Terrain vague (37) – La vie mode(s) d’emploi (Rossi, Roubaud, Echenoz, George, Wackenheim)

© Christian Rosset.

Début janvier, c’était la tempête. Deux mois après, c’est marée basse, à moins que ce ne soit une illusion. Le chroniqueur en profite pour rattraper son retard : ne jamais être pressé, même s’il arrive qu’à peine reçu, un livre soit lu, puis recensé dans la foulée. Pour une publication le 5 mars, une chronique en 5 temps s’impose. 37 suivant 31 dans l’ordre des nombres premiers, ça colle avec le programme échafaudé. So May we Start ? 

1. C’était en juillet 1978. Joël Drouilly, un ami rencontré aux Beaux-arts, disposait à certaines périodes de l’année d’une petite maison dans l’île d’Oléron. Nous y allions régulièrement pour, d’un coup de pinceau magique, la métamorphoser en atelier. Cette année-là, Joël avait invité Paul Louis Rossi et son fils, encore adolescent. J’avais 22 ans et Paul, le double. Pendant qu’on fabriquait sur de grandes feuilles de papier des surfaces de silence, lui écrivait. Nous mettions parfois la musique à fond. Les vinyls qui passaient le plus souvent étaient Some Girls des Rolling Stones, tout frais pressé, surtout pour la dernière plage de la face B, Shattered ; et Never Mind the Bollocks des Sex Pistols, sorti l’automne précédent (mais on écoutait aussi John Cage – et la radio). Certains après-midis, nous faisions de longues promenades dans l’île en quête de mégalithes (Rossi était persuadé qu’il y en avait encore de non répertoriés). Et le soir on se mettait à l’écoute, notre écrivain monologuant jusqu’à tard sur divers sujets qu’il connaissait à fond.

Découvrant plus tard les poèmes écrits par Rossi cette année-là, je n’ai pas été étonné d’y repérer quelques empreintes de ce séjour. Notamment dans Stèles des royaumes celtiques, un long poème repris dans Les états provisoires (P.O.L, 1984), où, après avoir égrené les noms de Celtes obscurs ou légendaires – « Le neveu de Crimthann Mor Mac Filaid des Eoganacht / de Munster s’appelait Conall Corc fils de / Lugaid il fut banni par son oncle s’exila chez / Feradach Find Dechtnach roi / des Pictes » – et fait un signe au poète Américain Jerome Rothenberg, ainsi qu’à Raquel et Emmanuel Hocquard, éditeurs/imprimeurs/animateurs d’Orange Export Ltd. à Malakoff, Paul Louis Rossi enchaîne ces deux strophes : « Les Bretons qui défrichaient trouvèrent dans le sol un / bélier d’or dégagé par l’agitation des / Taupes que saint Léonor porta à la cour du roi / Childebert pour soutenir / leur cause. /   / Ils sont allés par les Folles-Pensées à la fontaine de / Barenton des jeunes mecs faisaient cuire des / Patates sur le perron de Merlin en écoutant Johnny / Rotten des Sex / Pistols. »

