Lundi 6 janvier 2025. Alors qu’on annonce le passage d’une nouvelle tempête nommée Floriane, je continue avec beaucoup de retard mon exploration du nouveau cinéma argentin : Trenque Lauquen (Laura Citarella), Los delincuentes (Rodrigo Moreno), La flor (Mariano Llinás), des films très longs (4h22, 3h10, 13h34) où on ne s’ennuie jamais.
Mardi 7 janvier. Tour de ficelle de Jean Daive au courrier. Ça va faire un demi-siècle que j’ai trouvé par hasard, sur le chemin de mon domicile à l’école des Beaux-Arts, Fut bâti (Gallimard), un des premiers livres de cet auteur dont simultanément je découvrais la voix à la radio (France Culture, qui fut « sa » maison, et aussi la « mienne » – continuez à guetter les rediffusions de nuit pour vous faire une idée concrète de « ce temps-là »). J’ai déjà raconté cette longue histoire et, comme ce récit est toujours en ligne, inutile de se répéter. Aujourd’hui le temps est ensoleillé, et pourtant je refuse de mettre un pied dehors, afin de traverser en continuité ce « somptueux codicille apporté par surprise » à son cycle L’Alphabet de l’enfant, censé avoir été achevé il y a trois ans avec Monoritmica (Histoires d’enfant en 12 épisodes « ou 12 états d’une enfance qui s’appellent : apprendre à lire, apprendre à parler, inventer des grilles de langage, apprendre à marcher, tourner derrière un trotteur, se perdre deux fois dans une même forêt, découvrir le son et découvrir le son des mots, tout est cliquetis, mère alchimiste, père organiste, la nuit et les plumes, la baignoire universelle… ») Je ne ferai pas la liste des livres de Daive sortis ces trois dernières années (nous avons eu déjà eu cinq occasions de nous pencher sur eux) ; je me contenterai d’exprimer le vœu qu’il y en ait au moins autant dans les temps qui viennent.
La nuit tombant, j’en arrive au dernier vers (« De l’extase à outrance »), avant de reprendre au début (« Veuve souffrance / chaque lettre est veuve), refermant provisoirement le livre une fois atteint la page 31, après avoir noté quelques vers de la page précédente : « De qui portes-tu / le deuil / / Je suis vivant / tu es là à regarder les doryphores / et les mousses / gagner toutes les branches / du pommier / qui s’inclinent vers la / cheminée / voisine »
Mercredi 8 janvier. Il pleut ; rien au courrier, tant mieux : on peut passer plusieurs jours en compagnie d’un seul livre, surtout s’il nous en fait rouvrir d’autres. Le petit poste de radio n’est que rarement allumé ces temps-ci. J’écoute tôt le matin quelques podcasts, sans grand enthousiasme (mais avec parfois quelque pépite – tout arrive). En fin d’après-midi je vais écouter Dominique Fourcade à la Maison de la poésie, à Paris, interrogé par Arno Bertina et Marielle Macé. Si je ferme les yeux, j’entends l’émission que « ma » radio (« notre » radio) ne propose plus depuis déjà longtemps : poésie non interrompue par des pauses musicales sorties d’on ne sait quelle playlist accordée à l’air du temps ; et des voix qui incitent à l’écoute.
