Terrain vague (31) – Constellation miroir

© Christian Rosset

Troisième année consécutive où le nombre 31 régit ces chroniques (seul leur titre générique change en début d’année). Ce serait amusant de programmer autant d’ouvrages à son sommaire. Il faudrait évidemment se contenter d’écrire pour chacun un paragraphe de mille signes, espaces comprises, tout au plus. Pour y arriver, il faudrait opérer un lent travail de condensation requérant un nombre infini de coups de gomme et de nombreuses plages de réécriture. N’y pensons plus : nous élaborons ces petites constellations critiques pour le plaisir et non pour devenir fou.

31 en miroir, soit 13, est un chiffre plus raisonnable, surtout si les ouvrages retenus sont de format modeste. Tentons le coup. En cinq temps, correspondant à 4 + 1 + 3 + 1 + 4 volumes. Avec probablement quelques « blancs » pour marquer, sans les nommer, ceux qui nous auront résisté – par manque de temps, mais pas seulement. Drôle de jeu. C’est parti.

1. La collection « Fléchette » aux éditions sun / sun, dirigée par Adrien Genoudet et éditée par Céline Pévrier, propose chaque automne depuis 2022 une salve de quatre livres proposant un dialogue entre image – les autochromes des Archives de la planète (1909-1921) initiées par Albert Kahn et conservées dans le Musée qui porte son nom à Boulogne-Billancourt – et texte, le concept étant de solliciter divers auteurs et autrices contemporains en leur demandant de choisir une seule image de ce fonds, puis, partant de ce choix – tant l’autochrome que l’opérateur qui l’a signé – d’écrire un poème, un essai, une fiction, ou toute autre forme à la frontière. Il y a deux ans, dans la toute première salve, se trouvait Villa Zamir d’Hélène Gaudy dont la finesse d’écriture et la beauté de l’autochrome nous avaient incités à entreprendre une petite lecture. Ce qui frappe tout d’abord dans cette collection, c’est sa belle qualité de réalisation : les livres sont maquettés avec invention, la couverture étant (par exemple) perforée comme par un fin emporte-pièce, chaque nouveau titre nécessitant une perforation supplémentaire – Villa Zamir, deuxième de la collection, en présentant deux et La valise noire, le douzième, dix de plus. On notera aussi que de magnifiques reproductions des autochromes sont insérées dans les livres de manière à ce qu’on puisse les « décrocher » pour les « porter vers une source lumineuse. » Bref : avant même d’entreprendre la lecture des quatre volumes de cette troisième salve, nos mains et notre regard sont comblés.

Enfant vu de dos d’Adrien Genoudet, écrivain et cinéaste, est le 9e volume de la collection « Fléchettes » (même si ce n’est indiqué nulle part, il suffit, comme je viens de l’écrire, de compter les perforations). L’autochrome choisi est « Indochine, Tonkin, Phénomènes, Maladies : Malade Le Pian » de Léon Busy. On y voit un enfant, très jeune (entre 5 et 7 ans), nu, de dos, debout « sur une sorte de marchepied en bois », plaqué contre un mur peint en bleu. Il souffre, mais le photographe ne s’attache qu’à l’image, au calcul du temps de pose : il compose un tableau, du genre « colonial », s’intéressant de près à la couleur bleue du mur et à la peau de l’enfant, mais sans empathie, sans porter le moindre regard sur cet autre qui retient sa douleur. Denis Roche disait qu’un écrivain ne peut s’encaisser que de dos. Mais un enfant atteint de pian, « maladie défigurante et socialement stigmatisante » ? On trouvera trois autres autochromes du même Léon Busy dans le livre, mais sans qu’on ne puisse cette fois les « décrocher ». Ils montrent le même enfant vu de face, ou allongé vu de dos, tel un cadavre. Retraçant l’histoire de cette séance de pose, opérant simultanément une traversée des lieux au temps présent, tout en s’intéressant à la carrière de l’ancien polytechnicien Léon Busy devenu faiseur d’images « pompier et orientaliste », Adrien Genoudet écrit, en exégète éclairé de la figure d’Albert Kahn et de son époque, un texte à la frontière du récit et de l’essai : une réflexion en neuf temps sur ce que lui a soufflé à l’oreille cette image. Il relève au passage la présence persistante de vestiges nazis, ou des atrocités commises au Cambodge frontalier par les Khmers rouges. Il tisse des liens entre le pian et les effets du napalm ; et associe la violence de la pose à la brutalité des tortionnaires au pouvoir. « Avec le bleu du ciel, on n’est jamais loin des Larmes d’Éros. » /  / « Le bleu agonise car tout est une question de douleur. De bout en bout. De bord à bord. De sa douleur à lui, à cet enfant anonyme qui tourne le dos. » Et découvre, en bon enquêteur, que « L’enfant a bougé pendant la prise de vue. […] Il a résisté / il a fait non de la tête. »

