plusieurs éditions, celle du Livre de poche, celle du Masque, celle d’Omnibus, ces petits Librio à 2 €, mais nous avons aussi vu et revu Sherlock Holmes incarné par Jérémy Brett, Robert Downey Jr, Benedict Cumberbatch. Et la grande force des récits de Sherlock Holmes est leur capacité inusable à supporter la relecture : il s’agit peut-être des récits les plus frais de la littérature mondiale, par leur enthousiasme, leur dynamisme, leur confort, leur théâtralité – et peut-être, paradoxalement, que leur éternelle jeunesse vient de leur vieillesse, de leur anachronisme, le Holmes presque juvénile d’une Étude en Rouge n’est-il pas déjà un vieil homme avant l’heure ? Or s’ils sont déjà vieux, ils ne peuvent vieillir encore, sertis éternellement dans une époque neuve et glorieuse devant l’éternel, celle de la naissance du genre policier. Ce qui pourrait nous faire presque dire que Conan Doyle est peut-être le sommet de la littérature policière, ce qui ferait presque dire que les créateurs d’un genre sont peut-être les uniques écrivains de ce genre, à l’exemple de Lovecraft qui a porté à un point inégalé la pratique du fantastique horrifique – après il y a les variations, les épigones, avant il y a les précurseurs, mais il semble bien qu’à un certain point de l’évolution littéraire, quelque chose s’élève s’élance et se fige depuis une hauteur qui n’est jamais un éloignement par rapport à nous-mêmes, mais toujours quelque chose que l’on a à gravir et qui ainsi nous élève.
L’auteur qu’est Arthur Conan Doyle
Qu’en est-il, dès lors, de l’auteur lui-même et de ses accomplissements littéraires ? Conan Doyle a quelque chose de commun avec son personnage, que signale le premier roman écrit : c’est une forme assez étrange de dilettantisme et de maestria. Il est un auteur qui a su se professionnaliser, qui a su comprendre ce que signifiait être un écrivain qui produisait régulièrement, car c’est à cette catégorie qu’appartient Conan Doyle, comme tous les grands noms de la littérature policière (sauf peut-être Chandler) ; mais derrière ce métier, on sent le jeune homme plein de fougue, on sent ses intuitions un peu magiques, et son sens de la surprise et du coup de théâtre – c’est-à-dire qu’on sent la passion et le feu chez Conan Doyle, et que c’est bien le personnage de Sherlock Holmes qui lui permet d’exprimer ce caractère flamboyant, magicien.
Il est intéressant de se souvenir que l’une des amitiés littéraires de Conan Doyle est Robert Louis Stevenson. Le rapprochement entre les deux est évident mais ténu : c’est évidemment le Londres brumeux de Docteur Jekyll et Mister Hyde, dont on aurait évidemment rêvé qu’il croise la route de Sherlock Holmes, mais c’est aussi le spectre inassouvi et jamais rencontré de Jack The Ripper, Jack l’Éventreur, qui est l’hypertrophie du réel qui a supplanté la fiction. Si Robert Louis Stevenson a d’autres points communs avec Conan Doyle – l’exécution parfaite de leur livre-maître, notamment -, leur dissemblance est tout aussi éloquente, parce que Stevenson n’a pas autant de métier que Conan Doyle. On le voit lorsqu’on s’intéresse à ses autres œuvres, qui n’ont pas ce degré d’exécution qu’a L’Île au trésor : Stevenson montre plus de dilettantisme, plus de caractère artiste, et ce alors que cette veine existe bel et bien chez Conan Doyle, mais qu’elle est plus contrôlée, plus tamisée par un métier qui est rentré peu à peu.