1. Tour de ficelle est le sixième volume de L’Alphabet de l’enfant de Jean Daive publié dans la collection « Poésie /Flammarion » dirigée par Yves di Manno qui écrit avec justesse (dans le « prière d’insérer » de ce volume de trois cents pages environ) que, « tourné vers la figure de la sœur et du couple enfantin qu’il formait avec elle, ce nouvel opus échappe aussi bien à une illusoire innocence qu’à la duplicité du monde des adultes. »

Ce qui me frappe à chaque fois que j’ouvre, même au hasard, ce « somptueux codicille », c’est la grande beauté de son écriture, dépourvue de toute afféterie, et très précisément rythmée : ça sonne, non sans dissonances ; lisant, j’écoute, plutôt heureux de devoir partager quelque chose que l’on ne peut faire passer que par un bref montage, inévitablement peu satisfaisant, tant on aimerait tout reprendre, à commencer par ces deux strophes recueillies dans le Quatrième carnet Toilé vert amande : « Ta jupe rouge / que le vent soulève / près du magnolia / alors que je tourne / autour de toi / avec ma bicyclette / lancée à toute vitesse / La courbe se cache encore plus / quand je tourne / / Il y a au fond de ma poche / des bonbons de miel / avec une trace de tes dents / puis j’ouvre ta dernière lettre / où je lis cette phrase / “Je ne veux plus te voir” / J’y consens / jusqu’à la fin / Tu meurs Et j’y associe / ce moment / où je demandais à la réception de tous les hôtels / “Avez-vous une chambre double but with / balloon ?” / Éclat de rire général ou / consternation des concierges / C’est un nouveau concept Pas d’oreillers / sans ballon »
Reprise (deux trois notes hâtivement griffonnées entre deux plages de lecture) : Impossible de deviner le tempo d’écriture – ou plutôt, les tempi ? Ça va vite – ça se lit vite, du moins au départ, car, rapidement, on se prend à ralentir. Trop de choses, mystérieuses, demandent du temps afin de pouvoir entrer en dialogue avec elles. Je ressens parfois un côté « hypnotique » (peut-être parce que, devenu insomniaque, je recherche ce genre d’effet). Je me souviens que Jean Daive écrit la nuit – il a rapporté à Christian Désagulier (dans un entretien pour la revue Toute la lire), qu’il a écrit en quelques nuits Monoritmica ; imaginons qu’il en soit de même pour Tour de ficelle (je ne peux m’empêcher de noter qu’en « illustration » de cet entretien pour Toute la lire, en dehors d’émouvantes photos de famille, on trouve les sept mesures finales de la transcription pour orgue d’Ascension d’Olivier Messiaen – mais c’est encore une autre histoire, sur laquelle il faudra un jour revenir).
L’enquête se poursuit (le montage continue) : « Où est la dissimulation / infectieuse / du crime par exemple ? / Le crime se protège-t-il / derrière la dissimulation / Je me souviens de mes / lectures d’autrefois Après avoir / accompli plusieurs crimes les personnages / franchissent barrière après barrière / David Goodis retrouve / sa sœur / Ils s’évaporent tous les deux / Deviennent fantômes / au nom de la dissimulation / Le jardin est masque de survie » Je note au passage le numéro de la page : 139, car il s’agit d’un des nombres (de plus premier) qui ont le plus compté dans ma vie : celui de l’adresse, rue de Rome, où j’ai vécu mon enfance avec mes sœurs (dans un immeuble où Victor Segalen a habité quelques mois quand il s’était mis en tête de composer un livret d’opéra pour Claude Debussy).
J’aimerais continuer cette micro-lecture de vive voix, mais nul micro ici pour recueillir celle de Jean Daive (que l’on peut écouter en suivant – parmi tant d’autres – ce lien).
« Une maison hantée
peut-elle hanter un jardin ? »
Avant de revenir quasiment au début (Premier carnet Violet mauve) : « À côté du lit / le frère vit d’eau claire / elle cueille des fraises / du jardin / et dit bonjour au rhizome / / Tant de lumières et tant de nuits / pour un seul ciel / au-dessus de l’entrée / qui mène à la scène / / Qu’est-ce qu’ils entendent / près du pommier : / “Je pense donc je suis” / / Comme l’ombre est chaude / et Toi brûlante / / Avons-nous un corps ? / / La question est sans réponse / même aujourd’hui / alors que nous ne sommes plus là / / Ni vivants ni morts / […] » Comment (ne pas) continuer alors que Schoenberg (op. 11 et 19) tourne sur la platine pendant que je me mets à la recherche d’un avant-dernier fragment (pourquoi est-il si agréable de faire simultanément les deux ? Je n’ai pas de réponse), tournant les pages du Troisième carnet Noir constellé :
« Je rêvais dans mon silence
tout le temps que nous avons passé
ensemble – comment je ne t’aimais pas
dans notre enfance Comment plus tard je te
regarde dans la cuisine Tu épluches
des pommes de terre Comment je me réfugie
auprès des livres ou des partitions de Bach
Comment me surprend mon père furieux et dit
“Je te mangerai !”
