Ali Samadi Ahadi : La liberté au féminin. Dilemme moral ou politique ? (Sept jours)

Vishka Asayesh, Sept jours, réalisation : Ali Samadi Ahadi (DR)

Le film Sept jours, sorti le 6 août en salle, est réalisé par Ali Samadi Ahadi, cinéaste iranien exilé en Allemagne.

Le scénario a été écrit par Mohammad Rasoulof, également réalisateur, qui s’est fait connaître par plusieurs films dont, entre autres, Les graines de figuier sauvage, primé à Cannes en 2024, Le diable n’existe pas, primé à Berlin en 2020 – et lui-même, aujourd’hui, exilé en Allemagne.

Sept jours : une durée, une limite, un tremplin, un piège ?

Peut-être que ce film ne fera pas beaucoup d’entrées malgré la renommée du scénariste, l’intérêt politique du film, le soutien de nombreuses associations et de bonnes critiques. Outre le choix du mois d’août pour sortir le film, période creuse peu favorable au remplissage des salles de cinéma, la dualité des auteurs – conséquence des menaces exercées sur Mohammad Rasoulof par les autorités iraniennes puis de son incarcération à Evin – crée une confusion qui risque de porter préjudice à son attractivité. Raison de plus pour accompagner ce deuxième film de Rasoulof, conçu dans le mouvement « Femme vie liberté », mais bien différent.

Les graines du figuier sauvage était inspiré par la mobilisation des Iraniennes et des Iraniens à la suite de la mort de Mahsa Jina Amini, contre l’oppression exercée par les Mollahs sur les femmes et notamment le port du voile obligatoire. Cette rébellion contre le régime s’accompagnait d’une critique du patriarcat et d’un vacillement de la structure familiale. Sept jours s’inscrit également dans le sillage de « Femme, vie, liberté » mais il s’inspire plus directement de la vie et des écrits de Narges Mohammadi, Prix Nobel de la paix en 2023, activiste des droits humains, écrouée à la prison d’Evin où elle poursuit son combat pour le droit des femmes et d’où elle nous fait parvenir ses écrits. Des extraits de ses lettres ont été lus à la Gaité Lyrique en septembre 2023. Dans ses lettres, il est question de la peur et de la fissuration du mur de la peur, « des voix puissantes [qui se font entendre] au-delà des murs de l’oppression ». De cette femme, jouée par l’actrice Vishka Asayesh, Mohammad Rasoulof a fait l’héroïne de son dernier scénario.

Sept jours peut se décliner en différents façons : « sept jours » pour passer des examens médicaux, le motif invoqué pour sortir de sa cellule ; « sept jours » pour fuir l’Iran et rejoindre sa famille ; « sept jours » pour voir sa famille et retourner à Téhéran ; « sept jours » pour convaincre parents et amis que son combat est en prison. Ces hypothèses sont présentes tout au long du film, mais sous des jours différents, certains plus clairs, d’autres plus obscurs, ce qui donne au film sa densité.

Sept jours ne raconte pas d’histoire, il construit une trame de tensions qui se multiplient et se complexifient tout au long du film, et dans laquelle le spectateur est pris sans pouvoir s’extraire aussi longtemps qu’il suit les images. En cela, la construction est proche Du diable n’existe pas, où ce dont il est question – la pendaison – n’est pas donné à voir, mais où seules les conditions et les conséquences familiales, sociales, affectives, au consentement ou au refus d’avoir appuyé sur le bouton qui va effondrer le sol sur lequel s’appuient les pieds du condamné sont traitées. Ici la prison d’Evin, le sujet central, cause de tous les imbroglios qui vont suivre, et émettrice de l’arrêté des « sept jours », pour officiellement faire des examens médicaux, ne sera jamais plus présente que par cette « permission ». Mais ce n’est pas la prison elle-même l’enjeu principal du film, c’est la résistance d’une femme à la force coercitive et sanguinaire des Mollahs.

Ces tensions croissent, s’exacerbent ou se détendent en fonction des lieux et des personnes. Une personne cristallise toutes les tensions : Maryam, militante incarcérée à cause de son engagement dans la défense des droits humains, et qui est aussi fille, sœur, épouse, mère, amie. Chacun de ses états est source d’affects que le film va exploiter. Au moins trois scénarios distincts combinent des états affectifs de natures différentes (familiaux, sociaux et politiques) ; avec des lieux bien particuliers (ville, campagne, montagnes) ; des personnages différents, ou bien des mêmes personnages dans des rôles différents (les protagonistes : mère, sœur, épouse, enfants ) ; avec des temporalités morcelées et distinctes ( la sortie de prison et les désaccords sur l’exil, la fuite et le voyage avec les passeurs, les retrouvailles et la crise domestique), dans un laps de temps limité à sept jours. Ces différentes séquences sont truffées de signes qui inquiètent et alimentent par petites doses les tensions qui sont le ressort du film.

Dérapages et tensions

L’insubordination de Maryam aux consignes des geôliers qui lui enjoignent de ne pas se manifester durant ces sept jours – dédiés aux examens médicaux – et dont au contraire elle profite pour reprendre immédiatement contact avec ses réseaux militants, la met en danger, autant que son frère et sa mère dont elle utilise le téléphone. Son refus de suivre le plan d’exil combiné par son mari et son frère fait l’effet d’une bombe que personne n’avait anticipée.

