« Je pourrais acheter aux puces des albums de famille d’inconnus » Édouard Levé, Dictionnaire (« Photographie »), Inédits, P.O.L, 2022

Christophe Boltanski est le romancier de vies réelles passées sous silence, des strates et documents qui gardent leurs traces. L’écrivain les exhume pour retrouver un récit souterrain et oublié pourtant articulé à la grande histoire et aux scansions sociales et politiques de nos présents.

Indéniablement, Antoine Wauters a signé avec Mahmoud ou la montée des eaux un très grand roman, qui sort en poche chez Folio. Véritable splendeur de langue, bouleversante épopée d’un homme pris dans plus d’un demi-siècle d’histoire de la Syrie, chant nu sur la nature qui tremble devant l’humanité et sa rage de destruction : tels sont les mots qui viennent pour tâcher de retranscrire la force vive d’un récit qui emporte tout sur son passage. Rarement l’histoire au présent aura été convoquée avec une telle puissance et une grâce qui ne s’éprouve que dans un déchirement constant. A l’occasion de cette sortie en poche, retour sur le grand entretien que l’écrivain avait accordé à Diacritik lors de la publication en grand format de son roman.

Surie Eckstein est une femme empêchée : elle a 57 ans, dix enfants, elle se pensait ménopausée et apprend qu’elle est enceinte de jumeaux, 13 ans après sa dernière grossesse. Il lui est impossible de même imaginer avorter, elle appartient à la communauté juive hassidique de Brooklyn. Comment vivre avec ce corps qui semble lui échapper ou lui rappeler qu’il est sien ? Avec Division Avenue, Goldie Goldbloom signe un exceptionnel portrait de femme, tout en nuances et empathie, un roman qui est une véritable parabole sur les impasses que créent en nous nos croyances et silences et sur le long chemin pour tenter de s’en libérer.

Bien sûr, le dernier roman de Joshua Cohen, couronné par le prix Pulitzer 2022 et qui vient de paraître en poche chez J’ai Lu, ravira les amateurs de caméo avec l’apparition tonitruante de Benjamin Nétanyahou dans sa dernière partie. Mais il ne faudrait pas réduire livre à un patronyme devenu dynastie. Mieux vaut accorder une grande attention à son sous-titre : Les Nétanyahou, « ou le récit d’un épisode somme toute mineur, voire carrément négligeable, dans l’histoire d’une famille très célèbre » qui souligne sa dimension de fable ironique et d’histoire morale. Joshua Cohen signe avec Les Nétanyahou un immense et irrésistible roman des conflits sous l’apparence inoffensive d’un campus novel et d’une satire du monde académique.

« Gods always behave like the people who make them. Les dieux se comportent toujours comme ceux qui les font » (Zora Neale Hutston, exergue de la quatrième partie de Notre part de la nuit, « Cercles de craie. 1960-1976 »).

Comment parler de Notre part de nuit de Mariana Enriquez, comment ne pas réduire sa virtuose ampleur romanesque à une intrigue linéaire qui manquerait son inventivité littéraire folle et sa manière de saisir l’essence de la culture comme de l’histoire argentines ? Sans doute faut-il partir de cette aporie même : Notre part de nuit dépasse tout ce que l’on peut en écrire, c’est une expérience de lecture qui s’empare de vous dès les premières pages et vous habite intimement, jusqu’au bout, pour longtemps vous hanter.

Existe-t-il des dystopies heureuses ? Est-ce que nos smartphones et nos tablettes rêvent de baisers électroniques ? Peter Chômeur va-t-il pouvoir se faire rembourser un achat qu’il n’a pas fait ? Des questions auxquelles Marc-Uwe Kling répond (ou presque) dans Quality Land, roman d’anticipation (ou presque) qui pointe l’emprise du tout numérique et de la soumission volontaire à l’intelligence artificielle. Toute ressemblance avec un monde en passe d’exister ne serait pas forcément une coïncidence…

Une splendeur : tel est le mot qui vient à l’esprit quand on achève la lecture de Nous sommes maintenant nos êtres chers de Simon Johannin, qui paraît en poche chez Points. A la fois incandescent et sombre, ce recueil a marqué l’entrée du jeune romancier en terre de poème après L’Été des charognes et Nino dans la nuit. Ici, la poésie devient comme un hymne tremblant mais confiant à tous les corps disparus qui peuplent les nuits du poète.

Vue de Paris, la littérature espagnole nous semble florissante aujourd’hui. Et voilà qu’un poète espagnol tard venu au genre romanesque illustre une bien autre avant-garde que l’on qualifierait volontiers de bourgeoise, quitte à donner dans une formule oxymorique. Auteur de deux œuvres grands récits remarqués (Ordesa, 2018, et Alegría, 2019), Manuel Vilas, natif de Barbastro (Aragon), joue fortement dans ses deux œuvres majeures de la carte familiale (ses parents décédés, ses fils, et l’amour qu’il porte à tous ou qu’il leur a porté). Nous parlerons surtout ici d’Alegría et de quelques motifs récurrents à l’intérieur d’une construction qui évoque immanquablement une forme de puzzle.

Du livre de Laura Vazquez on aura sûrement envie de parler longtemps, parce que ces 318 pages représentent une épopée mentale, une sorte d’aventure spirituelle portée au degré 0 de l’Internet, parce qu’il s’y déplie des pages et des pages que l’on scrolle, encore et encore, sans pouvoir s’arrêter.

« Il faut du temps pour comprendre ce qu’aimer veut dire ». Il aura fallu du temps à Mathieu Lindon pour parvenir à dire celui qu’il a aimé et perdu, Hervé Guibert, qui est certes ici l’écrivain et le compagnon des années romaines mais aussi et surtout Hervelino, ce surnom qui n’était qu’à eux, devenu le titre d’un livre bouleversant sur ce que l’amitié veut dire, ce qu’est un livre de deuil lorsqu’il célèbre la vie, l’intensité absolue d’une fin de vie. « Mais qu’écrire d’un mort aimé ? »

Comment est-il possible, quand on a commencé à publier en 1963, que l’on a écrit des romans par centaines sous son nom et sous pseudonymes dont une bonne dizaine de chefs d’œuvre, des essais majeurs, du théâtre, des recueils de poésie et de nouvelles, d’offrir des livres toujours aussi sidérants ? Joyce Carol Oates est cette énigme, une autrice qui marque, décennie après décennie, l’histoire littéraire et échappe, aussi régulièrement au prix Nobel qui aurait pourtant dû, depuis longtemps, couronner son œuvre. Sans doute JCO est-elle trop prolifique, sans doute a-t-elle trop frayé avec des genres populaires pour les jurys compassés. Tant pis pour eux. La nuit. Le sommeil. La mort. Les étoiles, qui sort en poche chez Points, prouve une fois encore, s’il était besoin, la puissance romanesque corrosive de l’une des plus grandes autrices américaines contemporaines.