Tout disparaîtra de Christophe Manon est le 10e volume (etc.). L’autochrome qui en a incité l’écriture a été réalisé en mars 1918 à Vicence par un certain Fernand Curville dont cette fois on ne saura rien. Sujet : « Portrait d’une Italienne ». P. 46 : « dans ta robe noire assise / sur la margelle du puits / ton corps joue avec la lumière /  / et tout ton être sourit / au monde aux joies à venir / dans le silence qui s’élargit /  /  j’entends pourtant le bruit / du temps le bruissement / du vent et des cloches /  / qui s’impatiente au loin / ton regard semble s’émerveiller / du spectacle des choses oh /  / je te vois je te revois encore / le jour dans mes pensées / dans mes rêves la nuit », écrit Christophe Manon avec sa manière inimitable d’entrelacer l’universel aux sensations les plus intimes ; ou Paroles de Qohélet à l’amour fou  – « temps des baisers temps des caresses / le temps des étreintes il y a un temps / pour tout un temps pour toute chose » –, alternant irrégulièrement le pair et l’impair. Au plus près du chant, sans jamais rien forcer, ces pages nous touchent, marquant au fer rouge dans notre mémoire que tout disparaîtra : « les morts nous ont quittés / mais prolifèrent à l’intérieur / de chacun d’entre nous /  / comment mais comment donc /  / peut-on les oublier dès lors / qu’ils apparaissent encore / sur des photographies jaunies » Comment (mieux) dire que les « Archives de la planète », c’est bien là où l’on peut entendre, en contrepoint de l’image : « je deviendrai fantôme et mon ombre / à jamais se fondra dans ton ombre » Mais encore faut-il avoir, comme Christophe Manon, une oreille sensible et attentive.

Graine Lumière Cuire de Laura Vasquez est le 11e (bis repetita). L’opérateur de l’autochrome choisi est Frédéric Gadmer, ce qui m’a fait remonter le souvenir assez vif de la 4e « Fléchette » de la première série : Foudres de Fanny Taillandier, qui avait choisi un « Orage sur la montagne de Dassa au Dahomey » du même Gadmer, dissertant sur celle-ci comme sur celui-ci, relevant entre autres que le prénom de l’opérateur, Frédéric, était le même que celui du personnage qui avait « connu la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. » L’image élue par Laura Vasquez montre la « Terre rouge de la Noukra en Syrie, Région de Mzérib » le 15 octobre 1921. Chrétien de Troyes (« Je vous dirai bien la vérité. J’ai passé la nuit dans la forêt ») et Virgile (« Moi je ne cherche pas avec mes poèmes à tout dire ») sont en épigraphe des sections composant Graine Lumière Cuire, poème assez différent du précédent, tout en présentant avec lui quelques affinités, comme ces frottages entre le singulier et l’universel. Partant de : « voici la terre sur une image », pour arriver à : « morceau de pain âgé connaît le sens de la vie / * / morceau de pain couvert de cheveux blancs / * / voici le pain / * / nous abandonnons ce morceau de pain au milieu de la mer afin qu’il reçoive la mort que la vie voudra lui donner », en passant par : « devant le four / j’encourage la boule / il faut que tu cuises / je promets de t’aimer / le silence est le langage du pain », Graine Lumière Cuire se lit d’une traite après avoir pris sa respiration. L’ouvrant, le refermant, on désire ne pas ajouter de bruit, même neuf, et laisser le rythme agir : « sur le dessus de la terre / l’air ne s’ouvre pas avec un couteau / la chaleur disparaît puis elle revient /  / je vis de façon manifeste une main /  / le ciel est noir puis il est blanc /  / il n’y avait pas de corps /  / au bout de cette main / elle emporta les choses /  / droit dans le ciel /  / personne n’osa dire j’ai vu /  / je sais /  / où le pain cuit »

