Terrain vague est un lieu à l’écart, certes loin d’être déconnecté du centre, mais quand même… Il arrive à ses autochtones de passer à côté de beaux événements parce que des liens avec celles et ceux qui en sont à l’origine n’ont pas été tissés. C’est le prix de ce pas de côté plus que jamais nécessaire – et l’on peut dire que ce n’est pas cher payé.

Écrire en non-poète sur la poésie, en s’adressant à des non-poètes, tel est le projet de ces constellations « poétiques ». Encore qu’« écrire sur », rien de moins sûr ; disons plutôt qu’il s’agit de passer un peu de temps « avec », autrement dit en compagnie de livres de poésie, avant de tenter de raccorder par montage ce que la mémoire a accroché au cours de ces lectures (mais comme cette dernière a tendance à s’effilocher, glisser quelques signets entre les pages est plus prudent).

Tardes de soledad, film documentaire d’Albert Serra : vu le 23 janvier dernier, sans prendre de note. Au moment où j’écris ces lignes, sept semaines ont passé, au cours desquelles le film a travaillé intérieurement : s’est métamorphosé, et sans doute en partie dissout. En parler n’est pas sans risque – l’écueil principal étant d’en rester aux premières impressions, alors qu’il faudrait se mettre en quête de détails non aperçus afin de dépasser le stade du jugement premier (souvent dernier chez les trop pressés).

Continuer à tisser des liens avec la bande dessinée quand bien même on est conscient de la difficulté de faire passer ce qui anime matériellement ce territoire, dans ses plus étranges surgissements : ce qui circule d’une image à l’autre, d’une page à l’autre, d’une double page à l’autre, que les mots ont mal à saisir avec précision – l’histoire racontée (il arrive qu’il n’y en ait pas, mais c’est assez rare) ne gagnant rien à être redite de manière compressée ; et le trait, si singulier qu’il soit, ne pouvant être réduit à telle ou telle vaine description. Quoi de plus difficile à caractériser qu’un trait… ? Et pourtant, c’est par cette voie-là (qui est aussi voix, simultanément muette et parlante) que le courant passe – et que le cœur est touché.

Début janvier, c’était la tempête. Deux mois après, c’est marée basse, à moins que ce ne soit une illusion. Le chroniqueur en profite pour rattraper son retard : ne jamais être pressé, même s’il arrive qu’à peine reçu, un livre soit lu, puis recensé dans la foulée. Pour une publication le 5 mars, une chronique en 5 temps s’impose. 37 suivant 31 dans l’ordre des nombres premiers, ça colle avec le programme échafaudé. So May we Start ? 

2 février 2025. Je relis dans le transilien Mahu reparle de Robert Pinget (Éditions des cendres, 2009) : environ quarante pages – les premières, les seules – d’un projet abandonné, écrit probablement fin 1968, entre la publication du Libera et celle de Passacaille qui marque, en 1969, un tournant dans son écriture. Robert Pinget (1919-1997) est un écrivain au ton singulier – ou plutôt aux tons singuliers –, un de ceux dont je reprends régulièrement la lecture sans jamais être déçu.

35 est la somme des cubes des deux premiers nombres premiers : 23 + 33. Je le note, sans être certain d’en tirer quoi que ce soit d’utile pour avancer dans ce travail qui occupe une bonne partie de mes journées en solitaire : en passeur, en veilleur, à l’écoute, à l’affut, ce qui peut sembler relativement absurde tant ce travail s’accomplit en dehors de toute attente (ou si discrète – même s’il y a de belles surprises). Mais ce qui compte avant tout, c’est d’entretenir un sens de l’ouverture qui permet çà et là quelques échanges vivants, même si le plus souvent esquissés en pointillés, et troués de silence : précieux viatique qui conduit le guetteur à ne pas abandonner la partie.

