Tarik Hamdan : « On peut être aussi concerné par des choses comme un citronnier » (Exercices d’apprentissage)

Tarik Hamdan (DR)

Écrit autour de sa vie de Palestinien vivant à Paris, de la nostalgie de la Palestine, de l’activité de journaliste, de l’existence des êtres broyés et de la nature détruite, Exercices d’apprentissage écrit un Je à la fois singulier et collectif, une poésie qui est peut-être un contre-pouvoir. Entretien avec Tarik Hamdan.

Dans votre livre, il y a le temps tellurique des grands mouvements de la Terre, et il y a le temps des humains. Les deux ne sont pas sur le même tempo, pas du tout…

On ne porte pas d’habitude beaucoup d’attention à cette idée : sur la Terre, il y a du pain pour tout le monde. On n’a pas besoin de faire des guerres. Pourquoi y a-t-il toujours des guerres, sinon pour les ressources ? Pourtant, il y en a assez pour tout le monde. Le problème est qu’il y a toujours un camp qui veut pour lui toutes les ressources.

Vous êtes journaliste et vous recevez les nouvelles chaque jour, ce qui doit être particulièrement éprouvant étant donné l’état du monde. Un de vos poèmes s’intitule « Les nouvelles du matin ». Vous dites que dans notre monde aujourd’hui, nous sommes plantés chaque matin sinon devant la télé, en tout cas les informations : il y a une archi-consommation, une boulimie d’information. Les informations se répètent tout le temps, toute la journée. Il y a des événements complexes qui sont problématisés de façon intentionnellement subjective. Tout ceci devient obsédant et même insupportable.

C’est tout à fait ça. Il y a trois ou quatre agences qui décident chaque jour des nouvelles que nous devons savoir. Le résultat est que beaucoup de gens pensent que c’est ça la nouvelle, que c’est telle nouvelle qui est importante, alors qu’il y a beaucoup d’autres choses qui arrivent : ce qui arrive dans tel ou tel pays, on le trouve nulle part, et parfois ce qui est diffusé, ça ne l’est pas de manière correcte, ça peut l’être de manière mensongère. Ce qui est en jeu, ce sont des questions politiques. Ce qui est en jeu, c’est le pouvoir de pays dominants qui décident de l’information.

Vous pensez que les directions des grandes agences d’information sont conscientes de cela, qu’elles agissent ainsi consciemment ? Ou bien sont-elles tellement programmées dans leur conception du monde que cela se fait en quelque sorte spontanément ?

Je crois que c’est les deux. Je suis Palestinien. Il y a en ce moment une guerre horrible en Palestine. Je regarde beaucoup de chaînes d’info, françaises, anglaises, arabes. Je constate que la façon de parler de ce qui se passe en Palestine n’est pas du tout du même niveau. Je constate aussi que chaque ligne éditoriale choisit ce qui convient le mieux à sa conception politique. Est-ce qu’il s’agit pour toutes ces rédactions de dire la vérité ? Je ne pense pas.

On remarque que, en tout cas en France, tous les journaux parlent en même temps des mêmes choses. Les mêmes informations sont reprises par tout le monde au même moment.

Oui, parce que la source de l’information, c’est la même.

Dans votre livre, dans un texte où il est question d’un citronnier, vous développez une allégorie qui concerne la perte de son sol, de sa terre.

Oui, on peut être aussi concerné par des choses comme un citronnier, que l’on peut tuer, qui sont dépréciées, qui ne comptent pas.

Un de vos poèmes, qui s’intitule « Vérité », ne semble pas laisser beaucoup d’espoir…

Mais il y a aussi un autre texte qui concerne justement l’espoir et qui s’appelle « La tyrannie de l’espoir ». C’est comme la liberté, on cherche toujours la liberté, et on cherche toujours l’espoir. Mais il n’y a jamais de réponse, de terme. Peut-être que c’est cela qui donne un sens à notre vie, non ? Ce qui est certain, c’est qu’avec la domination il n’y a jamais de justice…

Votre livre se situe entre la nostalgie et la colère. Il y a la douleur du déracinement et de l’exil, la colère contre le destin de la Palestine, la recherche de la liberté, la recherche de sa propre identité. En parlant d’identité, vous êtes devenu français mais vous dites aussi que vous avez du mal à vous sentir français…

Particulièrement en ce moment, quand je vois les politiques et les médias et leur rapport à ce qui se passe en Palestine. Leur discours est injuste. C’est un discours qui ignore dix millions de Palestiniens. On a l’impression que la vie de ces dix millions de Palestiniens n’est pas importante, qu’elle ne compte pas. Tous ces Palestiniens morts ne semblent pas être un problème, leurs vies ne comptent pas. Il y a toujours un double standard et la question de la domination. Se posent des questions sur la démocratie, les droits humains, toutes ces valeurs…

On retrouve ce que l’on disait au début : ce n’est pas parce qu’un discours domine, qu’il est le plus fort et le plus présent, qu’il est le seul ni le plus valable. De fait, l’identité d’un pays, ce n’est pas ce que dit le journal télévisé ni ce que disent les gouvernants.

Oui, c’est vrai. Il y a eu des manifestations pro-palestiniennes, dont certaines ont d’ailleurs été interdites, comme si tu pouvais parler de tout sauf de la Palestine. Et ceci me gêne beaucoup, en tant que Palestinien et en tant que Français.

Vous évoquez la difficulté, la peur d’être prisonnier de son identité.

Par exemple, je suis très fier de mon identité de Palestinien mais parfois c’est un peu lourd. Le problème, c’est quand ton identité, pour les autres, vient en premier et que toi tu viens après. On te réduit souvent à cela : tu es Palestinien, tu dois parler de la Palestine, de causes politiques, etc.

 

Dans votre poème « Une même pièce », il est question de la problématique du pouvoir et de la justice – de la justice qui exprime l’avis du pouvoir majoritaire.

Oui, c’est la question de la domination : le plus fort dit ce qui est juste.

Tarik Hamdan, Exercices d’apprentissage, éditions LansKine, août 2023, 88 pages, 14€.