La valise noire de Maylis de Kerangal est le 12e et (provisoirement) dernier de cette série. Il propose un récit assez dense (le résumer avec précision excéderait le nombre de signes accordé aux ouvrages de cette chronique), touchant aussi bien au fantastique (donc à l’érudition) qu’au réel le plus tangible – aussi bien à l’intime, on ne peut plus réservé, qu’aux choses du quotidien, on ne peut plus partagées –, sans se laisser enfermer dans tel ou tel genre ou sous-genre fictionnel. L’espace-temps où se déroule le récit est labyrinthique, mental, ce qui n’interdit pas qu’un jour on puisse en projeter sur écran (une surface tendue, non de fumée) une version aussi audible que lumineuse, tant les liens entre personnages, lieux et objets ont été charnellement tissés. C’est pur plaisir que de se laisser prendre au piège de cette narration bien menée qui pousse à s’interroger, tandis qu’on se laisse porter d’un pays (froid) à un autre (chaud) – d’un temps (contemporain) à un autre (antédiluvien). L’autochrome choisi est d’Auguste Léon (retour de l’opérateur de la merveilleuse image élue par Hélène Gaudy pour Villa Zamir) : « une prise de vue faite au musée du Caire le 7 janvier 1914 […] Vitrine de menus objets, 1er Etage C. […] Une assemblée de statuettes. Cinq étagères de miniatures, debout ou assises, de tailles diverses mais la plupart soclées […]. Des divinités que Sélim m’avait présentées comme des amis personnels […]. Des puissances de vie, avait-il murmuré, des énergies, des forces. Des protections. » Au dos de cette image – ajoute la narratrice, spécialiste de l’ARN messager venue à Montréal pour une conférence –, le même Sélim (qui lui se meurt au Caire) a écrit : Qu’est-ce que nous faisons dans ces corps ? Évitions de condenser maladroitement ce qui doit être parcouru mot à mot, espérant simplement transmettre le désir d’en savoir plus sur ce beau récit, sensible et précis dans sa formulation, qui nous fait voyager en chambre et autour du monde. C’est assez rare, une nouvelle qui fait montre de la tension propre à un long métrage (peut être impossible à tourner, mais non à rêver), tout en relevant de ce qu’on entend par « pure écriture ».

2. De très brefs rêves est le nouvel opus de Marc Cholodenko chez P.O.L, inattendu comme de coutume, son auteur se montrant plus que jamais libre de varier les plaisirs d’un livre à l’autre, sans oublier de faire montre d’une profonde ironie, doublée d’exigence. Comme le titre l’indique, il s’agit cette fois de rêves, « très brefs », en écho à une phrase de Valéry citée en 4e de couverture : « Tout notre langage est composé de petits songes brefs ». Marc Cholodenko avait publié, il y a 25 ans, Un rêve ou un rêve, lui aussi chez P.O.L (permettez-moi de rappeler – ce sera bref ! – qu’il avait été le premier auteur publié par Paul Otchakovsky-Laurens dans la collection « Textes » chez Flammarion, en janvier 1972 : longue histoire…) Mais cette fois, il s’agit d’autre chose ; et le mieux pour commencer est de reprendre un de ces « très bref rêves » – chacun d’eux, y compris « l’ultime, plus long », tenant sur un seul paragraphe :

