Chie Hayakawa : « J’ai voulu faire un film que moi-même je n’arrive toujours pas à expliquer » (Renoir)

Chie Hayakawa ©Dransi

Pour la sortie de son second long métrage, Renoir, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2025, nous rencontrons la réalisatrice japonaise Chie Hayakawa.

Son premier film, Plan 75, avait remporté la Caméra d’Or au Festival de Cannes en 2022. Ce film traitait d’une société qui propose aux personnes arrivant à l’âge de 75 ans la possibilité de se faire euthanasier contre de l’argent afin d’éviter d’être un poids pour la société. Dans Renoir, point de personnes âgées mais une petite fille, Fuki, 11 ans, qui vit un été chaotique et solitaire entre un père malade d’un cancer et hospitalisé, et une mère dépassée par les événements.

En attendant de commencer l’interview, Chie Hayakawa regarde avec intérêt la mise en place du matériel son qui permet d’enregistrer sa voix, comme étonnée qu’on veuille fixer ses paroles, et ce sentiment semble perdurer tout au long de notre rencontre. La réalisatrice semble surprise de ce que les spectateurs et les critiques comprennent et voient à travers son film, décontenancée par ce que cela révèle d’elle ou peut-être de nous.

Dans votre premier film, Plan 75, vous tournez avec des personnes âgées. Pour votre second film, votre personnage principal est une jeune enfant de 11 ans. Vous parcourez le spectre de la vie avec des tranches d’âges rarement montrées au cinéma. C’est un choix conscient ? 

Chie Hayakawa, Renoir

La différence d’âge énorme entre les personnages de mes deux films est le fruit du hasard. Ce qui était conscient de ma part est que, dans Plan 75, j’ai voulu traiter de problèmes sociaux, tandis que dans Renoir je me suis concentrée sur ce qui est de l’ordre des émotions. De ce fait, j’ai deux rapports très différents à ces films. Dans le premier, j’ai eu beaucoup de facilité à exprimer mon propos, ce pourquoi j’ai voulu faire ce film, quel sens j’ai voulu y apporter, quel sens a motivé tel choix de personnage, telle scène. Pour Renoir, c’est une autre histoire ! J’ai voulu faire un film que moi-même je n’arrive toujours pas à expliquer. C’est à travers les retours et les propos de ceux qui ont vu le film que, pour la première fois, je suis parvenue à mettre des mots. Cet échange avec les spectateurs est vraiment ce que je recherchais.

Le film se déroule en 1987 : 11 ans est exactement votre âge à cette époque, et vous perdez votre père à la suite d’un cancer, comme dans le film. La question de l’autobiographie se pose, l’histoire de Fuki semble très proche de la vôtre. Est-ce compliqué de mettre des mots sur ce film car il est plus intime que le précédent ?

Ce que vit Fuki et ce que j’ai vécu ne sont pas similaires. Par contre, les sentiments qu’elle traverse sont proches de ce que j’ai ressenti à l’époque. Et puis il y a bien sûr, comme vous le soulignez, la similarité de l’âge et le cancer de mon père. En 1987, je me rendais régulièrement à l’hôpital pour aller le voir et cela m’a beaucoup inspiré.

Mais 11 ans est un âge important pour moi car c’est aussi l’âge où j’ai décidé que j’allais faire des films et Renoir est constitué de scènes que j’ai imaginées à l’époque. J’ai tout couché sur le papier pour en faire une grande histoire mais c’est un film qui marche par touches : c’est une accumulation de petites histoires. L’inquiétude qui a traversé toute la création et la réalisation a été de me demander si ces idées, ces accumulations suffisaient pour en faire une œuvre qui se tient de bout en bout. C’est une inquiétude qui ne m’a jamais quittée, même maintenant lorsque je vous parle.

Vous faites le choix d’épouser le point de vue de Fuki à la caméra mais on n’a jamais accès à son intériorité, à ses émotions. Pourquoi nous maintenir éloignés ?

Fuki est l’héroïne du film et en même temps c’est le personnage qui a le moins de répliques. J’ai volontairement instauré cette distance parce que j’ai l’impression que lorsqu’on est enfant, il y a plein de choses qu’on ne comprend pas. Personne ne regarde Fuki, personne ne s’occupe d’elle. Et je voulais montrer à travers cela que les adultes ne sont pas parfaits, qu’eux aussi font des erreurs. Et c’est quelque chose que j’ai compris très tardivement, lorsque je suis devenue mère à mon tour.

Si j’avais fait ce film avant cela, dans ma vingtaine, Renoir aurait été beaucoup plus triste. Le faire en étant plus âgée et en ayant une vision différente de mon passé m’a permis d’écrire les parents de Fuki de manière plus généreuse, d’avoir de l’empathie et de l’amour pour eux, et de pardonner aussi à l’enfant que j’ai été.

Pour revenir à votre question, le fait de ne pas savoir ce que pense Fuki permet à chaque spectateur d’interpréter différemment ce qui se passe en elle et ainsi d’élargir le film et de faire ressentir différentes émotions.

Chie Hayakawa, Renoir (DR)

Vous dites que vous avez pardonné à l’enfant que vous avez été, et que cela se fait à travers le personnage de Fuki. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous voulez dire par là ?

Cette problématique du deuil et de la douleur est un problématique que j’ai connue personnellement, comme je vous le disais. Lorsque mon père est mort, le jour de ses funérailles je n’ai pas réussi à pleurer et les jours suivants non plus. Mais cela va plus loin : lorsque mon père était malade, je n’arrivais à avoir d’empathie pour lui et pendant longtemps j’ai éprouvé de la culpabilité par rapport à cela.

D’ailleurs la question des larmes traverse tout votre film : vous ouvrez le film avec une accumulation d’images d’enfants qui pleurent, images qui reviennent au milieu du film.