Sept jours, réalisation : Ali Samadi Ahadi (DR)

Dès les premiers échanges avec sa famille qui habite Hambourg, la langue allemande fait obstacle : Maryam ne comprend pas ses enfants quand ils parlent entre eux, ce qui l’oblige à passer par le traducteur numérique. Elle a retenu cette phrase qu’en a parte sa fille aînée dit à son petit frère : « sie kommt nicht », c’est-à-dire « elle ne viendra pas ». Cette phrase terrible dont elle comprend le sens et le sous-sens, l’incite sans doute à changer d’avis. Elle accepte de partir.

Le voyage consenti la livre, seule, de nuit, à une chaîne d’inconnus qui se relayent et qui de pick up en pick up la conduisent à travers champs, par des chemins de terre, évitant toute route principale, parfois phares éteints. La nuit toujours couvre ses trajets, comme le silence les voix. La musique prend le relais et confère des dimensions stratosphériques à ces étendues infinies noires, boueuses, ou traduit émotionnellement ces moments de solitude désœuvrée et sans repère. Un arrêt qui se prolonge en raison de conditions météorologiques mauvaises, allongeant la durée du voyage, la met soudainement hors de ses gonds. Elle intime aux passeurs de la laisser partir. Profitant d’une complicité qu’elle ignore mais orchestrée par sa famille, un de ses conducteurs qui la connait et l’admire va obtempérer et l’aider à poursuivre sa route. Grâce à cet incident qui provoque une telle fébrilité, on apprend qu’elle ne veut pas fuir l’Iran mais voir ses enfants, son mari – et retourner en prison.

On entre alors dans une autre phase du film où l’épaisseur de l’implicite, de l’ambigu, de l’incertain le cède au révélé, et où le non-dit, quand elle arrive dans sa famille, devient mensonge, et l’ambiguïté duplicité. Le régime de la parole change : de rare ou de retenue, elle devient prolifique. Les reproches libèrent les passions, avec l’expression des amertumes et des regrets les liens se retissent, les affects négatifs du ressentiment virent à la confiance, aux jeux et aux rires. Mais, par les passeurs à qui Maryam a donné rendez-vous pour le retour à Téhéran, le mari apprend la duperie. Un nouvel épisode dramatique se joue dans le couple puis au sein de la famille avec les enfants qui eux aussi sont échaudés.

L’intensité qui dans les premières parties du film était dans la retenue des sentiments, les compositions musicales traditionnelles et technologiques, a changé de régime. Elle est le feu qui réanime les souffrances et les aigreurs du père de ses enfants, et qui se convertissent en règlements de comptes, accusations morales et psychologiques. Le film devient prolixe et tumultueux, les maux et les passions se déchaînent. Maryam ose dire que si elle était un homme, sa lutte, son courage seraient héroïsés, tandis que femme, elle est accusée de délaisser ses devoirs de mère et d’épouse, de préférer sa lutte à l’épanouissement de ses enfants.

Le retournement politique

Ce film n’est pas un drame psychologique provoqué par le dilemme entre engagement politique et engagement familiaux. Cela est la version que lui renvoie sa famille maternelle de Téhéran comme sa famille conjugale d’Hambourg, c’est la version qu’elles veulent lui faire endosser. Cela éclate au grand jour quand ils sont tous les quatre ensemble. Elle est obligée d’hausser le ton et se défendre. Non, elle n’a pas abandonné ses enfants, ils sont avec elle comme elle est avec eux dans son combat ; refuser la peur comme la fuite participe des valeurs de liberté et d’autonomie qu’elle veut leur transmettre.

Mais ces valeurs que son combat incarne, ce combat impulsé par ces valeurs, seraient loués si un homme les portait, elles lui sont reprochées parce que femme. On le louerait, on dirait de lui qu’il est un héros. Mais une femme dans la même situation on la culpabilise, on dit d’elle qu’elle est une mauvaise mère, ces absences sont comptabilisées et reprochées. Maryam se doit de dénoncer cette discrimination afin que ses enfants comprennent pourquoi elle refuse le dilemme dans lequel on veut l’enfermer et de quoi sont faits les idéaux – exclusivement réservés aux hommes si les femmes ne s’y infiltrent pas.

Un extrait d’une lettre écrite par Narges Mohammadi à sa famille depuis la prison d’Evin en 2024 clôt le film. « J’espère que mes enfants savent que, comme toutes les mères ‘désobéissantes’ et ‘marquées’, j’ai aussi été une mère aimante dont le cœur bat encore au rythme des vagues intenses de désir de retrouver ses enfants ». C’est à ses enfants que Narges Mohammadi s’adresse, c’est à nous tous et toutes, spectateurs et spectatrices, que Rasoulof redirige ce message. Ce n’est pas de l’intrication douloureuse de l’affectif et du politique que traite ce film.

C’est de l’intrication glorieuse de la liberté et du féminin dont Rasoulof nous entretient à travers ce film dont le dernier sous-titre est « Femme, vie, liberté ».

Ali Samadi Ahadi, Sept jours, film sorti en salle le 6 août 2025. Avec Vishka Asayesh et Majid Bakhtiari.