« Ça frappe à ma porte. Je vais ouvrir il n’y a personne que je connaisse. Elle a une drôle de tête. Pas vraiment de tête en somme que je puisse connaître. Je lui dis quand même qu’elle s’est trompée de porte. Non dit-elle c’est vous qui vous êtes trompé de jour. Vous me connaitrez demain. » Je compte les rêves comme on compte les moutons au moment de s’endormir (j’obtiens 101 + 39 + 1, soit 141). Comme ça conforte mon état de veille au lieu de m’assoupir, je continue ma lecture : « Je m’allonge je décide de me reposer. La fatigue ne disparaît pas elle s’intensifie. Mais ce n’est pas mon corps qui la ressent. On dirait que c’est plutôt le lit. Non. Ouvrons les yeux. Si. Ou plutôt c’est également la lampe, la table, le fenêtre et le canapé. Je me redresse pour regarder par la fenêtre. Le ciel aussi. Il va falloir prendre un très puissant somnifère pour les secouer de leur acédie. » On en redemande – et ça tombe bien puisqu’il y en a 139 autres. De quoi trouver quelques indications pour se perdre. Ou tomber sur un drôle d’autoportrait : « Je ne me reconnais pas. C’est moi qui me trompe ou c’est le miroir ? Pourquoi choisir de faire confiance au miroir ou à moi. Il suffit de tourner le dos aux deux. Oh là là c’est plus ailleurs encore que le bonheur ça. »

3. À chaque fois que je me plonge – je devrais plutôt écrire : à chaque fois qu’en égaré je m’aventure – dans telle ou telle édition des Œuvres complètes de Nietzche, je vais directement au fragment 250 de Aurore intitulé Nuit et musique, afin d’écouter comment la traduction proposée le fait sonner :

« L’oreille, organe de la peur, n’a pu se développer comme elle l’a fait que dans la nuit et la pénombre des forêts et des cavernes obscures, conformément au mode de vie de l’époque de la peur, c’est-à-dire la plus longue époque de l’humanité : de jour, on a moins besoin de l’oreille. De là le caractère de la musique, art de la nuit et de la pénombre. » Je me souviens que Philippe Beck a préféré écrire « organe de la crainte », plutôt qu’« organe de la peur », dans son Traité des sirènes. Je me souviens aussi que l’été 1979, alors que nous passions quelques jours en Auvergne, Claude Ollier enchaînait les lectures des éditions de poche de Nietzsche pendant que sa fille (de 7 ans) faisait de même – et au même rythme ! – avec les albums de Tintin : « 18 août 1979. Comme Ariane note une fois de plus la présence, sur ma table, du Crépuscule des idoles et de Généalogie de la morale, elle lance : – C’est Nietzsche, les Tintin, pour toi ? (Les liens d’espace) ». Personnellement, je n’ai jamais laissé passer beaucoup de temps avant de lire ou relire quelques pages de Nietzsche (de même pour Montaigne ou Wittgenstein) ; mais je dis bien « quelques pages » et non des centaines, et encore moins (si j’ose dire) deux mille cinq cents, comme c’est le cas pour la nouvelle édition des Œuvres complètes sous la direction de Patrick Wotling chez Flammarion : de quoi nourrir des années d’insomnies. « Cette édition reprend la totalité des traductions de la collection GF, et y ajoute les textes encore manquants, tous assortis d’un appareil de notes original. » Une somme. De celles qu’on pose précautionneusement sur sa table de chevet, de manière à y revenir de temps à autre, tout en sachant qu’on ne lira pas tout. Je ferme les yeux, ouvre au hasard ce fort volume et pose mon index sur une double page : « De la dernière heure. – Les tempêtes sont mon danger : aurai-je ma tempête, dont je mourrai, comme Olivier Cromwell mourut de sa tempête ? Ou m’éteindrais-je comme une chandelle que le vent n’a pas encore soufflée, mais qui s’est fatiguée et rassasiée d’elle-même, – une lumière qui s’est consumée jusqu’à son terme ? Ou enfin : me soufflerai-je moi-même pour ne pas me consumer jusqu’au bout ? (Le Gai Savoir, 315) » L’hyper-productivité de Nietzsche, « dans ces années où il se consacre à poursuivre obstinément ses investigations et à conquérir progressivement sa pensée, est stupéfiante », écrit Patrick Wotling. On a en mémoire l’épisode dit du cheval de Turin qui a mis un terme à cette prolifération. Ce sont peut-être ces mythiques onze années de silence qui m’ont incité à faire quelques incursions, d’abord en musicien, dans l’œuvre de ce grand philosophe (peut-être aussi en forgeur de récits brefs ou en dessinateur, plutôt rêveur, mais certainement pas en praticien de la chose : aux antipodes d’un agrégé faisant passer des épreuves). Aussi me contenterai-je de signaler cette parution impressionnante (vive les techniques d’impression et de reliure permettant une telle souplesse – je serai plus réservé sur la maquette de couverture, mais peu importe), appréciant particulièrement les Incursions d’un inactuel dans Crépuscule des idoles : « Pour qu’il y ait art, pour qu’il y ait un acte et une vision artistiques, une condition physiologique préalable est de rigueur : l’ivresse » que, tournant les pages, je relie à ces trois vers des Dithyrambes à Dionysos : « Il te faut t’appauvrir / sage sans-sagesse ! / si tu veux être aimé », avant de prendre congé avec ce titre réjouissant : Comment je me suis dégagé de Wagner… (c’est écoutant Satie, Socrate et les Musiques d’ameublement, que j’ai rédigé ces lignes).

