Juliette Riedler : ce qui nous dépasse, ce qui nous contient (Vieille Petite Fille, précédé de Lettres à Jean-Loup Rivière)

Red Riding Hood, design : Libuše Niklová ©LToman/WikiCommons

Avec Vieille Petite Fille, précédé de Lettres à Jean-Loup Rivière, Juliette Riedler et les éditions Tango Girafe font l’heureux pari de publier deux textes en apparence différents mais dont les correspondances ne manquent pas.

On dira de Vieille Petite Fille qu’elle est une réécriture du Petit Chaperon rouge, un conte et donc une fiction où une jeune femme, face au loup, interroge sa position de fille, de petite-fille et l’histoire matrilinéaire.

On dira des Lettres à Jean-Loup Rivière qu’elles sont une série de lettres écrites à la mort du directeur de thèse de l’autrice. Que le vacillement du réel cherche ses appuis dans l’écriture quotidienne de l’absence et de l’arrachement.

On dira cela sans n’avoir rien dit qu’une lecture de structure et de surface, et l’énonçant, toutefois, on dira alors la différence majeure qui s’opère entre les deux textes d’un même livre qui n’en sont pas des faces mais des sorties, des lignes de fuite et des altérations possibles. La fiction altère – ouvre et libère – l’espace du deuil pour un théâtre des images. La lettre altère – déchire et déplace – l’espace des corps pour une histoire des héritages.

Barthes rappelle que la lettre « n’a pas de valeur tactique : elle est purement expressive » (Fragments d’un discours amoureux). Il ajoute : « ce que j’engage avec l’autre, c’est une relation, non une correspondance : la relation met en rapport deux images. »

Si la lettre précède le conte, dans le livre de Juliette Riedler, c’est qu’elle engage depuis soi le geste premier d’individuation et de subjectivation pour mieux, ensuite, faire un pas de côté. La fiction ne fuit pas la lettre, la lettre ne justifie pas la fiction. Les deux sont le mouvement réversible d’un sujet qui dit « je » de toutes les manières possibles. Alors, la relation est une relation du « je » au « je » : elle n’enferme rien dans l’autotélisme de soi, elle déploie à l’inverse la possibilité d’une pluralité assez vaste pour jouer de la plasticité des codes et des formes, déjouer les assignations, s’altérer et se laisser altérer : là où advient l’autre.

Un troisième déplacement dirait alors combien est à l’œuvre ici, en pratique, la réflexion portée par Juliette Riedler dans son essai 7 femmes en scène – Émancipations d’actrices paru aux éditions L’extrême contemporain. Si elle y étudie l’émancipation des femmes par le geste d’individuation d’une scène qui désassigne, à sa manière, la matérialité relationnelle (« rapports deux images ») du livre édité par les éditions Tango Girafe apparaît comme exemplaire et témoigne, tant par l’objet que par les textes, « d’une pensée en relation avec ce qui nous dépasse et nous contient » (postface de l’autrice).

Ces dispositifs relationnels sont également déployés au sein de chaque texte. Si les conditions d’écriture des lettres appellent une adresse et à l’élégie, elles sont doublées par l’instantanéité du geste qui confère à la langue une puissance tantôt dramatique tantôt pathétique tant elle énonce, depuis une position impossible, le drame de l’abandon face à qui a disparu : « Je me rends compte que ce sont les dernières lettres que je vous adresse. Mon corps aujourd’hui pèse une tonne. Je me traîne. »

Écrire, imposer une temporalité de l’écriture, c’est aussi courir après le temps qui bientôt séparera définitivement la réalité des corps. Espérer donner une forme à la mémoire qui soudain se déverse comme une impossible reconduction et l’adresse épuisée. Alors, le « je » se fait pluriel dans sa manière d’embrasser le monde, de faire corps en partage avec la mémoire : « De toute façon, vous resterez mon interlocuteur chéri, celui à qui je pourrai m’adresser si cela ne va pas, j’essaierai d’écouter votre silence, je méditerai les quelques phrases que vous m’avez dites, ou mâchouillerai un peu de votre présence. Je vous ai dans le corps. Vous avez imprimé votre marque en moi Jean-Loup, elle est indélébile. Je vous concrétise, je vous synthétise, je vous métabolise, vous amalgame vous aime tout entier et tout court. »