Je me souviens de Toi
dans le jardin et de nous
dans les arbres Je me souviens
de ta robe de sœur c’est-à-dire
de petite fille adolescente
presque silencieuse mais
dont les quelques mots
aboutissent dans la bouche
en autant de cartes à jouer »
Tour de ficelle n’est pas simplement un livre de plus signé Jean Daive (de lui, je ne me souviens pas d’ouvrage qui m’aurait paru vain) : un opus essentiel, immanquable – à lire, et surtout à relire, tant nous sommes hantés, aussi bien par ce que nous saisissons d’emblée que par ce qui ne cesse de nous échapper. Un livre touchant et énigmatique. Et quel titre ! Je l’ouvre une dernière fois, cette fois au hasard (tombant sur une page qui porte le numéro 104 – qui est celui de l’ancien studio/auditorium de Radio France qui avait été renommé après la mort du compositeur Salle Olivier Messiaen) :
« Et ce monde
qui n’est pas
le long d’une banalité absolue
musique baroque et atonale
mémoire mutilée autant
que longue tristesse »

Comme j’ai déjà nommé la revue Toute la lire qui propose (entre autres) dans son n°4 (2e trimestre 2022) de superbes photos du « jardin de Georges Braque à Varangeville » prises par Jean Daive, il est temps de présenter les éditions Terracol (Christian Désagulier) qui publient aussi d’étonnants fac-similés de manuscrits – textes, dessins, aquarelles – cousus main, dont deux du poète de L’Alphabet de l’enfant.

Commençons par Noël des maisons qui n’ont plus d’enfants, tiré à 100 exemplaires, qui réaménage le texte d’un des poèmes d’Onde générale (Poésie / Flammarion, 2011) sous forme de conte agrémenté de dessins aquarellés. Cela donne un petit livre à la fois aux antipodes de ces ouvrages précieux où poésie et gravure sont associées (on en trouve de très beaux dans la bibliographie de Daive, en collaboration avec de nombreux artistes, comme Hervé Télémaque ou Jan Voss) et très singulier, ne serait-ce que par sa fabrication. Pour qui connaît bien l’œuvre de Claude Debussy, le titre de ce poème est en écho au Noël des enfants qui n’ont plus de maison pour voix de soprano et piano (composé en décembre 1915, sur un texte du compositeur) : une œuvre émouvante, écrite alors que la guerre faisait rage et que Claude Debussy, atteint d’un cancer, n’en avait plus pour très longtemps à vivre (il ne composait alors plus que peu – et a laissé plusieurs œuvres inachevées).
« Nous n’avons plus de maison / Les ennemis ont tout pris, tout pris, tout pris / jusqu’à notre petit lit » devient sous la plume de Daive : « Le ciel a brûlé les maisons. / Il a brûlé les jardins. / / Les avions ont tout pris. / / Et le crocodile / n’a plus besoin de son lit. »

Le second, tiré à 50 exemplaires, a pour titre De l’oursin, journal. Il s’agit de « la réplique d’un carnet de dessins rempli par Jean Daive », « au pays des muets pensé à Golfe-Juan » et, selon l’éditeur, d’« un carnet de révision, de re-vision de l’Histoire de l’art au XXe siècle ». Peu de mots cette fois, mais de nombreuses exclamations, des lettres, des signes (grand plaisir que de découvrir ces carnets intimes – journaux de voyage et autres – à priori composés « pour soi ».)