[« Un blanc » ; et même deux, concernant les livres 7 & 8 – magnifiques et passionnants – prévus dans la section 3 (philosophie, critique) de cette constellation de 13. Étant contraint par le temps (que requiert le désir d’échouer mieux) et le nombre de signes (imposés en implacable tyran par moi-même), je renonce à faire semblant d’améliorer les méchantes lignes (ou disons plutôt : indignes) griffonnées à leur sujet sur mes carnets de lecture, même si auraient peut-être eu le don d’apporter un vague écho à l’éblouissement provoqué par leur lecture. Paradoxe ? Il arrive que l’on abandonne en premier lieu ce qu’on admire le plus. Ce sera peut-être pour une autre fois – ou non.]

4. Pop Forever Tom Wesselmann est le titre d’une exposition qui se tient à la Fondation Louis Vuitton jusqu’au 24 février 2025. Un roboratif catalogue, sous la direction de Dieter Buchhart et Anna Karina Hofbauer, a été publié à cette occasion, en coédition avec Gallimard : regorgeant d’images, parfois iconiques, parfois méconnues – il semble bien trop tôt pour tracer un commentaire pertinent sur ce travail d’une grande richesse et cependant problématique, mais au sens le plus stimulant, écrivais-je en novembre dernier, sans avoir encore pu visiter cette exposition (ce qui est toujours le cas aujourd’hui ; mais j’ai bon espoir d’y parvenir avant la nouvelle année).