Paul Louis Rossi est mort le 6 février dernier, dans l’après-midi. Douze jours plus tard son corps a été incinéré au crématorium du Père Lachaise. Une brève et émouvante cérémonie, introduite par Say it (over and over again), dans la version sublime du John Coltrane Quartet, a accompagné ce départ discret – et même trop discret (on est en droit de se demander si les médias, papier ou internet, n’ont pas irrémédiablement perdu la mémoire). Mais inutile de se montrer trop bavard : quelques mots suffisent pour caractériser Paul Louis Rossi, homme d’une grande élégance, accordée à une franche sauvagerie alimentée par l’humour (Roland Topor : « L’homme élégant préfère une tache de sauce sur sa veste qu’une décoration »). Une fois rentré, j’ai éprouvé le besoin de transcrire un fragment de notre dernier essai radiophonique diffusé sur France Culture le 27 février 2014 (Paul Louis Rossi, portrait dans le miroir à trois faces : un montage élaboré à partir des archives de nos collaborations pour l’Atelier de Création depuis 1976). Cette brève séquence a été enregistrée le 7 février 2014. Après avoir raconté l’arrestation de son père d’origine italienne pendant la guerre, puis son assassinat par les nazis en 1943 (alors qu’il avait entre neuf et dix ans), il nous dit avoir cru devoir « prendre sa suite » après la libération, donc rejoindre les communistes nantais. Mais comme il avait été très tôt lié au surréalisme, côté Breton et Péret, cela l’avait « décrassé mentalement. » « Je ne pouvais plus croire à tout un tas de choses. Je n’étais pas communisant ; si je voulais me définir psychologiquement et politiquement, je dirais que je suis plutôt anarchiste, c’est-à-dire assez individualiste en fait ; j’ai toujours eu une attitude extrêmement critique. » Il ajoute qu’il a toujours été un grand lecteur de Freud, ce qui lui avait été reproché dans les cellules de l’après-guerre, certains « camarades » le qualifiant « de traitre ». « Je ne peux pas être inféodé à une quelconque croyance politique, ce n’est pas assez sérieux pour moi […] car, en politique, on dit, et de préférence malheureusement, n’importe quoi… – Ce qui n’est pas le cas de la poésie… – Oh, la poésie, c’est pire que la politique !… (rires) » Paul Louis Rossi était, comme on peut le voir, extrêmement malicieux. Il lui arrivait de rire franchement, de manière communicative ; c’est pour cela qu’on avait grand plaisir à le retrouver.

Alors qu’il est parti, deux mois après Jacques Roubaud, la poésie en langue française se trouve privée de deux des plus importants poètes de cette génération. Mais il convient aussi de noter que Paul Louis Rossi, qui s’est parfois s’aventuré du côté du roman, a été un grand auteur de récits. Le Potlatch, sous-titré Suppléments aux voyages de Jacques Cartier, publié début 1980 par Paul Otchakovsky-Laurens, chez Hachette malheureusement, ce qui ne le rend pas accessible aujourd’hui, est un de ses ouvrages les plus inclassables : se déroulant en « des lieux étranges, zones indécises, sans géographie particulière, cités cosmopolites où la foule offrait un visage multiple sans résonance ou désignation précise : hall de gare, paddock ou jungle, café… » P. 49 : « Il pouvait donc maintenant, comme suite à cette description – longue macération de lui-même – et s’abandonnant à cette frénésie de l’échange, retrouver LE LIEU VAGUE où chacun contait ses exploits et ceux de ses ancêtres, et se dépouillant de ce masque initial pour se vêtir d’habits de plumes et d’oripeaux, participait à la danse qui s’improvisait. » Impossible de nous aventurer plus loin dans le cadre de ce bref hommage. Mais, pour finir, on peut reprendre ces mots enregistrés en juin 1983 au bord de la rivière d’Étel dans le Morbihan : « L’écriture, ce qui est terrible, c’est que c’est “les mots” ; et ça, c’est quelque chose de terrifiant, c’est une ratiocination de soi-même, une autodévoration très pénible. Si je me mets à écrire, au bout de trois heures, j’ai les doigts totalement déchiquetés… Tant que tout n’est pas mis en place, à la virgule même, c’est vraiment moche ; mais quand c’est fait… »

2. Poétique, études est un ouvrage de Jacques Roubaud conçu et titré de son vivant, mais achevé d’imprimer pour le compte des Éditions Nous le 22 janvier 2025 (jour de la mort de Charles Reznikoff, dont Roubaud a notamment traduit la première partie de Testimony) : un rassemblement de 35 textes écrits entre 1968 et 2015 pour des revues ou des livres collectifs. Belle initiative qui, si elle ne clôt pas le dossier des « inédits en volume » de Roubaud, donne à lire 520 pages d’études, plus remarquables les unes que les autres, concernant la poésie, ancienne et contemporaine, le conte, et même le roman.