Le personnage qu’est Sherlock Holmes
S’il est évident que le roman policier incarne une certaine représentation du monde, celle où le crime est rattrapé par la vérité et la justice, la littérature de Sherlock Holmes offre une certaine représentation du monde : rusée, patiente, un peu froide, cérébrale, désabusée – ce qui revient à dire que les aventures de Sherlock Holmes peuvent tout à fait se lire comme un bréviaire du monde. Sherlock Holmes, Watson, et le narrateur derrière eux, ne se privent pas d’énoncer des maximes de sagesse qu’on pourrait s’amuser à recopier, comme on pourrait lister tous les conseils donnés par Sherlock Holmes à de futurs limiers en herbe. Les liens entre la littérature policière et l’appareil judiciaire permettent d’approcher l’humanité par sa cime la plus aiguisée, le crime, et ce qu’il révèle de la fameuse nature humaine.
Il serait trop long et trop fastidieux de lister tout ce que Sherlock Holmes nous a appris, et continue à nous apprendre, mais l’on peut retenir une chose, qui semble pittoresque et anecdotique, mais qui est utilisé dans bien des récits et qui dit beaucoup du personnage et de son auteur, c’est le subterfuge de la mystification. En effet, Sherlock Holmes est quelqu’un qui n’hésite pas à recourir non au masque mais au déguisement, au travestissement théâtral, et ce afin d’infiltrer tel milieu, s’introduire dans tel lieu – et ce que nous dit Sherlock Holmes c’est que c’est ce travestissement qui permet justement de démasquer les autres. C’est en acceptant de jouer, de jouer le jeu malicieux, rusé, du subterfuge que l’on peut accoucher de la vérité. On accouche toujours un peu de la vérité grâce aux forceps, en témoigne la maïeutique de Socrate, qui sous ses couverts aimables et mouchetés est en fait, dans les dialogues platoniciens, un formidable rouleau compresseur qui détruit ses interlocuteurs. La maïeutique de Sherlock Holmes est différente, parce qu’elle est tout aussi agressive que celle de Socrate, mais finalement beaucoup plus adroite, beaucoup plus rusée – mais avec ce point commun qu’il n’y a jamais, ou presque interlocuteur ou adversaire à leur hauteur.
Ce qui fait la réussite romanesque de Sherlock Holmes tient peut-être à son caractère héroïque. Ce serait abuser des mots et faire saillir des traits pas si saillants que de dire qu’il est antihéroïque, car il présente toutes les caractéristiques du héros épique : l’intelligence, le courage, l’exceptionnalité. Et il est regardé comme tel par le personnage de son faire-valoir : il est admiré parce qu’il est admirable. Mais il a des caractéristiques antihéroïques, qui sont différentes des failles qu’exploitaient volontiers les personnages des fictions populaires. Car la caractéristique antihéroïque qui fait la singularité de ce personnage est sa misanthropie, sa place de marginal, de rebut dans la société humaine. Il est indéniable que, sur cette question-là, le personnage de Sherlock Holmes est un point historique de l’évolution du personnage romanesque. Il n’y a qu’à voir la manière magistrale dont l’a exemplifié sa plus belle adaptation à l’aube du XXIe siècle, Dr House. Si le Phileas Fogg de Jules Verne est souvent singularisé par son caractère robotique, Sherlock Holmes a résolument quelque chose d’inhumain, ne serait-ce que par son célibat misogyne et misanthrope – il est celui pour qui l’exceptionnelle intelligence est un pharmakon, à la fois don et tare, élection et punition, auréole et guignon. Élection car il le distingue des autres, punition car il le sépare des autres – et l’un des charmes réconfortants de ces récits tient au fait qu’on peut toujours trouver un compagnon dans cette immense solitude, toujours existe un Watson, un Wilson que ne rebute pas totalement l’imbuvabilité que le caprice du génie donne en spectacle au monde auquel il n’arrive pas à appartenir. C’est un type proche, évidemment, du héros romantique puis gothique, mais il n’en pas une simple adaptation, car le type holmésien n’est pas une déclinaison dramatique du maudit, du dandy, de l’aristocrate ; il est un produit beaucoup plus moderne, la manifestation la plus belle, peut-être, de cette civilisation née dans les mutations industrielles et l’oecumanisation coruscante des villes. Il est l’individu qui ne se distingue ni par son identité, sa classe, sa fonction sociales, mais par l’intellect élevé au rang d’art.
