Vols des fous dans les sables mouvants, par Fabien Clouette (Écrire aujourd’hui)

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Il est quatre heures du matin sur la plage de Kermor et un homme lance un boomerang vers le large.


Il est une heure avancée de la nuit et au-dessus des formes de la mer, un boomerang tourne sur lui-même et avance, sensible au faible vent qui balaie la plage. On ne saurait dire de quelle plage il s’agit. On sait simplement que le sable qui la compose et les vents chauds qui la malmènent sont ceux du Sahara.

Ils pourraient être ceux d’autres endroits, mais ce sont ceux du Sahara. Mêlés aux grains d’avant, et malmenés aussi. Plus fins encore que le sable fin qui était sur les dunes, à cause du voyage et des tamis, des semis, des vases.
Le personnage avance dans le crachin. Il essaye de garder les yeux grands ouverts malgré les bourrasques et les gifles d’eau, pour voir à nouveau les ombres qui sont venues danser presque jusqu’à lui. C’étaient des oiseaux mais il aurait dit des lances ou des projectiles, des boomerangs peut-être. Le sien ou celui d’un autre, on ne peut pas savoir avec ce brouillard.

Et alors qu’il arrive au bout du banc de sable, le voilà qui bute sur les roches grises et invisibles. Elles sortent de nulle part, ce sont des roches que les marées intenses ont découvertes mais qui sont d’habitude enfouies. Le personnage les escalade car il constate que les ombres sont toujours là, tout près, peut-être à quelques mètres de son visage. Et alors qu’il se heurte à un mur un peu courbé, comme une invitation à grimper, il entend dans les sifflements assourdissants du vent d’autres bruits, d’autres chants. Le mur qu’il croyait haut est en fait assez facile à escalader. Et c’est sur le plancher d’une digue de béton qu’il débouche. En ballots de plumes, on retrouve les danseurs. Le brouillard est dissipé.

C’est à causes des mouvements.

Et lorsqu’il arrive et se retrouve face au spectacle des fous qui dansent sur la digue, le personnage oublie un peu le boomerang qu’il a lui-même lancé un peu plus tôt. Il a envie d’observer ces gens, de décrire leurs costumes et leur nudité chatoyante. Les billes de peau et de poix qui s’agitent. Les vents secs, les crissements des manteaux. On danse et on chante aussi. Il danse alors, lui aussi. Et comme il y a toujours un sacré vent, il n’entend pas tout et s’amuse à prêter des voix aux danseurs. Il y a donc là le roi, à qui il peut faire dire ce qu’il veut. Il y a aussi sa petite cour, la danse en vague et béton bien coulé. La cour qui gite à gauche quand le roi danse à droite et vice-versa. La chorégraphie est rodée.

On lui explique que s’il y a autant de vent là-haut, c’est aussi sûrement pour ça qu’il y a moins de brouillard. Sauf que les illusions et les invisibles qu’il y avait plus tôt étaient aussi ceux qui nous rendaient sourds au chahut du vent en bas, sur la plage. Ici en plein air, on peut voir les autres. En bas, on croyait les voir et ce n’était que des oiseaux affolés par le battage et l’écume.
Si on arrêtait tout, si on savait faire autre chose que ça, ce serait danser. On aimerait danser. Et peut-être qu’on le fait déjà, beaucoup, partout.

Quitte à chuter, retomber, perdre les autres.

Être de nouveau sur la plage.

Comme le brouillard recommence à tomber, le personnage décide d’aller en diagonale plutôt que tout droit.

Il y aura toujours les chiens qui gardent les abords et qu’il faudra éviter. Mais ceux-là aussi, on les invente un peu. On inventera leur distance toujours.
Il butte sur un coffre, un sac, un terrier. Dans l’ombre de la poche qui se présente, il glisse la main et trouve une liste :

– un bicphone
– deux bonbons au gingembre
– un couteau acier, manche en noyer
– un foulard en mérinos, étiquette au nom différent de l’individu (nom vérifié d’un marchand autrichien vivant à Stuttgart)
– un grand chapeau de feutre, lanière de cuir, cicatrices recousues au raffia
– sur le grand chapeau de feutre, trois rubans de couleur verte, différents dégradés, deux vulves de porc – onyx et tigris, rongés, mais dont les lèvres sont intactes – une pièce de monnaie polie, avec le visage d’un souverain effacée, une pierre animale en tourbillon, un peu rongée elle-aussi, gravée des initiales de l’individu, un pin’s tchèque des années 80 à l’effigie de Lénine, une plume de perruche verte, une plume de perruche noire, deux plumes de poules, une plume d’aigle intacte, d’innombrables petits médaillons et objets en toc, un diamant taillé de façon classique.
– un carnet vierge à l’exception de la première page où il est inscrit : 1/ Notes sur le sable des plages 2/ Notes sur le brouillard et le béton 3/ Notes sur la danse et le corps des rois 4/ Notes sur le jeu du fou
– Deux couvertures
– un morceau de peau arrachée avec un tatouage d’une cible et des caractères “OCT 8”
– des tickets de bus neufs
– vingt dollars
– un pantalon de laine
– un masque de chasse sous-marine
– une clé tordue
– un morceau d’acajou
– une photo de la compagne de l’individu à côté d’un arbre
– une photo de la compagne de l’individu de dos face à la mer
– une photo de la compagne de l’individu enfant
– le texte suivant écrit sur deux morceaux de papiers :

Nage, indienne
C’est depuis le vide et le saut ; alors qu’il avance dans les odeurs et les jaunes. L’envie de noyer – l’espoir des goûts, qu’il prononce à chaque pas dans la boue : Emmène-moi. Qu’elle propose une nage, souffle au vent. Montrer les autres sculptures glacées qui fondent, le soleil gris confondu. Hors et dans les sables réunis, embrasser, et recueillir le lac entier. Toutes ces plumes par terre ne sont pas pour la décoration. Mes bras qui sont ses bras, la paix d’être seuls et le monde à la fois. Tatouer le retour dans tous les courants. Et que cette nage soit danse à jamais.
– à l’arrière de l’un des morceaux de papier, quelques dates
– à l’arrière de l’autre morceau de papier, un miroir adhésif souple

Surpris par son propre reflet, le personnage referme le tout, tandis que les objets dispersés par ses paroles s’enfouissent dans les sables mouvants tout autour de lui.

Toujours les chiens qui gueulent partout autour, invisibles. On les inventerait encore.

C’est de l’encre ou de la bile, du lichen liquide, les eaux de ballast. Ça fait des traces auxquelles on participe. T’utilises ou tu subis. Parfois on en trace de nouvelles, on les efface et on les tord. On les efface, mais pas comme eux les effacent aussi parfois. Peinture sur merde égale propreté. C’est aller avec le courant qu’assumer le rôle du fou.

Et alors le personnage attrape le boomerang encore en plein vol et s’empresse de le relancer au-dessus, dans l’autre sens, l’autre large, la ville.

Fabien Clouette

Fabien Clouette est l’auteur de Quelques rides publié aux éditions de l’Ogre, 2015, 144 p., 16 €

Éditionsde l’Ogre : un entretien dans Diacritik

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