C’est à Change, dont il a été cofondateur, que Jacques Roubaud a publié ses premières études : “Sur le Shinkokinshū, huitième anthologie impériale Japonaise” dans le numéro 1 (Le montage, 1968) ; “La sextine de Dante et d’Arnaut Daniel” dans le numéro 2 (La destruction, 1969) ; “Quelques thèses sur la poétique” dans le numéro 6 (La poétique la mémoire, dont il est l’initiateur, 1970) où l’on trouve cette assertion frappante : « toute littérature est mémoire, et code, d’une langue, et du langage ». Puis dans les années 1970, tandis qu’il continue de publier dans Change, il propose d’autres études dans les revues Action poétique et Po&sie (dont il est membre des comités de rédaction). Ses grand essais à venir, comme La vieillesse d’Alexandre (1978), y sont esquissés. Par la suite, il n’a cessé de multiplier les supports, certains confidentiels, d’autres bénéficiant d’une plus grande diffusion (“Obstination de la poésie”, publié en 2010 par Le Monde diplomatique, aura fait parler de lui, occasionnant même quelque polémique). Cette réunion de près d’un demi-siècle de textes denses et prospectifs forme la partie la plus accessible de ses études – d’autres, plus ardus, comme les essais théoriques publiés (par exemple) dans Les cahiers de poétique comparée du Cercle Polivanov, étant encore en attente de rassemblement [En aparté. Pour avoir fréquenté dans ma jeunesse ce Cercle, je peux témoigner qu’il fallait s’accrocher pour suivre la passionnante Théorie du rythme élaborée par Pierre Lusson, un des principaux complices de Jacques Roubaud – mais ce que j’en ai compris m’a été fort utile dans ma pratique musicale.]

Difficile de tailler dans cette riche matière, si on ne veut pas réduire le cheminement de la pensée, et de l’écriture, à quelques formules, même si certaines nous parlent plus que jamais : « La poésie ne pense pas, ne dit rien, dit ce qu’elle dit en le disant, n’est pas paraphrasable, est “maintenant”, est mémoire, est mémoire d’une langue, est mémoire d’une langue dans une langue, etc etc. etc. » (“Hypothèse du compact”, 1995, in Revue de littérature générale numéro 1). Obstination de Roubaud : écriture ultra-matinale (je me souviens du temps où, pour le joindre par téléphone, il fallait se réveiller avant le lever du soleil), quotidienne, avec au bout du chemin une somme considérable de pages composant une œuvre labyrinthique à multiples entrées, faisant montre de stratégies définies avec précision : mystérieuse, ludique, savante, attirante, ouvertement mélancolique et nullement figée car toujours en expansion (avec incises et bifurcations). De ce monument, beaucoup ne retiendront que les poèmes de deuil et les récits oulipiens au lieu de l’explorer dans ses recoins les plus inattendus. Alors, pourquoi ne pas commencer par ces études qui apportent de précieuses indications à qui prendra plaisir à se perdre et à se retrouver ? Égrenons encore quelques titres de ce rassemblement d’écrits : “J’ai choisi le sonnet” ; “Le silence de la mathématique jusqu’au fond de la langue, poésie” ; “L’essor de la poésie américaine contemporaine” ; “L’auteur oulipien” ; “Jeux de limite” ; “La mémoire oubliée” ; “Le poème comme théorème” ; “Nécessité et condition d’un hyper texte : à propos de la composition d’un ouvrage intitulé Le Grand incendie de Londres” ; “Le roman du lecteur ?” ; “L’art de la liste” ; “Du jeu de go comme stratégie de composition” ; “Poésie et violence” ; “Poésie et oralité” ; etc. Ajoutons leur quelques fragments, saisis au vol (tournant les pages, dans une nouvelle traversée, l’œil accroche certains souvenirs miraculeusement retrouvés) : « La poésie est l’extrême contemporain parce qu’elle pose le plus extrêmement aujourd’hui la question de la survie » (p.192). « L’art de la mémoire ne peut être réellement efficace que s’il s’agit d’une discipline gouvernant la vie entière » (p.257). « Il y a responsabilité des poètes dans la chute de la poésie dès qu’ils l’acceptent (principe dit de réalité) dès qu’ils la cachent, dès qu’ils renoncent » (p.282). « Le projet encyclopédique de l’Oulipo a en partie pour but de changer la façon commune de penser la littérature. […] Mais cette vision et présentation est beaucoup trop triomphaliste. Il y a dans le projet oulipien un envers sceptique de l’optimisme affiché. Il prend la forme de la parodie et résulte d’une attitude profondément ironique vis-à-vis des ambitions de la littérature » (p.428). « (En collaboration avec mlc.) Je pense donc je suis un autre. Je pense donc je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé. Je pense dont je suis madame Bovary. Je pense donc je préférerais ne pas. Je pense donc je suis ou je ne suis pas. Je pense, donc je suis toi, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère » (p. 468). Jacques Roubaud est toujours vivant – comme Paul Louis Rossi (dont un premier inédit – Les Horizons égarés et autres poèmes, accompagné de dessins de l’auteur – est annoncé en mai chez Obsidiane).

