21 novembre 2024. Il neige trop. Je dois renoncer à aller voir La Voyageuse de Hong Sangsoo. Mais comme je viens de recevoir le blu-ray de Val Abraham de Manoel de Oliveira, je cherche 3 heures et 23 minutes de libre pour revivre l’éblouissement de ma première vision, en 1993. Ces deux films ont en commun d’être programmés en salles (celui d’Hong Sangsoo, le 22 janvier prochain) avant d’être édités en vidéo (le 3 décembre pour Val Abraham) par Capricci. On y reviendra.

Des livres qui se lisent avec plaisir, il n’en manque pas. Des livres qui se relisent dans la foulée sans ennui, il y en a suffisamment pour alimenter cette chronique. Mais des livres qui se relisent longtemps après, comme si, de nouveau, c’était la première fois, non qu’on ne les ait oubliés, mais parce que nous les appréhendons de manière plus ouverte – la mémoire ayant été, sinon altérée, disons fragilisée, voire trouée, par les effets du temps (la mémoire est un champ de bataille pour les archives) –, il y en a beaucoup moins. On se dit alors : au diable l’actualité, c’est d’eux que nous devrions parler.

Faire le grand écart est plus qu’indispensable quand le corps vieillit. Jadis souple, il lui arrive de se mettre en route avec difficulté au réveil. Si on doit passer ses journées à écrire, autant en accomplir une partie en position debout – j’en connais qui continuent d’écrire, et surtout de dessiner, une petite rame de papier posée sur un lutrin avec quelques plumes, pinceaux et un encrier à portée de main.

Quand on s’intéresse de près à tel ou tel « objet culturel », ce qui compte tout d’abord, c’est d’apprécier la prise de risque de son auteur ou de son autrice. Si quelque chose nous semble ne serait-ce qu’un peu remis en jeu, il devient possible – même si leur absence est avérée – d’ajouter des mots aux mots, en conscience des nombreux coups de gomme à venir sur les premiers jets de cet ajout, dessinant peu à peu les contours d’un espace d’échanges.

Cinéma, écriture, dessin, art, poésie et bande dessinée au programme de ce vingt-cinquième épisode, se rencontrant – se frottant, s’entrechoquant – dans l’espace mental. On pourrait ne rien projeter sur le papier ou l’écran de ce qui s’est animé intérieurement à leur lecture, à partir de quoi se sont tissés d’inextricables dialogues lors de nos incursions sur l’autre scène. Mais en cet espace critique, il faut bien accompagner ces traces mémorielles de quelques notes concrètes ; donc brouillonner un minimum nos réflexions, avant qu’elles ne s’évanouissent dans le grand lac d’Oubli qui exerce au Terrain vague la même attraction que celui des Buttes Chaumont dans lequel plus d’un(e) s’est précipité(e) :

. 23 septembre 2024. J’ai écrit il y a quelques semaines à propos de Thomas Clerc : « L’auteur et moi avons en commun d’être parisiens de naissance ». Mais ouvrant à nouveau Paris, Musée du XXIe siècle, le Dix-huitième arrondissement, je lis qu’il est né à Neuilly sur Seine. Me revient aussitôt que j’avais bien repéré cette indication à première lecture ; mais, ne l’ayant notée, je l’avais vite oubliée (leitmotiv : ma mémoire immédiate fout le camp). Cherchant à transformer cette bourde en petite pensée, je rumine que : S’il ne l’est pas de naissance, il l’est d’avant la naissance. Et de plus, Neuilly… Claude Ollier, qui y avait vécu quand il avait une quarantaine d’années dans une pièce minuscule et inconfortable, m’avait dit un jour : « Au fond, Neuilly, c’est Paris. » On est sans le sou de la même manière dans une chambre de bonne, qu’elle soit intra-muros ou dans un immeuble de la petite couronne.

Cela fait déjà longtemps que le désir d’associer bande dessinée et poésie travaille souterrainement cette chronique, sans qu’il ne soit pour autant question de rechercher des liens arbitraires, ou de fausses affinités. De timides, ces rencontres sont progressivement devenues manifestes ; et aujourd’hui, peut-être parce que cet épisode de Terrain vague porte le numéro “23” – nombre magique selon moi –, l’« alternance » sera de rigueur : une bande dessinée / un livre de poésie / deux bandes dessinées / deux livres de poésie / une bande dessinée / un livre de poésie.