Ce 22 janvier, La Voyageuse, trente-et-unième long métrage du cinéaste sud-coréen Hong Sang-Soo, sort au cinéma. Il s’agit de sa troisième collaboration avec Isabelle Huppert (après l’inoubliable In Another Country en 2012 ; et La caméra de Claire tourné à Cannes en 2017). Le film a obtenu le Grand prix du jury à Berlin en février dernier. Je suis allé le voir pour la première fois le 28 novembre dernier, sortant comme à chaque fois de la projection tout sauf déçu, ce qui ne signifie pas qu’on ne puisse l’être. Il suffit de jeter un œil sur le « conseil des dix » des Cahiers du cinéma (n° 816, janvier 2025) – « chef d’œuvre » (une voix), « à voir absolument » (deux voix), « à voir » (trois voix), « à voir à la rigueur » (une voix), « inutile de se déranger » (une voix) et « non vu » (deux voix) – pour se rendre compte qu’une partie de la critique montre une forme de lassitude, pendant qu’une autre continue de s’enthousiasmer.

Lundi 6 janvier 2025. Alors qu’on annonce le passage d’une nouvelle tempête nommée Floriane, je continue avec beaucoup de retard mon exploration du nouveau cinéma argentin : Trenque Lauquen (Laura Citarella), Los delincuentes (Rodrigo Moreno), La flor (Mariano Llinás), des films très longs (4h22, 3h10, 13h34) où on ne s’ennuie jamais.

Nuit de noël, quatre heures du matin : réveil brutal, la tête débordant d’images s’effilochant à toute allure. N’étant pas comme Lorine Niedecker qui « dort avec un crayon sous l’oreiller pour ne rien perdre de ses rêves et de leur syntaxe » (Abigaïl Lang, préface à Louange au lieu), je pars à la recherche de quoi noter, griffonnant quelques lignes probablement illisibles au réveil : La tempête a dévasté la bibliothèque ; je découvre au sol les livres de la « rentrée d’hiver » à peu près détruits par l’eau, le vent, le sable ; sur l’un d’entre eux, j’arrive à lire un nom – Echenoz –, mais pas davantage : le déluge a tout effacé ; je me dis que c’est le signe que Terrain vague ne peut – ne doit pas – dépasser le nombre 31, car comment continuer – et sous quel titre générique – quand ce qui devrait être en attente d’être lu et commenté a été dévasté : s’il n’y a plus rien à sauver – et d’ailleurs le faut-il, vraiment ?

Troisième année consécutive où le nombre 31 régit ces chroniques (seul leur titre générique change en début d’année). Ce serait amusant de programmer autant d’ouvrages à son sommaire. Il faudrait évidemment se contenter d’écrire pour chacun un paragraphe de mille signes, espaces comprises, tout au plus. Pour y arriver, il faudrait opérer un lent travail de condensation requérant un nombre infini de coups de gomme et de nombreuses plages de réécriture. N’y pensons plus : nous élaborons ces petites constellations critiques pour le plaisir et non pour devenir fou.

Trentième et avant-dernier épisode de Terrain vague pour 2024. Pour rappel : 30, c’est 2 x 3 x 5, soit le premier nombre premier multiplié par le deuxième multiplié par le troisième. Jouer avec les nombres, c’est à la fois respecter certaines contraintes et devoir tricher – par nécessité ; et aussi par jeu. Au fond, ce qui compte c’est de ne pas s’arrêter : de continuer, en inactuel attentif à ce qui se trame dans les marges de l’actualité. Le prochain épisode sera le dernier de l’année ; et pourtant, comme les précédents, il sera aussi à sa manière avant-dernier : ne fermant rien, ouvrant des voies – pour qui ? pour quoi ? Peut-être doit-on toujours avancer sans but préétabli. C’est simplement une activité : manière de ne pas céder au silence, pourtant crucial dans cette affaire. So May we Start ?

21 novembre 2024. Il neige trop. Je dois renoncer à aller voir La Voyageuse de Hong Sangsoo. Mais comme je viens de recevoir le blu-ray de Val Abraham de Manoel de Oliveira, je cherche 3 heures et 23 minutes de libre pour revivre l’éblouissement de ma première vision, en 1993. Ces deux films ont en commun d’être programmés en salles (celui d’Hong Sangsoo, le 22 janvier prochain) avant d’être édités en vidéo (le 3 décembre pour Val Abraham) par Capricci. On y reviendra.