3. De Bristol de Jean Echenoz, aux Éditions de Minuit, on a beaucoup parlé depuis sa sortie, le 2 janvier dernier. Son auteur a été maintes fois interrogé, par nombre de journalistes et critiques plus « pointus », sans qu’il ne se sente obligé de sortir de sa réserve. Le livre est, semble-t-il, un succès : on le trouve dans les gares – c’est bien le seul livre qu’on a envie d’acheter dans ces boutiques où on vend aussi des chips et des bouteilles de soda.

La grande force de Bristol est de désorienter quiconque met ses pas dans ceux de l’écriture : de la narration mot à mot. Ce n’est pas la première fois qu’on peut déposer un tel énoncé à propos d’un roman d’Echenoz ; mais en ce sens, Bristol est pure merveille : expérimental et divertissant ; mimétique et dissonant – sans oublier un usage malicieux de l’érudition pour établir, par jeu, de fausses pistes. On peut se laisser entraîner, dévorant en grande partie ces deux cents pages le temps d’un voyage en train, avant d’en achever la lecture dans une chambre d’hôtel. Après, c’est selon : on peut vite l’oublier (ce qui serait dommage) ; ou au contraire, rejouer ce qui fait retour incidemment, comme on se repasse dans la tête un film plus ou moins bien mémorisé (ou une musique – mais dans le cas de Bristol, ce serait plutôt un film, et pas seulement parce que le protagoniste principal est cinéaste).

Commençons par nous intéresser aux noms. Robert Bristol est un cinéaste de second plan, mais qui a eu quelques succès, comme Les Nénuphars qui a tenu plus de trois semaines en salles, ou Priez pour elle « qui a remporté un Clap de bronze aux Journées cinématographiques de Panazol. » Il s’apprête à filmer une adaptation d’un roman d’aventures sentimental de Marjorie des Marais : Nos cœurs au purgatoire, qui sera rebaptisé à sa sortie (inévitablement catastrophique) L’or dans le sang. Tourné dans le Sud-Est africain – une Afrique d’opérette où le chef de la milice, le commandant Parker, s’avère fin connaisseur du cinéma en langue allemande le plus audacieux de la fin des années 1970 (Werner Schroeter, Daniel Schmid ou Hans-Jürgen Syberberg) – ce film, qui relance nombre de stéréotypes dont une sorte de ballet d’éléphant (qui n’aurait pas déplu à Stravinsky), est prétexte à l’élaboration, réussie, de stratégies romanesques se frottant au langage cinématographique. À propos : Bristol évoque certes le papier un peu épais et lisse des cartons d’invitation, mais aussi cette ville d’Angleterre où est né Robert Wyatt et où se sont installés les Studios Aardman, bien connus pour ce sommet du cinéma d’animation, Wallace et Gromit.