En accompagnement, tout d’abord quelques lignes (dues à Christian Désagulier) : « Ça y est, la couture faite main des 50 répliques dont pas une n’est cependant identique à l’autre, papier plié, déchiré oblige, la couture à l’aiguille pour ne pas dire en forme de radiole d’oursin sans dé, fût-il mallarméen, le fil de lin teint à l’encre de galle de chêne dans laquelle Victor Hugo plongeait sa plume quand ce n’était pas le pinceau, Toute la lyre oblige, la fabrication DE L’OURSIN : JOURNAL est désormais terminée et l’ouvrage de Jean DAIVE est prêt à toute la lire » ; et ensuite, imprimé sur une feuille de papier A4 pliée en quatre, glissée sous le rabat de couverture, un texte de Daive, dont voici l’incipit : « Ce livre est fait d’une enquête commencée à New York en 1970 et se poursuit de manière filandreuse au-delà de ce cahier : De l’oursin, journal. Comment faire, est-ce souhaitable de raconter l’écriture des lignes et des jambages comme l’écriture des mots en petites séquences. Au fil de la mémoire. » On relève aussi des noms de lieux, et d’artistes. Tout un monde – toute une vie, à passer en compagnie, non seulement en lecteur, mais en complice.
2. J’ai rencontré Jean Daive en janvier 1982 dans un studio de France Culture où l’on mixait en direct les Nuits magnétiques. J’avais déjà croisé Claude Royet-Journoud et Alain Veinstein à l’automne 1978, au moment de l’enregistrement d’un entretien que je devais faire avec Claude Ollier pour Poésie ininterrompue. Et entendu la voix d’Anne-Marie Albiach, en pénétrant sur la pointe des pieds une cellule de montage de la « petite couronne », non loin. Jusqu’au nouveau millénaire où le « tout numérique » s’est soudain accordé à une politique éditoriale volontariste, nombre de mes projets de création radiophonique sont nés d’une rencontre inopinée dans un couloir de cette même maison. J’ai eu la chance de vivre une époque où la décision d’accorder quelque moyen à une authentique aventure radiophonique (à laquelle cinq minutes plus tôt personne ne songeait) pouvait se prendre en quelques secondes. Aujourd’hui, comme tout est plus ou moins formaté, l’invention n’a plus guère de place, sauf par ruse. J’attends sans grand espoir l’entretien élaboré que Tour de ficelle devrait susciter (mais sait-on jamais…)
En 1999, sous le titre je te continue ma lecture, était paru chez P.O.L un volume de Mélanges pour Claude Royet-Journoud réunis par Michèle Cohen-Halimi et Francis Cohen. Trente-huit auteurs et autrices, et non des moindres, avaient été sollicités pour « continuer leur lecture de la tétralogie » – autrement dit : des quatre volumes publiés par Claude Royet-Journoud chez Gallimard entre 1972 et 1997. Parmi les lectures, celle de Jacques Roubaud se détachait clairement (même si elle n’était pas la seule) : dix pages intitulées forme couleur objet espace infini image nombre monde cœur. Roubaud m’avait fait découvrir Le renversement, tout premier livre de cette tétralogie, dans le n° 18 de Change. Les souvenirs se bousculent. Cette même année 1999, je travaillais pour L’Atelier de Création Radiophonique avec Dominique Fourcade, tentant, entres autres, de fixer – tout en les laissant ouverts – certains de ses échanges avec Claude Royet-Journoud. Dans ce premier volume de Mélanges, Fourcade écrivait : « En poésie les résistances sont de tous ordres ; on peut innover sans doute, on peut renouveler beaucoup mais c’est millimètre après millimètre tant les résistances sont grandes – ce sont d’immenses millimètres, c’est tout. On renouvelle parce que l’on y est contraint de l’intérieur de son sentiment de la langue, de son sentiment du monde, ce sentiment nous embarque. » J’arrête là – mais non sans avoir noté que ce volume dépourvu de temps mort a très bien vieilli.