À chaque fois que je tente d’apposer un point final à une petite lecture « critique », je me reproche de ne pas m’être accordé quelques milliers de signes supplémentaires afin de creuser davantage certaines pistes. Ça me travaille quelque temps ; mais, à chaque relecture, je ressors la gomme : le nombre de signes et d’espaces s’amenuise peu à peu, tout en demeurant encore trop important. Mon seul espoir est que ce qui finit par être partagé reste ouvert, comme les entrées, même secrètes, du Terrain vague. C’est pour cette raison qu’il faut relancer jusqu’à épuisement le travail d’élagage.

2 septembre. Des livres « de la rentrée », j’en avais reçu cinq au moment de prendre la route cet été – ce qui était bien suffisant. De retour dans l’atelier, un sixième me parvient, et non des moindres : Ann d’Angleterre de Julia Deck. Je viens d’en achever la lecture. Mais il est trop tôt pour en parler car il faut prendre le temps de faire un peu de ménage : se débarrasser de ce qui, même d’une oreille distraite, a été enregistré de ce qui circule à son sujet ; et aussi de bon nombre de petites pensées qui ont surgi au cours de la lecture et qui, si elles ne se sont pas envolées, se sont accrochées tels de vieux chapeaux sur les patères du corridor mal éclairé que nous traversons parfois la nuit. Travail à la gomme, comme toujours, réactivant le plaisir de la lecture et les sentiers de l’écriture.

22 août. Relecture de Mélusine reloaded de Laure Gauthier, ouvrage d’à peine plus de cent pages qui, bien que présenté comme un « premier roman », fraie clairement entre les genres, prenant langue avec le plus ancien comme avec ce qui arrive. J’attends un peu avant d’en apporter un écho, en profitant pour ranger mes acquisitions d’été, avec en tête l’idée de déposer une note aussi brève que possible pour chaque livre. Huit semaines sans rien publier rend la reprise délicate tant on s’habitue à voir, à écouter, à lire, sans même songer à rompre le silence : laissant s’éteindre tranquillement les résonances propres à ces visions, ces écoutes, ces lectures – même si, en réalité, rien ne meurt, car, entre autres activités, le rêve réanime sans prévenir ce qui nous chuchote à l’oreille de quoi écrire trois mots ou trente-mille signes.

1.

Archipels d’Hélène Gaudy aux Éditions de l’Olivier : lu en quatre étapes à la nuit tombée avant de gagner le littoral nord breton hanté par des fantômes familiers. 25 juillet : relecture, face à la mer, prenant quelques notes. Une nouvelle saison démarre, mais c’est toujours la même chose : comment rendre compte de nos lectures, de nos rencontres, de nos écoutes, de ce qui nous a ébloui ou simplement intéressé, en se retenant de formuler cet exaspérant « ressenti » qui parle davantage du commentateur que de ce qui a été placé au centre de l’attention ? Toujours aller contre la dictature de l’immédiateté. Condenser, élaguer, frotter, reprendre, gommer, pour mieux assembler ce qui tient après relecture.

23 juin 2024. Bientôt en pause estivale, cette chronique – qui devrait, comme ce fut le cas en 2022 et 2023, totaliser 31 épisodes (+ 2 ou 3 « hors-série ») à la fin de l’année – n’a pas la prétention d’avoir épuisé la pile des ouvrages non abandonnés après lecture. Comme déjà dit, trouver les mots justes pour répondre à ce qui a ouvert un espace de dialogue n’est jamais évident – et pas seulement faute de temps. Quant à ce qui ne nous a pas touché mais que nous désirons cependant faire passer, n’en parlons pas. La tentation du silence n’aura jamais été aussi vive, par sens indien de la réserve.

Et une fois de plus, en ce début d’après-midi, m’allongeant sur le canapé de l’atelier afin de me plonger dans la lecture d’un livre dont je ne sais encore à peu près rien, je résiste avec difficulté à la tentation de m’endormir. Le livre me glisse des mains sans que je n’aie eu le temps, ou le réflexe, de marquer la page où j’en suis. Le bruit qu’il fait en tombant me fait reprendre mes esprits. Décidé à rester éveillé, je sors me dégourdir les jambes. Dans la forêt proche, alors que l’orage gronde au loin, me revient ce titre : Je marche ou je m’endors.