Continuons avec les noms en relevant une brève citation du livre, afin de donner un peu de chair – ou au moins de rythme – à cette petite lecture : « Céline Oppenstretter naquit à Wattignies pendant l’inauguration du tunnel sous la Manche. Le métier de son père, agent de maîtrise dans l’entreprise de terrassement Kaspereit située à Houplin-Ancoisne, consistait à remuer, stocker, transporter la terre et l’amonceler, sa mère étant comptable dans cette même société. Victime d’un impair de grutier, le père de Céline mourut enseveli sous deux tonnes de remblai, le même jour que Billy Wilder. On l’enterra sous un humus moins composite au cimetière de Gravelines, Céline allait avoir huit ans. » Un peu plus tard, Céline Oppenstretter devient la jeune actrice Céleste Oppen : soit le prénom de la compagne de Babar, ou de la domestique de Proust, et le nom d’un grand poète objectiviste, dont l’épouse, Mary, a été la merveilleuse narratrice de la vie mouvementée du couple. On pourrait faire une liste (non exhaustive) des personnages, tous affublés d’un patronyme épatant : Severinsen (Michèle, dont le nom de naissance est Micheline Sévère), Saint-Clair (Nadia), Barabino (Fred), Navratil, Pasternac (Jean-Claude), Mogomotsi (Petrus), et j’en passe (dont un flic nommé Julien Claveau). Précision de tout et sens de la chute (on a assez répété que Bristol s’ouvre par la chute d’un corps nu que le personnage, pris par ses pensées, ne voit pas s’écraser au sol à deux pas de lui). C’est l’écriture qui rend prégnant ce qui arrive et plus c’est improbable plus ça sonne juste, non parce qu’il y aurait invention d’une « petite musique », mais par la voie des rythmes, des accents, des dynamiques et surtout par l’usage de la gomme : rien de gras, rien de lourd, rien qui ne s’acharne à marteler « attention grand écrivain », même se moquant de lui-même. Il aurait été dommage de passer à côté de ce roman, ni « nouveau », ni « archaïsant », ni « dans l’air du temps » : aussi familier que surprenant. Par exemple : cette rue des Eaux (où le corps a chu) que je connais bien pour l’avoir souvent empruntée en allant à – ou en revenant de – la Maison de la Radio, mais que je n’avais jamais perçue de manière aussi détaillée : « Si la rue des Eaux n’est pas longue, elle n’est pas bien large non plus. S’ouvrant perpendiculairement à la Seine sur un quai de sa rive droite, on dirait que cette voie se ferme en cul-de-sac sur un square mais ce n’est qu’une apparence : un long escalier serré la prolonge en réalité jusqu’à la rue Raynouard, soixante-trois mètres et cent dix marches plus haut. » Ce grand plaisir, de plus générateur, de compter les marches me renvoie à Jacques Roubaud qui fut, il y a longtemps, le premier à m’encourager à lire les romans de Jean Echenoz. Ces cinq parties communiquent entre elles… Après avoir redit qu’il ne faut surtout pas passer à côté de Bristol, on peut passer à l’avant-dernière : poésie, après roman.

4. En écrivant la vie me quitte, aux Éditions Unes, est le premier livre de Raphaële George qui m’arrive par surprise. Sous-titré Carnet, et assez bref (une quarantaine de pages), il propose une étrange porte d’entrée dans l’univers d’une autrice, née Ghislaine Amon le 2 avril 1951, ayant pris le pseudonyme de Raphaële George le 6 mars 1984, et décédée le 30 avril 1985 à l’âge de 34 ans, après avoir publié Le Petit Vélo beige en 1977 aux éditions de l’Athanor et Les Nuits échangées suivi de L’Éloge de la fatigue en 1985 aux éditions Lettres Vives (notons aussi qu’entre ces deux parutions, elle a fondé la revue Les Cahiers du double avec Mireille Andrès, Patrick Rousseau et Jean-Louis Giovannoni, et écrit quelques critiques dans Libération). Elle fut aussi peintre, nous dit-on. Je fouille dans le souvenir, mais rien ne me revient. Je remarque que plusieurs inédits ont paru après sa mort aux Éditions Unes, dont Je suis le monde qui me blesse. Journal intégral 1976-1985 en 2017. Il faudrait aller y voir de plus près.

La lecture de ce carnet est assez troublante. Composé de brefs poèmes, entremêlés de proses souvent aphoristiques, même si parfois (très rarement) un peu étendues (jusqu’à l’équivalent d’une page), il propose çà et là des formulations assez percutantes (émouvantes – et parfois terrifiantes) que l’on ne saisit pas forcément d’emblée. Mais comme la brièveté incite à la reprise, on ne lâche pas l’affaire. Fragments : « Je tire à moi les mots, / je ne suis pas dedans. / Un drap rêve dans ma nuit /comme un enfant mort. » Et trois pages plus loin : « La beauté nous ravage / parce qu’elle nous ressemble. » La mort rode dans ce carnet dont le titre n’a pas été choisi par hasard. Mais ce qui frappe le plus, ce sont des notations comme : « Arrière-goût de peau dans la bouche. » Ou ce poème : « Un animal au fond de moi / ne croit pas en mon absence / et me dénonce par ses cris. »

Ou encore : « Nous, vivants n’habitons en vérité que les momies d’autres mondes perdus. » // « Il naît sur nous une multitude de bandelettes invisibles qu’au premier décollement la puissance de la terre réveille pour tous ses morts, tous cris étouffés. » // « Le monde est un ravage sans mémoire de combats inachevés. »