L’expressivité radicale de la lettre porte en elle la dramaturgie de l’écriture puisqu’elle énonce ses propres nœuds et les accentue. Si Juliette Riedler répondra mouvement, déplacement ou décentrement, les textes interrogent les places que l’on se crée et qui nous instituent parfois dans des rôles qui ne sont pas les nôtres – ou finissent par ne plus l’être : tel est le cas du Petit Chaperon rouge et de la redistribution des paroles et de l’héritage au sein de l’histoire matrilinéaire ; tel est le cas de l’énonciatrice des lettres. En effet, dans l’intimité du discours épistolaire, quelle place pour le rapport maître/élève ? quel héritage de la pensée et de l’esprit critique ? quel respect de l’autorité intellectuelle et quelle stimulation du désaccord et de la dialectique ?

À sa manière, le Loup du conte incarne cette figure séduisante qui peut occuper le rôle tutélaire d’une grand-mère réversible. Il ouvre toutefois plus largement une réflexion sur nos propres positions de séduction face à des figures que l’on convoque et il questionne de manière quasi spinoziste nos désirs. Là se dessine une des sorties émancipatrices : « mettre des mots pour extraire de soi, pour se regarder de l’intérieur, non via les projections d’un auteur, mais au miroir d’une histoire, et voir depuis ce que je peux en dire, ce que je peux en faire – et orienter différemment les fils narratifs, sortir de l’idée de prédestination mortifère, retrouver la joie » (postface de l’autrice).

Autrement dit : mettre du mouvement, et du mouvement dans la lutte des regards plaqués sur nous, et ceux que l’on reconduit dans un schéma désirant inauthentique. Il y a confusion. Le texte lui-même le matérialise dans la répartition libre des voix (dernier volet) et l’amalgame des corps. Si Jean-Loup mort est amalgamé dans le corps de l’énonciatrice qui voudrait le perpétuer, la non-héroïne du conte voudrait à son tour être amalgamée dans le gens Loup, non par fétichisme anthropophagique, mais par expressivité radicale : « Je suis tellement jalousie, Loup. Je suis tellement jalouse que je semble incapable d’aimer. Chaque amour possible m’apparaît comme volontés d’appropriation et de démembrement. Tu vois, si je te mange, je souhaite que tu me dévores, je veux disparaître dans ton corps. »

Pour autant, le « je » n’y cède pas mais interroge les seuils, apprivoise l’altération, par la dramaturgie fantasmatique de la dévoration qui devient symbolique. Cette dramaturgie pose la vaste question de l’intention de nos désirs qui serait celle de ce que l’on charge malgré nous dans les liens qui se tissent, l’expressivité immanifeste dans la relation amoureuse et sensible : « Comment aimer sans se réduire ? Comment se laisser approcher ? Comment aimer les hommes ? Comment ne pas les fourrer de fantômes ? […] Comment laisser jouer juste les forces comme un jeu d’enfant, comme un art d’équilibriste, en laissant choir les outils du pouvoir loin là-bas dans le vide, où l’on n’ira pas, où l’on n’ira plus. »

Vieille Petite Fille précédé de Lettres à Jean-Loup Rivière joue des formes et des modes d’expressivité. Le livre construit ses propres scènes de pensées et de questionnements, convoque des scènes de soi qui ne sont pas exemplaires mais contingentes. Elles se parent alors de la gratuité audacieuse de l’écriture qui, défaite des concessions, travaille l’altération du « je » pour en comprendre les contradictions et les contrariétés, agrandir les espaces et quitter la binarisation des discours, désangler les regards et le sien propre d’abord.

Peut-être aussi est-ce pour cela que le livre se déploie – et le texte avant lui – sous de nouvelles formes : mises en scène, lectures, dispositifs d’écoute… D’autres expressivités encore qui en performent le geste critique et la plasticité formelle.

Juliette Riedler, Vieille Petite Fille précédé de Lettres à Jean-Loup Rivière, éditions Tango Girafe, octobre 2024, 120 pages, 18€.

Vieille Petite Fille est monté dès le 2 mai 2025 au 3T (Saint-Denis), dans une mise en scène de Floriane Comméléran. Avec : Anthony Audoux, India de Almeida, Juliette Séjourné. Musique : Antoine François. Décors : Cécilia Galli.

On pourra écouter dans le hall du Théâtre, durant tout le mois de mai, les Lettres à Jean-Loup Rivière, lues par Juliette Séjourné.