Alors qu’Une disposition primitive, quatrième et dernier volume de la seconde tétralogie de Claude Royet-Journoud (cette fois chez P.O.L), vient de paraître, Michèle Cohen-Halimi et Francis Cohen ont eu l’idée de « prolonger ce geste de lecture collective aux approches multiples, orientée cette fois sur ce nouvel ensemble de quatre livres ». Vingt-sept auteurs et autrices cette fois (dont onze en commun avec le premier volume de Mélanges) et un nouvel éditeur, La Barque, proposant ce nouvel ensemble en tant que n°7 de la revue La Barque dans l’arbre. Dans leur texte d’introduction, les initiateurs de cette entreprise écrivent au sujet de ces deux tétralogies : « Prégnance du visible sur le voyant : “Dans l’encadrement furtif, le paysage se confond avec l’œil” (Théorie des prépositions). Alternance du regard lisant et de la vision de la page ou du volume et complémentarité ou substitution de l’un à l’autre, c’est le regard qui comprend et oriente le sens. Le visible est confondu avec le voyant, comme le lisant avec le lisible. » Parmi les contributions, un très beau texte – un récit de témoin – d’Alain Veinstein, qui s’ouvre ainsi : « J’ai déjà évoqué l’arrivée, contre toute attente (s’était-il seulement annoncé ?) de Claude Royet-Journoud dans ma vie. Ma vie, encore est-ce beaucoup dire. Pas grand-chose n’agissait à l’époque sur mes fibres nerveuses. Je devais bien avoir cent ans. Quand j’écrivais, c’était au bord de la fin, dans la hantise d’un impossible commencement. Je creusais sans avancer d’un pas. […] Que ce serait-il passé si Claude, informé de mon adresse par Yves Bonnefoy, n’avait pas, un jour de 1966, sonné à ma porte, suivi, quelques marches plus bas, d’Anne-Marie, dont je n’avais jamais depuis lors oublié le sourire ? » et s’achève sur ces mots : « L’incandescence, si je devais définir Claude d’un mot, c’est celui-là que je choisirais. »
Juste avant d’ouvrir ce numéro de La Barque dans l’arbre, je venais de lire d’affilée trois livres récents d’Alain Veinstein, publiés chez trois éditeurs différents : Poursuivre (récit, Le Seuil, Fiction & Cie, 2022) ; Léna (roman, Albin Michel, 2024 – sur les pas de L’Accordeur, Calmann-Lévy, 1996) ; Chien perdu et autres chiens trouvés (sans indication de genre, Flammarion, 2024). Dans les deux premiers, le narrateur dit « je » ; et en ce qui concerne l’étonnant Poursuivre, il est clair que ce « je » désigne l’auteur (dont tout ancien auditeur des Nuits magnétiques ou de Du jour au lendemain entend clairement la voix tout au long de ce récit).

Dans le troisième, il est question d’un homme nommé Samuel Blumfeld ; car cette fois, c’est « il » qui conduit le récit – ou roman ? Personnellement je préfère envisager ce livre comme étant inclassable : relevant plus que jamais de ce que j’ai mémorisé de l’écriture d’Alain Veinstein, que l’on ne peut confondre avec aucune autre. Bien entendu, il serait vain de s’appliquer à résumer, en soi-disant « bon passeur », l’intrigue de Chien perdu. Reprenons plutôt ce qui nous est soufflé à l’oreille en 4e de couverture : « J’avais photographié avec mon téléphone portable deux chiens qui avaient élu domicile au cimetière de Larache, près de Tanger, où est enterré Jean Genet. Ces photos, je les ai postées sur Instagram, et les réactions m’ont incité à poursuivre ma traque. J’ai photographié des dizaines de chiens. Je leur trouvais toujours quelque chose, sans trop savoir quoi. Quelques-uns apparaissent dans ce livre. Encore fallait-il les accompagner d’un texte, un texte de compagnie en quelque sorte. Mais écrire sur les chiens ne relevait pas pour moi de l’évidence. Au moins, je pouvais imaginer un récit. Par exemple, l’histoire d’un homme ravagé par la perte de sa chienne. Une histoire d’amour. L’homme aurait à ma façon photographié des dizaines de chiens. Convaincu d’y retrouver sa chienne, il aurait fait défiler toutes ses photos pour finalement se rendre compte qu’il ne l’avait jamais photographiée. » Chien perdu retrace les étapes de l’enquête opérée par cet homme – ce « il » –, Samuel Blumfeld, retiré, solitaire, dans le Sud, que la population locale observe avec méfiance (n’ayant de contact qu’avec un groupe d’enfants).