Ce carnet, que l’on n’est pas obligé de prendre au tragique, est « difficile à dater avec précision. Vraisemblablement entre 1977 et 1980. » Donc avant le passage à la trentaine de son autrice – ce qui ne nous renseigne en rien, notamment sur ces six mots qui ont été placés en titre par son (ses ?) éditeur(s) : « En écrivant la vie me quitte. » Je note au passage que, recopiant, j’avais tout d’abord écrit « nuit » à la place de « vie ». Du coup, je cherche un poème qui contienne ce mot (il y en plusieurs) :

« Dites-moi seulement
que par ma nuit je ne ressemble
qu’à moi-même
(et je serai guérie) »

[…]

« Dure est parfois l’entrée dans le sommeil. / La nuit du dehors déjà nous laisse pressentir ce que sera la nôtre. / Forme sans forme / pourtant si proche de l’étendue » (tout dernier du carnet qui nous incite à reprendre au début :

« Faire un monde avec rien.
C’était l’enfance.
Jette-toi dans la mort, rien n’est détruit.
Et dans nos mains l’affranchissement des insectes qu’on écrase sans crainte, étonné seulement par les petites taches brunes sur les doigts. »)

Et notons pour finir un dernier titre de Raphaële George (paru en tirage limité aux Éditions Unes) : Jour mort (2021).

5. Il est temps maintenant de donner la parole aux images… Et quelles images ! La mort dans tous ses états, sous-titré Modernité et esthétique des Danses macabres, 1785-1966, est un livre de près de mille pages format 21x28cm publié à L’Atelier contemporain, François-Marie Deyrolle éditeur.

Ce travail considérable est signé Vincent Wackenheim qui le présente ainsi, en introduction : « Bien que la démarche tienne de la gageure, l’objectif de ce livre est de donner à voir, dans leur diversité, 104 Danses des Morts, dites modernes, appelées aussi Danses macabres, et pour cela reproduire en les sourçant et les commentant un choix de quelque 1000 images pour rendre compte de la vitalité de cette forme qui à la fin du XVIIIe siècle reprend et développe l’ancien héritage du Moyen Âge, alors tombé en désuétude, qui couvrit les églises et les cimetières d’Europe, à partir du XVesiècle, de ces farandoles de squelettes, dont la jeune industrie du livre et de l’estampe tira ensuite profit. » Donc « le corpus commenté le plus complet sur le genre, prenant comme point de départ la Danse des Morts dessinée par Johann Schellenberg en Suisse en 1785, jusqu’à celle gravée par Louis Jou pendant la guerre de 1940, et imprimée en 1953, et cette autre par HAP Grieshaber, parue à Dresde en 1966. » De quoi passer des heures, non seulement à lire le texte qui mérite largement notre attention – le « drame » de ces ouvrages saturés d’illustrations étant la paresse d’une partie du lectorat qui zappe le texte au profit de l’image ; c’est parfois compréhensible ; mais, en ce qui concerne cette Mort dans tous ses états, il est fermement déconseillé d’avancer trop vite.)

Un plaisir : poser ce livre si lourd sur la table plutôt que de le tenir sur nos genoux et oublier le temps qui passe en parcourant cette somme d’images à la recherche de la Danse des Morts la plus stupéfiante – la plus inventive graphiquement, la plus étrange, la plus drôle. On en trouvera plusieurs bien entendu (certaines assez connues, d’autres nettement moins, voire inconnues pour qui n’est pas un expert) signées Grandville, Hans Zarth, Henri Gustave Jossot, Hermann-Paul, Paul Iribe (en couverture), Frans Masereel, Willy von Beckerath, Walter Draesner, Alfred Kubin, Jean Charlot – certains noms revenant plusieurs fois. Puis, reprenant le livre à son début, rejouer la partie afin d’égrener d’autres noms, même si certains reviendront à coup sûr (je n’en expliciterai pas les raisons – mon œil « abstractisant » toute image, y compris celles montrant un squelette en position « intéressante »). On se dit à chaque fois : que c’est vivant ! – ce qui me fait moins regretter d’achever cette chronique, dédiée en grand partie à deux poètes qui ne sont plus parmi nous, avec ces représentations de la mort (qui auraient pu les toucher, tant il est passionnant de dialoguer avec de telles images).