C’est donc dire que Sherlock Holmes a créé plusieurs types romanesques, et que la réussite des récits de Conan Doyle tient justement au pluriel de ses inventions : le récit policier, le détective, l’ombre du fantastique. Car l’ombre fantastique et gothique est peut-être l’autre grand apport de Conan Doyle à la littérature policière, sa touche qui le rend si différent des autres grands noms : toutes ces pièces closes, ces vieux manoirs, cette campagne taiseuse, ces sous-sols londoniens, cet art du déguisement et du masque, « Le Vampire du Sussex », « La Crinière du lion » et sa méduse maléfique, « Le Visage Jaune », et bien sûr le clou du Chien des Baskerville. Cette ombre gothique, très présente par la teinte qui se dégage des récits, est à la croisée du fantastique et de la raison, comme elle existait déjà chez Poe, mais chez Conan Doyle elle prend une forme nouvelle puisqu’elle va venir caractériser la magieholmésienne.
Ce qu’il y a de fort dans le personnage de Sherlock Holmes, c’est qu’il est évidemment magicien, prestidigitateur, metteur en scène de sa propre dramaturgie, parce qu’il ne dévoile pas tout de suite ; et le bon narrateur qu’est Watson nous permet de rester dans cette ignorance première. Mais c’est aussi un cartésien, un leveur de masque, un raisonneur, un explicitateur : il est celui qui explique le monde mais aussi celui qui explique comment il a réalisé le tour de magie qui a charmé celui qui le regardait. Et la grande force de Sherlock Holmes – ce en quoi il est le plus magicien – réside dans le fait que le dévoilement du mécanisme n’enlève absolument pas la magie, mais qu’au contraire il la couronne – comme quelque chose d’exceptionnel et surréel, mais pragmatique, centré sur des faits.
Comment pourrions-nous dès lors ne pas voir que Sherlock Holmes est peut-être l’un des personnages les plus puissants de la littérature, et que cette puissance ne vient pas seulement de son succès populaire et de ses multiples adaptations, mais qu’il vient bien du talent romanesque de Conan Doyle qui a su créer un personnage phénoménal, qui a su le mettre en œuvre dans ce qui est peut-être certainement les meilleures nouvelles de la littérature policière, et dans des romans là aussi monstrueux, dont la cime est peut-être Le Chien des Baskerville – qui brille, avec quelques autres livres comme L’île au Trésor, au firmament presque parfait des livres impeccablement exécutés, de grands œuvres dont la littérature peut être fière ?
Il y a donc une évidence à voir Conan Doyle en Pléiade, parce qu’il est peut-être l’écrivain le plus accompli de la littérature populaire : celui à la réussite la plus grande, de manière incontestable, mais surtout celui à la qualité la plus pure – celui qui a su le mieux adapter la contrainte marchande de la publication avec la nécessité de créer de nouvelles façons, de nouveaux imaginaires. Une évidence, parce que certaines œuvres de Conan Doyle sont parmi les réussites les plus exemplaires de la littérature mondiale ; une évidence, parce que Conan Doyle a élevé la littérature populaire à un point d’acmé, où la puissance de ses personnages, l’excellence de sa maîtrise narrative, le bagage culturel et social charrié par ses récits, l’ingéniosité et l’intelligence de ses œuvres, tout cela scintille, brille, non d’un or surfait ou un peu vieilli mais d’une lumière éclatante, vraie, franche – le pur plaisir que provoque la pleine fiction .
Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 1&2, La Pléïade Gallimard, parus le 15 mai 2025. Disponible également en coffret.