Ce dont j’aimerais parler, c’est des 348 pages de ce formidable volume : des textes, et surtout de son iconographie ; et plus précisément des œuvres de Tom Wesselmann qui est loin d’être le seul à avoir été mis à l’honneur dans cet accrochage – pas moins de 35 autres artistes étant au programme, et non des moindres, de Duchamp à Warhol, de Schwitters à Lichtenstein, de Hannah Höch à Rauschenberg ou Johns, et j’en passe, de mal connus (parfois intéressants à découvrir) ou de trop fameux (dont on se serait volontiers passé – mais peu importe) : il y a vraiment de quoi relancer d’anciennes interrogations sur ce qui se dit, et continue à se dire, sur ce qui touche au Pop (Forever ou non). Une remarque en passant : les poètes, critiques, ou simples amateurs avec qui j’échange régulièrement sur la peinture sont pour la plupart des « Matissiens », plaçant très haut Simon Hantaï, et appréciant Joan Mitchell, Ellsworth Kelly, sans oublier Claude Monet – soit les artistes récemment accrochés sur les murs de cette fondation. Mais peu avouent s’intéresser au Pop Art, affectant parfois du mépris, ou au mieux de l’indifférence, pour Warhol ou Rosenquist (ce qui n’est pas mon cas). Seuls Roy Lichtenstein et Tom Wesselmann ont droit à quelques égards – ce dernier, surtout pour ses « figures découpées en acier et aluminium peintes » qui jouent avec la combinatoire et flirtent avec l’abstraction, témoignant ainsi d’une forme d’ouverture.

Tom Wesselmann, Amy Reclining # 8. Catalogue, page 24 © FLV / Gallimard

Bien entendu, le plus iconique de la production de Wesselmann, The Great American Nudes, n’est pas à négliger, malgré la fatigue relative à leur reproduction sur divers supports un peu partout. Et le parcours est remarquable, bien plus singulier qu’on l’imagine, si l’on ne s’en tient qu’aux clichés véhiculés par les tableaux. Ici, dessin – « J’ai toujours utilisé le dessin comme faisant partie intégrante de ma peinture, et ma peinture est presque toujours issue du dessin » –, peinture, et même sculpture, dialoguent concrètement. Et la « conquête » de l’image ne cède quasiment jamais aux facilités de l’imagerie. On sent une recherche en reprise inlassable – l’enjeu de ce travail étant de proposer bien davantage que la simple vision, plus ou moins érotisée, d’une bouche ou d’une main peinte, tenant une cigarette à bout filtre, alors que s’échappent quelques volutes de fumée. Le corps, sujet et objet de toute l’attention du peintre, engage la peinture dans une aventure inédite, prenant ses sources dans un passé non oublié, cherchant à toucher par la touche, à éclairer par la couleur, à trouver son chemin via le dessin, sans refuser les dissonances, tout en luttant contre la dictature du bon goût (sans jamais sombrer dans la vulgarité lambda). « Je peins, disait-il, c’est tout ce que je fais. » Et, comme pour tout ce que fabriquent les grands obsessionnels, le résultat est le plus souvent sidérant.

5. Quatre bandes dessinées maintenant, de tonalités fort différentes.

Kilmotor de Helge Reumann chez Atrabile laisse sans voix, ce qui plaît au chroniqueur qui n’a jamais manqué de marquer d’une pierre blanche la sortie d’un nouvel opus en solo de cet auteur depuis Black Medecine Book en 2017. Ayant déjà écrit trois fois à leur sujet, il me faut éviter de me répéter, d’autant plus qu’il s’agit une fois encore de bande dessinée « muette » – qui en dit long cependant sur l’« indicible » fortement ressenti qui nous arrache des peurs et des rires entremêlés, sans nous inciter au bavardage. Qui aime viscéralement le dessin, et fait confiance au trait comme à la composition plastique, ira au bout de cette expérience de lecture conduisant à pénétrer des univers hallucinés dans lesquels (paradoxalement ?) on ne peut que se sentir bien, comme si l’on était invité à une représentation sur les tréteaux du rêve, certes d’un autre, mais répondant au besoin de viatique de l’esprit et du corps, en vue de traverser le jour d’après.

Kilmotor © Helge Reumann / Atrabile

Kilmotor se présente, dans l’esprit des livres précédents de Reumann, comme un catalogue d’obsessions : débordant d’objets introuvables, dévoilant un goût des matières et des métamorphoses, déployant un art de « vivre ensemble » non dépourvu, comme déjà noté, de drôlerie, dans un monde où on va à l’aventure d’un Buffalo Grill à un Copy Center, lieux de culte dérisoires. Touchante fascination pour la fureur contenue, ou l’inquiétante étrangeté, que traduit le dessin, comme un langage secret où on apprend à ralentir quand l’histoire s’accélère ; où on prend plaisir à ne pas comprendre, tout en saisissant tout de cet univers cohérent, « non interchangeable », « non paraphrasable » comme la poésie selon Jacques Roubaud.