Dans cette scène d’ouverture, je voulais montrer les pleurs et les douleurs que peuvent ressentir les enfants. Et cette scène est aussi là pour souligner le fait qu’on ne voit pas Fuki pleurer mais on va constamment voir des gens pleurer. Au début, elle ne comprend pas pourquoi tous ces gens pleurent mais, petit à petit, elle apprend ce que c’est de pleurer, pleurer des gens, des morts, et à la fin elle se réveille d’un rêve en pleurant. Je voulais montrer l’évolution progressive de Fuki.

Revenons sur ce qui suit les pleurs. Vous décidez de continuer votre film par une scène très perturbante pour le spectateur : le meurtre de Fuki. Retour au réel, la petite fille est en fait en train de lire une nouvelle devant sa classe, nouvelle qui met en scène sa propre mort. Le spectateur est inquiet et s’interroge sur la réalité ou non des différentes scènes qui vont suivre. Pourquoi ce choix de commencer par un épisode fictif ?

J’ai intégré cette scène dès le début car je voulais qu’on comprenne que Fuki est un personnage qui est fasciné par la mort : elle vit avec un père qui est en train de lutter contre la maladie. Mais, pour Fuki, la mort n’évoque pas seulement la peur, c’est un fantasme, un objet d’admiration et je voulais montrer ses sentiments complexes par rapport à la mort.

Dans la scène onirique des funérailles de Fuki, on voit son père y assister en pleurs, et elle qui l’observe. À la fin du film, lorsque le père meurt vraiment, j’ai fait le choix de ne pas montrer la scène de l’enterrement parce que je voulais laisser le spectateur imaginer ce que Fuki ressent. Mais je me suis rendu compte en discutant avec des spectateurs que certains pouvaient interpréter cette scène du début comme la réalité : Fuki est vraiment morte et tout le reste du film est un long rêve qu’elle fait. Et je trouve ça très intéressant comme point de vue.

Chie Hayakawa ©Dransi

Le deuil, la mort mais aussi la solitude de Fuki sont des thématiques que vous abordez dans Renoir. Et de cette solitude découle le danger de faire des mauvaises rencontres. La possibilité de violences sexuelles sur la petite fille traverse tout votre film.

Je pense que lorsqu’on est une fille, depuis l’enfance il y a toujours un danger qui rode près de nous, on est un objet, une cible sexuelle. Lorsqu’on est une petite fille, on ne le comprend pas forcément mais il y a une sorte de peur sous-jacente constante.

Moi-même, je ressentais cette peur-là, et pourtant je vivais comme si de rien n’était.

Dans mon film, je voulais exprimer cette espèce d’inquiétude inexprimable sur laquelle il est difficile de mettre des mots.

Fuki est quelqu’un qui n’a pas l’attention de ses amies, de ses professeurs, de ses parents, et la première personne qui lui témoigne de l’intérêt est ce jeune homme rencontré à travers un service de messagerie. Il s’intéresse à elle, se montre gentil et elle va se sentir attirée par ça. Il y a cette ambivalence entre la peur de cet inconnu et la volonté de Fuki de trouver le salut à travers cette rencontre. Je voulais exprimer cette complexité entre l’envie de reconnaissance, de soin et le sentiment d’un danger qui rôde.

Yui Suzuki, qui joue Fuki, est extraordinaire. À à peine 11 ans lors du tournage – qui a duré 4 mois – elle tient le rôle principal de votre film et le porte sur ses épaules. Il n’a pas été trop difficile de trouver une telle actrice ?

J’avais conscience que c’était un rôle extrêmement important et lorsqu’il a été question de faire un casting, j’étais prête à rencontre mille jeunes actrices ! Mais Yui est la première que j’ai rencontrée (rires) ! Ce dont je me souviens, durant cette première rencontre lors du casting, est que je lui ai posé cette question : « Est-ce que tu as un talent particulier ? » Elle m’a répondu qu’elle était très douée pour imiter les cris des animaux, je lui ai donc demandé d’imiter un chat et elle m’a dit : « Je vous conseille plutôt de me demander de faire le cheval ». J’ai beaucoup aimé le fait qu’elle n’obéisse pas, qu’elle n’écoute pas ma demande, et j’ai immédiatement ajouté le hennissement du cheval dans le scénario. J’ai vraiment été inspirée par cette actrice qui a donné beaucoup de richesse et de complexité au personnage de Fuki.

Quand vous dites qu’elle vous a grandement inspirée, cela veut-il dire qu’il y a eu de la place pour de l’improvisation dans votre film ?

Chie Hayakawa, Renoir

Le scénario a évolué au fur et à mesure de mes interactions avec mes acteurs et notamment Fuki. Par contre, il n’y a quasiment pas eu d’improvisation au cours du tournage. Ce qui a été assez extraordinaire, c’est que je n’ai pas vraiment eu à donner d’instructions précises à Yui Suzuki. C’est une actrice qui est mannequin depuis qu’elle est bébé, elle n’a donc absolument pas peur de la caméra.  Quelques secondes avant de tourner elle pouvait être en train de faire complètement autre chose mais dès que je disais « action », elle entrait instantanément dans son personnage.

Quand le film est sorti au Japon et que l’actrice a fait ses premières interviews, on lui a beaucoup demandé comment elle a fait pour interpréter ce rôle. Elle a répondu qu’elle faisait le vide dans son esprit et qu’elle ne réfléchissait plus à rien. Un acteur capable de faire ça c’est quand même très impressionnant, c’est vraiment un talent de l’ordre du génie !

Chie Hayakawa, Renoir, en salle le 10 septembre 2025. Avec Yui Suzuki, Lily Franky, Hikari Ishida.