Je n’ai aucun respect pour l’écrit. Qu’y-a-t-il de plus déprimant que des mots alignés les uns à la suite des autres comme un immense chapelet de saucisses ? Ils ne me disent rien, je ne les aime pas. Il y en a trop peu pour qu’ils signifient véritablement quelque chose. Si j’écris, c’est dans un seul but : pour parler.
Auteur : Isabelle Zribi
Dans son livre Deleuze et l’histoire de la philosophie (Kimé, 1999), Manola Antonioli montrait comment Gilles Deleuze aborde l’histoire de la philosophie en philosophe plus qu’en historien des idées, puisqu’il s’agit pour lui, lorsqu’il se rapporte aux autres philosophes, et même lorsqu’il consacre une monographie à Bergson, ou Nietzsche ou Spinoza, de rechercher d’abord des intercesseurs pour la pensée. Deleuze transforme ainsi l’histoire de la philosophie en une série de rencontres qui permettent de penser avec et non sur, selon une logique créatrice qui subvertit la pensée autant que l’histoire.
Je ne sais jamais comment ça commence ou comment ça a commencé. La nuit s’approchait et partait gentiment en vrille. Mais cette fois il y avait comme quelque chose d’électrique dans l’air.
T’imagines là pam. Tu te retrouves dans un tourbillon de rien entouré d’eau mouvante.
Y’a pas de notion de ci de ça. C’est là. Il n’y a plus ni l’avant ni l’après. Juste là.
Y’a maintenant. Et après tu seras peut-être mort. Alors il n’y a pas d’après. Juste toi et toi et elle.
« Les hommes ont été pris par surprise, ils n’étaient pas biologiquement préparés, leur corps, fait pour voir, entendre, est inadapté. Leurs yeux, leurs oreilles, leurs doigts ne leur sont sont d’aucun secours: les radiations sont invisibles, elles n’émettent ni son, ni odeur, sont impalpables ». Svetlana Alexievitch, Le Monde, 25 avril 2006.
Caen, le 26 avril 2016
Chère Simona,
J’espère que tu te portes au mieux depuis que nous nous sommes rencontrés à Caen. Le sinistre anniversaire des 30 ans de la catastrophe de Tchernobyl, me replonge, malgré moi, dans les souvenirs et impressions de mes voyages dans la zone interdite.
Deleuze ironiste ? Deleuze éducateur ? Il faut commencer par camper le décor qui vit surgir ce personnage équivoque.
Ma table est vide, je suis invisible, transparent, je suis translucide, je vois des mots en l’air, un écran sous les yeux, à peine aux bords des artères, une apesanteur de la vieille humanité. Je suis dans les airs, je parle d’un alphabet démoli, des onomatopées, un vagissement, des petites pattes, des petites pattes d’une mémoire animale, d’un pet de nourrisson.
Commissionné par un grand bibliophile parisien, le narrateur se rend sur l’île de Rûgen pour participer à une vente aux enchères. Mais la vente est étrange de bout en bout, car le narrateur se sent requis par ces « livres orphelins » collectionnés par Hans Reiter, et se met à renchérir sans mesure pour les posséder.
La première fois que je l’ai vue, cette photographie, c’était à une exposition, au vernissage, ça m’a tout de suite frappé. Peut-être était-ce parce que je venais de terminer un livre, Le Navire Night, de Duras. Oui, ça m’a fait penser à un passage : « C’est un orgasme noir. Sans toucher réciproque. Ni visage. Les yeux fermés. Ta voix, seule. Le texte des voix dit les yeux fermés. Aucune image sur le texte du désir ? Alors il n’y a rien à voir. Rien aucune image. Le Navire Night est face à la nuit des temps ».
Après «Trahir» et «Écrire petit», la troisième proposition offerte à la réflexion et à la rêverie des plasticiens et auteurs de la revue de « Littérature & appels d’air » La moitié du fourbi, parue en ce début de printemps 2016, est « Visage ».
Quand il n’y a pas de langage, quand on se demande où est le sujet, que reste-t-il ? Les traces et les rythmes. Les traces des mouvements inscrits dans le sol, des déplacements du corps dans l’espace, des coulissures de peinture sur la toile. C’est cela qui reste, mais c’est également ainsi que tout commence. Les cliniques de l’extrême – extrêmes parce qu’elles amènent aux confins de ce qui est humain et aux frontières de ce qui est pensable – nous incitent à un questionnement sur la constitution du premier espace psychique, en rapport avec l’espace du rêve et l’espace du monde extérieur, aussi bien physique qu’intersubjectif.
De l’inquiétude
Je suis d’un naturel inquiet. Dans mon premier roman, Paris s’émiette et fond sous une pluie corrosive. Dans mon deuxième roman une jeune femme disparaît comme si ce n’était rien, comme si c’était facile et évident de disparaître, comme si au fond c’était la permanence, le scandale – et non les ruptures qui nous dévient de nous-mêmes. Dans le troisième, des œuvres d’art se dégradent, se transforment : des images bien aimées, à titre privé ou collectif, deviennent irregardables.
Avant d’être édités par les éditions Fissile et Al Dante, les textes originaux Paradis remis à neuf et Naissance de la gueule ont déjà été «déformés» par des improvisations orales multiples, à la radio ou sur scène. Ces textes, édités et figés par l’impression papier, seront encore, dans le futur, soumis à des improvisations orales multiples et encore transformés. C’est pour cette raison que Paradis remis à neuf est sous-titré matériau sonore.
Voilà les revenants de retour : personne n’a échappé au phénomène qui sévit depuis quelques années, les morts ne le restent pas longtemps et reviennent hanter les vivants. Des Revenants à Walking Dead, de la spectrographie de Jacques Derrida aux films de Night Shyamalan, une obsession spectrale parcourt le contemporain.