Erostrate est le titre de la nouvelle bande dessinée de Martin Veyron chez Dargaud, huit ans après Ce qu’il faut de terre à l’homme. Plus de deux cents planches, et une superbe couverture sur laquelle Étienne Robial a effectué quelque « correction optique » et veillé à « l’orthodoxie typographique » (nous dit l’auteur, qui remercie aussi Pascal Ory « pour l’onomastique. ») Bigre, comme cela a l’air sérieux… Et ça l’est, en effet, mais de manière pour le moins inattendue, et plutôt réjouissante.

Martin Veyron, même s’il entretient une forme d’ironie, notamment envers la modernité, est bien plus « antéarchaïque » (hanté par l’antiquité ?) que postmoderne. Il tire ingénieusement profit du fait qu’on ne sait pas grande chose d’Erostrate – sinon qu’il a mis le feu au temple d’Artémis à Éphèse (une des sept merveilles du monde antique) en 356 avant J-C (le jour même de la naissance d’Alexandre le Grand selon Plutarque) – pour l’inventer : pour en faire ce qu’il n’était probablement pas (comme Marcel Schwob dans son merveilleux livre Vies imaginaires ; ou Sartre dans une des nouvelles du Mur dont je n’ai gardé aucun souvenir) ; car ce qui compte pour Veyron, c’est de creuser inlassablement le thème « erostratien » du désir de célébrité, en contant le procès de cet incendiaire qui en était possédé comme personne et dont au final on interdira de prononcer le nom, qui n’a pu survivre que par l’écriture. Être touché par la célébrité, c’est être frappé de malédiction : comme être privé de tout devenir « minoritaire ».

Erostrate © Martin Veyron / Dargaud

Mais si l’auteur des célèbres aventures de Bernard Lermite et de L’Amour propre se plaît à réinventer Erostrate, il remet simultanément en jeu, par le truchement de « flashbacks cinématographiques », quelques personnages non moins fameux de l’Antiquité grecque, de Diogène à Aristote, sur lesquels nous sommes mieux documentés. Les ingrédients, tirés de l’Histoire comme de petites histoires, sont mélangés dans un « shaker » et le cocktail qui en résulte se déguste par petites gorgées. Entre « vérité historique » et invention échevelée, Veyron s’amuse et nous amuse, composant un album d’un peu plus de deux cents planches où le verbe est roi et où les digressions abondent, usant de dialogues parfois un peu tordus ; mais on sent aussi le plaisir du dessin oscillant entre recherche expressive et efficacité : travaillé par le goût du détail, tout en cherchant à préserver une certaine spontanéité. Quatre ans de travail afin, nous dit Martin Veyron, d’obtenir un résultat « beau comme de l’antique ». Ou comme un feu de joie ?

Parmi les ouvrages de ma bibliothèque régulièrement sortis pour être relus, les huit volumes (numérotés de 0 à 7) du Popeye d’Elzie Crisler Segar publiés de 1980 à 1988 par Futuropolis (canal historique) dans la collection mythique « Copyright » forment un corpus fabuleux : huit années de strips quotidiens en noir et blanc traduits notamment par Dominique Grange, Florence Cestac ou Frank Reichert. Ne nous manquaient que les planches du dimanche en couleur dont Futuropolis (canal post-historique) nous propose aujourd’hui, à l’occasion du cinquantième anniversaire des éditions, un premier volume, adaptant en français les deux premiers recueils de l’édition publiée aux USA par Fantagraphics sous le titre Sundays 1930-1933 (traduction Sidonie Van den Dries). 196 planches au format à l’italienne, au sein desquelles il sera difficile d’éprouver la moindre déception, tant le monde de Segar se montre d’une inventivité sans pareille. Exemple :

