Roberto Ferrucci : Venise est lagune (Venezia è laguna)

Venise est roman, Venise est lagune, c’est même le titre du prochain roman de Roberto Ferrucci, à paraître le 9 juin prochain aux éditions La Contre Allée.
« Ce texte raconte l’effet dévastateur des passages ininterrompus des grands
paquebots dans la lagune de Venise et les sentiments qu’ils provoquent chez
la plupart d’entre nous, les Vénitiens », écrit Roberto Ferrucci en quatrième de couverture de ce livre magnifique sur lequel Diacritik reviendra au moment de sa sortie.
En voici un extrait en avant-première et en exclusivité, la note de l’auteur dans laquelle l’écrivain explicite son projet littéraire.
Un immense merci à Roberto Ferrucci et à son éditeur Benoît Verhille.
Guillemets ouvrant

 

Venise n’ est pas une ville de mer. Venise est lagune.
Les Vénitiens qui sortent en bateau, qui voguent sur ses eaux vertes, splendides et fragiles, s’éloignent rarement pour fendre les eaux bleues du haut Adriatique. Tel est l’énorme paradoxe de ce débat absurde sur les grands bateaux oui, les grands bateaux non. La lagune n’ est pas la mer. C’est surtout
pour cette raison que le reste du monde sait parfaitement que la réponse à ce faux dilemme est NON. Seuls quelques Vénitiens cyniques, ceux qui font des affaires avec les croisières, continuent à insister sur l’innocuité de ces monstres faits de tonnes d’acier.
Il suffit pourtant de les voir passer ne serait-ce qu’ une seule fois, en vrai, pour comprendre l’absurdité d’ un tel choix. Un choix motivé par les schei, les sous, car il y a toute une frange de Vénitiens, et cette fois pas seulement une poignée d’individus, qui considèrent leur ville comme une grosse machine à sous : à tous les coups on gagne, pressons-la jusqu’ à la dernière goutte. Aujourd’hui, ces Vénitiens ont même un nouveau représentant officiel, un véritable commandant de bord, le nouveau maire, qui n’est pas plus tôt entré en fonction qu’il a censuré l’exposition photographique Monstres à Venise de Gianni Berengo Gardin programmée au Palais Ducal. Pour motiver sa décision, il a déclaré que cette exposition, signée par l’un des plus grands photographes du monde – un artiste qui a exposé au MoMa de New York, qui a collaboré au Time et qui a remporté plusieurs prix internationaux – aurait donné une mauvaise image de la ville. Ce qui est d’ailleurs tout à fait le cas, étant donné que les bateaux qui pénètrent dans la lagune ne se contentent pas de donner une mauvaise image de la ville : ils en donnent une image horrible au monde entier.
Le nouveau maire de Venise, élu au terme d’une campagne électorale pharaonique et bouffie de démagogie, a immédiatement pris pour cible la culture : en 2015, Venise, une ville d’art de niveau mondial, inscrite au
patrimoine de l’Unesco, n’a pas d’adjoint au maire à la Culture. Le maire dit qu’il a gardé cette fonction pour lui. En réalité, son geste n’a pas qu’une valeur symbolique. Pour certains politiciens, pour certains hommes de pouvoir, la culture, c’est l’ennemi à abattre, capable de les marquer de près, de se mettre
en travers de leur route, de les démentir et pour finir de les démasquer. Or, Venise n’est pas seulement une ville de la culture, Venise est culture. Venise est née d’ une grande idée, Venise, ce sont les villes invisibles infinies d’Italo Calvino. Venise n’est pas instinct, mais pensée pure. Et Venise est peut-être aujourd’hui entre les mains d’un homme qui veut la transformer en un grand barnum commercial, un barnum de la consommation. Le risque qui a fait couler des flots d’encre et dont on a parlé pendant des années, le risque d’une Venise qui ne serait plus une ville mais une immense ville-musée, un barnum commercial, est en train de devenir réalité. Cela va même plus loin, car l’ idée que le nouveau maire se fait de la culture, c’est la culture des grands paquebots. Venise risque de devenir comme l’intérieur d’ un bateau de croisière avec ses centaines de magasins, ses dizaines de salles de gym, je ne sais combien de restaurants, bars, discothèques, saunas, salles de jeux,
casinos et, puis à la fin, mais oui allez, tant qu’on y est, un théâtre. Voilà ce que risque de devenir Venise – définitivement.
C’est seulement si on recommence à la considérer et à la respecter comme une ville de la lagune, en acceptant sa fragilité, précieuse et unique, que Venise pourra rester la ville la plus belle et la plus aimée du monde.
Ce récit, dont l’ossature était contenue dans le roman Sentiments subversifs, se veut un petit – et fragile – encouragement dans cette direction. Mais ce récit se termine, hélas ! par un cauchemar qui s’est transformé en réalité.Guillemets fermés

Roberto Ferrucci

 

 

 

 

© Roberto Ferrucci
© Roberto Ferrucci

Roberto Ferrucci, Venise est lagune, traduit de l’italien par Jérôme Nicolas, préface de Patrick Deville, éd. La Contre Allée, juin 2016, 8 € 50

Venise est lagune