Danse macabre. Dessin de Hermann-Paul © L’Atelier contemporain.

Présence marquée des guerres – de « la guerre » – et virées hors de la sphère du religieux dans ces images macabres. Ainsi que de l’intime, déconnecté des normes en usage. Rire de ce qui précipite l’humanité dans le chaos est plus que nécessaire aujourd’hui. Se souvenir, toujours, de la musique produite par l’entrechoc des os : non celle de Saint-Saëns, mais quelque composition hybride et non signée (plutôt du côté de la musique de chambre que du poème symphonique ou de l’opéra – nul pompe, sinon ironique, dans cet entrechoc). Et enfin noter qu’on est heureux de trouver, dans ce fertile rassemblement, des images de Maurice Roche

Maurice Roche, Macabré (Seuil) © L’Atelier contemporain.

et de Tomi Ungerer, tous deux irrécupérables par les Académies qui ont depuis peu le vent en poupe.

Tomi Ungerer, Rigor Mortis (Diogenes) © L’Atelier contemporain.

« Si les Danses des Morts présentaient à l’origine une vision somme toute rassurante de la société, leurs déclinaisons modernes placent désormais l’individu seul devant à la mort : pas de familles éplorées, pas de pleureuses, pas de notaires – seulement le face à face. La Mort vient saisir le joueur, le débauché, la coquette, l’avare, à cause de leurs défauts : voilà qui laisse à penser que ceux-là auraient pu, sinon échapper au trépas, du moins en retarder l’échéance en menant une vie réglée. » Me reviennent à l’esprit le nom de tant d’artistes inoubliables, experts en taille-douce ou en lithographie, dont on ne peut que constater qu’ils n’ont pas contribué aux métamorphoses graphiques des Danses macabres (bien que l’on trouve de magnifiques squelettes, notamment chez les graveurs sur bois japonais, ou les artistes populaires mexicains – mais c’est une autre histoire).

Une constatation : même si certaines images peuvent moins nous concerner que d’autres, toutes accrochent le regard. On prendra congé en choisissant une image d’un inconnu (du moins pour l’ignorant que je suis) : Walter Draesner (1891-1940). Dans son commentaire, Vincent Wackenheim écrit (merveilleuse précision de l’érudit, se frottant incidemment à l’art du « fantastique ») : « L’historien d’art Max von Boehn (1860 – 1932), signataire de la préface de cette Danse macabre, qu’on se gardera de confondre avec son homonyme le général Max von Boehn (1850-1921), fut l’auteur  d’un petit livre paru en 1917, maintes fois réédité, intitulé Miniaturen und Silhouetten – eine Kapitel aus Kulturgeschichte (Miniatures et silhouettes – un chapitre de l’histoire de la culture et de l’art). Le dernier chapitre, qu’il consacra à l’art de la silhouette, lui donna toute légitimité pour se pencher sur le travail de Walter Draesner, rappelant dans ces pages l’attrait que Goethe avait pour cette technique, qu’une désaffection pour les théories de Lavater et les adeptes de la physiognomonie ne désavoua pas. »

Walter Draesner, Ein Totentanz © L’Atelier contemporain.

« On pourra considérer cette série de 22 planches comme l’une des Danses macabres les plus originales et les plus réussies de la période. » La mort dans tous ses états, bénéficiant d’un prix plutôt bas si l’on songe à l’étendue de la surface imprimée et à l’usage de la couleur qu’il déploie (grâce aux aides du CNL et de la Fondation Antoine de Galbert), devrait être déposé sur toute bonne (et solide) table de chevet, afin de pouvoir être ouvert à tout moment du jour – et de la nuit (à suivre)

Paul Louis Rossi, Les états provisoires, P.O.L, avril 1984, 136 p., 14 € 70
Jacques Roubaud, Poétique, études, Éditions Nous, février 2025, 560 p., 32 €
Jean Echenoz, Bristol, Éditions de Minuit, janvier 2025, 208 p., 19 €
Raphaële George, En écrivant la vie me quitte, Éditions Unes, janvier 2025, 56 p., 16 €
Vincent Wackenheim, La mort dans tous ses états, L’Atelier contemporain, février 2025, 936 p., 39 €