Sunday pages © Segar / Futuropolis

Qu’ajouter, sinon un nouvel exemple ? Mais comme nous avons des règles à respecter, reprenons plutôt ce fragment du texte de Francis Lacassin, en préface du Volume 1 des strips de Popeye dans la collection « Copyright » : « Le génie de Segar est d’avoir foulé aux pieds tous les conformismes auxquels obéissent la plupart des humoristes. Son propos n’est pas de se livrer à une aimable satire du système social, d’en montrer les défauts pour l’améliorer […]. Le comique de Segar oscille entre Xavier Fortenet et Alfred Jarry. C’est le comique de la destruction. […] Il ne propose pas une caricature de la réalité, mais son négatif. » Les aficionados du marin borgne sont maintenant impatients de prendre connaissance des Sundays des années 1934-1938.

Et pour finir en beauté : Rébétissa de David Prudhomme, toujours chez Futuropolis, dans une version à la fois sobre et luxueuse, au format à l’italienne (un album « classique » en couleur devant sortir dans quelques mois). C’est la suite de Rébétiko, paru il y a quinze ans, qui avait obtenu une belle unanimité critique en sa faveur. Nous sommes en 1936, au moment où le dictateur Metaxás frappe de censure cette forme musicale selon lui trop chargée d’impuretés relatives à ses origines orientales et populaires. Cette nouvelle histoire, mettant en scène des musiciens condamnés au silence, est tissée de faits de résistance. Elle dégage une force peu commune, non seulement par ce qu’elle dit, mais aussi, et peut-être surtout, par la puissance du dessin, qu’il est agréable d’appréhender selon cette version « dépouillée ». Certaines demi-planches, sublimes, parfois empreintes de mélancolie, incitent à opérer de longs arrêts sur image(s). Une expérience précieuse pour le regard qui devrait conduire les lecteurs et les lectrices à faire quelques découvertes du côté de la bande son qui a nourri, et stimulé, cette bande dessinée simultanément classique (car si parfaite) et audacieuse (car nourrie, elle aussi, de ces imperfections reprochées au rébétiko, qui en font la sève et lui donne vie).

Rébétissa © David Prudhomme / Futuropolis.

Vendredi 13 décembre 2024. Alors que les nouvelles du jour ne sont pas folichonnes, ce 31e épisode de Terrain vague s’intéressant à 13 titres (11 finalement :  4 + 1 + 1 + 1 + 4, nul repentir de dernière minute) s’achève comme de coutume avec ces deux mots mis entre parenthèses (à suivre)

Adrien Genoudet, Enfant vu de dos, sun / sun éditions, novembre 2024, 96 pages, 18€
Christophe Manon, Tout disparaîtra, sun / sun éditions, novembre 2024, 64 pages, 18€
Laura Vasquez, Graine Lumière Cuire, sun / sun éditions, novembre 2024, 80 pages, 18€
Maylis de Kerangal, La valise noire, sun / sun éditions, novembre 2024, 64 pages, 18€
Marc Cholodenko, De très brefs rêves, P.O.L, décembre 2024, 96 pages, 17€
Nietzsche, Œuvres complètes, sous la direction de Patrick Wotling, Flammarion, novembre 2024, 2596 pages, 69€
Pop Forever Tom Wesselmann, sous la direction de Dieter Buchhart et Anna Karina Hofbauer, FLV / Gallimard, octobre 2024, 348 pages, 45€
Helge Reumann, Kilmotor, Atrabile, novembre 2024, 184 pages, 29€
Martin Veyron, Erostrate, Dargaud, octobre 2024, 216 pages, 30€
Elzie Crisler Segar, Popeye Sundays 1930-1933, Futuropolis, novembre 2024, 208 pages, 32€
David Prudhomme, Rébétissa, Futuropolis, novembre 2024, 224 pages, 45€