David King est à la tête d’un empire. Les camions bleus de son entreprise de déménagement vous font des queues de poisson sur les routes, vous ne pouvez pas rater ses pubs sur les chaînes câblées, à la radio ou en 4×3 sur les murs : King’s Moving, déménageurs depuis 1948 pour les 5 boroughs de New York et 3 États voisins, sans compter les six entrepôts de stockage télésurveillés, climatisés et accessibles 24/7. Cet empire, Joshua Cohen en fait le biais d’une saisie caustique de notre époque, dans un roman qualifié par le New Yorker de « Soprano à la juive ».

C’est le corps qui décide. Au réveil, il arrive qu’il soit impossible d’atteindre la table de travail, ne serait-ce que pour mettre en route l’ordinateur ; ou de s’installer au piano, pour le plaisir d’improviser ; ou encore de tracer quelques lignes hésitantes au crayon sur une feuille volante. Pourtant, bien que sonné par l’intrusion d’un virus, l’esprit pense avoir encore le monopole de la volonté. Il doit cependant abdiquer tant le corps manifeste de désir d’immobilité, et surtout de silence. Pour l’instant, le plus urgent est d’arriver à ne penser à rien.

29 janvier 2024. J’écris ces lignes après une semaine d’arrêt, histoire de reprendre ce Journal de lecture du Terrain vague : de retrouver le chemin des mots, afin de laisser une trace de cette expérience, à la fois banale et énigmatique, d’être délivré de toute attente, comme projeté dans un monde où l’on pourrait s’évanouir sans inquiétude dans le temps suspendu. Mais c’est un rêve…

« Aucun livre de ne sera jamais à la hauteur du vrai jeu de pouvoir »

Comment ne pas penser à Amadeus de Milos Forman — film inspiré de la pièce de Peter Schaffer, elle même inspirée d’une pièce en un acte d’Alexandre Pouchkine —, avec Vadim Baranov en Salieri et le narrateur du Mage du Kremlin intronisé confesseur nocturne ? Vadim Baranov est une invention, un personnage de fiction possédant néanmoins de nombreuses ressemblances avec Vladislav Sourkov, ex-éminence grise de Vladimir Poutine. Mais de magie il n’est nullement question dans le livre de Giuliano da Empoli. À moins de considérer que manipulation des masses, déstabilisation et coups de force sont les « trucs » des illusionnistes, des spin doctors et des dictateurs qu’ils conseillent.

« Durant mes études, j’ai compris que l’histoire de l’art et la peinture étaient quasi exclusivement masculines. C’est pour exposer ce sexisme que je me suis saisie de la broderie, perçue comme relevant du domestique, donc du féminin. Mais à travers le fil et l’aiguille, c’est bien de peinture qu’il est question. Je suis peintre avant tout. »

Ghada Amer

Jusqu’au 25 février prochain, la galerie Polaris (75003) expose un ensemble de photographies de Ruddy Roye. Le photographe jamaïquain, vivant aux États-Unis, réalise ses images dans la rue, à l’occasion de rencontres. Si les personnes photographiées sont le plus souvent noires, pauvres, déclassées, il ne s’agit pourtant pas de tomber dans une sorte de misérabiliste mais de créer selon un but politique autant qu’esthétique.

Dans un (quasi)seule en scène, Ludovic Lagarde s’empare du flot d’Elfriede Jelinek, poétesse autrichienne nobelisée mais refusant d’honorer de sa récompense sa patrie diversement entachée par son histoire et son actualité politique. Autrice intransigeante, elle s’insurge dans des poèmes militants contre les figures patriarcales, qu’elles soient contemporaines, comme dans Sur la voie royale, ou archaïques (on a vu le sort fait à Orphée dans Ombre, Eurydice parle, mis en scène superbement par Katie Mitchell en 2018).  Sur la voie royale est écrit comme un brûlot le soir de la première (et dernière ?) élection de Trump à la présidence des États-Unis. Le tout puissant roi de pacotille évoqué ici à travers ses discours grossiers et ses actes violents, c’est ce président dont il n’est pas besoin de prononcer le nom pour l’identifier avec certitude.

Real life est le premier roman de l’auteur américain Brandon Taylor. Situé dans une université américaine, le livre développe une narration centrée sur les limites du langage et du sensible, la « réalité » qui apparaît ou qui est dite renvoyant à un double qui n’est pas vu ni dit, qui en tout cas ne l’est pas immédiatement, qui peut-être ne peut pas l’être.

Les éditions du Sous-Sol publient, dans leur nouvelle collection de poche, « Souterrains » le premier livre de Ted Conover, Rolling nowhere, sous le titre Au fil du rail. L’occasion pour Diacritik de republier un entretien réalisé à l’occasion de la sortie en grand format du livre. La grande figure du journalisme américain avait évoqué les quatre mois passés en 1980 avec les « hobos », la forme très particulière qu’il a donnée à ce livre (devenu culte) et de nous donner sa définition du journalisme littéraire.

Le 18 décembre 2023, La Maison de l’Amérique latine a accueilli une soirée « Coïncidences Maurice Olender » autour d’Une histoire universelle des ruines, en compagnie Alain Schnapp, auteur du livre, et de ses invités Cecilia D’Ercole, François Hartog, Krzysztof Pomian. Diacritik, partenaire de l’événement, vous en propose une captation vidéo.

Tout commence un soir d’été, au bord d’un lac, dans une ville universitaire justement « bâtie sur trois lacs », Madison, jamais nommée. Wallace hésite à rejoindre ses camarades. Il « se posta sur une terrasse en hauteur et considéra la mêlée, tentant de repérer son propre groupe de Blancs », Miller, Yngve, Cole et Vincent. Tous sont étudiants en troisième cycle de biochimie dans cette ville du Midwest, leur promo « était la première depuis plus de trente ans à inclure un Noir », Wallace. En une scène, véritable précipité, Brandon Taylor pose un cadre qui est aussi un programme romanesque, entrer dans le genre si codifié du campus novel depuis un regard excentré. Wallace est cette marge, par son origine sociale, par sa couleur de peau, par sa personnalité en retrait.

Dix ans ont passé depuis l’arrivée de True Detective sur HBO sur les écrans. Créée par Nic Pizzolatto, la série policière anthologique avait fait date dans le paysage des TV shows qui comptent. L’irruption d’un duo de flics torturés (chacun à leur manière) au service d’une loi et d’un ordre moins irréprochables avaient fait exploser le genre et déjoué les codes de la série policière traditionnelle, faite d’enquêteurs probes et sans aspérité(s), d’intrigues formatées et manichéennes.