Difficile de savoir où nous sommes. Seul le titre donne une piste : Les Colombes souillées de Tijuana. Ce qui est certain, c’est que nous sommes aux bords du monde, de notre monde globalisé, et que Jean-Charles Hue semble bien décidé à nous les révéler « à sec », sans pommade humanitaire ni indignation documentée.
Écrit autour de sa vie de Palestinien vivant à Paris, de la nostalgie de la Palestine, de l’activité de journaliste, de l’existence des êtres broyés et de la nature détruite, Exercices d’apprentissage écrit un Je à la fois singulier et collectif, une poésie qui est peut-être un contre-pouvoir. Entretien avec Tarik Hamdan.
On n’attendait plus grand-chose de Wim Wenders. Réalisateur de chef d’œuvres comme Paris Texas ou Les Ailes du désir, l’un des princes du cinéma des années 70-80, n’avait plus réalisé de fiction à la hauteur de son talent depuis Si Loin, si proche (et je suis gentil). Quelques documentaires nous rappelaient son talent, des films, entre le correct (Lisbonne Story) et le franchement mauvais (presque tous les autres) l’avaient renvoyé au musée Grévin des génies en mal d’inspiration, dépassé, comme les Rolling Stones, Lou Reed et les vestes en jean. Un ange déchu. Et puis ce miracle, le grand film que l’on n’attendait plus, Perfect Days, film aussi personnel que bouleversant, inventant le concept de misanthropie humaniste. Peut-être le film le plus poétique de l’œuvre du réalisateur des Ailes du désir.
Personne n’a oublié Dans les geôles de Sibérie, ce remarquable récit, paru en 2020, où Yoann Barbereau racontait comment, victime d’un coup monté (d’un kompromat) et emprisonné (puis assigné à résidence et contraint de porter un bracelet électronique), il était parvenu à échapper, à Irkoutsk, en Russie, à la veille d’un procès jugé d’avance, aux griffes du FSB. Une cavale sans autres moyens que son courage et l’aide de quelques amis, dont surtout cette Yana qui donne son nom au titre de ce deuxième livre. Une figure féminine dont on ne découvre la personnalité hors du commun qu’avec ce nouveau récit.
Tandis qu’il se trouvait ce jour-là au café, dans l’attente d’on ne sait qui, Walter Benjamin raconte, dans Chronique berlinoise, qu’une idée s’imposa à lui avec « une violence irrésistible ». De quoi s’agissait-il ? Qu’est-ce qui se laissa soudain entrevoir ? Rien de moins que le tracé d’« un graphique qui schématiserait sa vie ». Cette idée, on le sait, Benjamin allait la retrouver plus d’une fois, la méditer, sans jamais lui donner une vraie forme.
Orphée : le premier poète, celui-là même qui précède Homère, l’origine légendaire et tragique de la condition de l’artiste. On ne sait par quel bout le saisir tant son histoire a été racontée, tant son mythe a été figuré et déformé par une postérité qui l’a choisi comme emblème. Orphée c’est le poète magique, capable de transfigurer le monde qui l’entoure, de faire parler pierre, arbre, rivière, c’est celui capable de vaincre les puissances de la mort par la beauté envoûtante de son chant, mais c’est aussi celui qui ne peut échapper au fatum tragique du destin, et c’est celui éparpillé par les serres cruelles des femmes qui le déchirent. Comment saisir Orphée alors même qu’il n’est pas une œuvre, ni un auteur, mais un mythe qui ouvre la porte de la littérature pour toute une civilisation et pour ses descendants ?
Continuer à faire semblant – qu’on se rassure, tel n’est pas le projet de cette chronique ; cette brève proposition m’est venue quand je cherchais à m’informer sur la liste des albums retenus pour la sélection officielle du Festival d’Angoulême.
Arnaud réouvre son chantier. Les fouilles reprennent : cette vaste entreprise de dérushage de l’inconscient collectif américain commencée avec Diane Wellington il y a dix ans. On lui a confié un trésor, des kilomètres de pellicule U.S, d’archives de toutes natures, comme on confiait aux premiers colons d’immenses espaces à défricher. Il a carte blanche pour labourer, triturer, farfouiller, se perdre, s’y retrouver.
Avez-vous déjà remarqué que le premier son que vous entendez le matin en vous réveillant conditionne votre humeur pour la journée à venir ?
Avec Fou de Paris, Eugène Savitzkaya signe indubitablement l’un des plus beaux romans de l’année, et assurément l’un de ses plus remarquables récits au sein d’une œuvre déjà majeure de notre contemporain. C’est peu de dire que, porté par une langue d’une rare puissance, Savitzkaya donne à lire et livre à la sensation la plus sauvage un Paris que traverse un singulier narrateur. Hanté par la figure d’un poète méconnu, Hégésippe Moreau, Fou de Paris se lit comme le conte féérique d’une odyssée sensuelle dans la capitale française. Une odyssée qui, de Sarkozy aux confinements en passant par la tragédie des attentats, dévoile une résonance politique plus vive encore que dans les autres récits de Savitzkaya. Un très grand texte dont Diacritik ne pouvait faire l’économie d’interroger son auteur le temps d’un grand entretien.
« L’art des morts et celui du linge requièrent des mouvements d’une égale minutie », Audrée Wilhelmy, Peau-de-sang.
En septembre dernier, au début du mois, les éditions Leméac ont publié à Montréal Peau-de-sang, le sixième livre d’Audrée Wilhelmy, une jeune auteure québécoise dont la voix riche et singulière exalte le féminin dans une langue romanesque et une narration qui empruntent à l’univers du conte, et notamment à celui du conte cruel, voire comme ici à celui du conte pour adultes.
Audrée Wilhelmy, dans Peau-de-sang, votre narratrice est morte, aussi est-ce depuis l’outre-tombe qu’elle relate son histoire. Votre personnage n’en est pas moins lumineux. Comme si son assassinat n’avait pas porté atteinte à sa puissance de vie. N’est-ce pas là une allégorie du féminin ?