« Dans l’attente d’être envoyé sur les roses, Samuel ne savait plus où mettre les pieds. Effrayé de naissance, il devait à tout moment faire son possible pour garder son sang-froid. Il voyait bien que cela lui était de plus en plus difficile. Et comme il ne pouvait pas faire deux choses à la fois, être sur le qui-vive et adresser la parole à quelqu’un, lui qui était déjà peu loquace, personne ne l’ignorait, s’enfonçait dans un profond mutisme qui le rendait suspect. »
Samuel Blumfeld est un écrivain « s’efforçant tant bien que mal de ficeler des histoires ». Page 62 (2 fois 31), on lit, un peu surpris (mais au fond pas tant que ça), qu’« En exergue à son premier roman, L’Accordeur, il [Blumfeld] avait placé une citation de l’écrivain italien Giorgio Manganelli, admirateur, notamment, de tours de passe-passe fastueux et ensorceleurs des maniéristes : “Le monde est fait de ficelles écourtées, sans liens…” Vingt ans plus tard, quand il reprit ce texte précédé d’un long inédit, Léna […] » ; à l’énoncé de ce nom, on arrête brusquement sa lecture, déboussolé de voir se superposer, pour ne former qu’une, l’image de ce vieil homme de fiction ayant tout perdu (et pas seulement sa chienne, Litote) et celle de l’auteur de Léna sur les pas de L’accordeur, qui finira par retrouver, en fin de parcours, le mode de « je » : « J’ai fini par convaincre Samuel qu’il avait peut-être mieux à faire que consacrer ses vieux jours à ruminer son chagrin. »
Ce récit – ou plutôt ces récits, en apparence assez simples, mais faisant montre d’une prégnante étrangeté mâtinée d’humour et de cruauté, se répondent les uns les autres, formant ainsi autant d’états momentanés d’une œuvre in progress. M’accordant une nouvelle pause, je me dis qu’au fond, c’est comme à la radio où l’on passe ses jours et ses nuits, déposant plus ou moins régulièrement autant de bandes magnétiques ou de fichiers « prêts-à-diffuser » que nécessaire (en direct ou en différé ; non montés ou d’innombrables fois retravaillés). Dans ce double corpus écrit et sonore, j’ai depuis longtemps mes habitudes, mais sans être encore saturé de ce qui ne cesse de revenir (composant peu à peu une hantologie en devenir) ; ce qui fait qu’il m’arrive régulièrement de reprendre la route en compagnie d’Alain Veinstein, en conscience d’avoir amorcé ce chemin « avec » lui en un temps où « notre » radio n’était pas encore devenue une marque.
3. Contre l’œuvre d’art totale est le titre du très stimulant recueil de textes du compositeur allemand Heiner Goebbels, né en 1952. Publié aux éditions de la Philharmonie de Paris, cet ensemble d’écrits (1984-2024) a été établi et traduit de l’allemand par Aleksi Barrière et Isabelle Kranabetter.

Chaque nouvelle parution dans la collection « Écrits de compositeurs » de la Philharmonie m’emplit de joie. Pensez : Karlheinz Stockhausen, Henri Dutilleux, Morton Feldman, Arnold Schönberg… et aussi Kurt Weill, Steve Reich, Pierre Henry – et bientôt Luciano Berio (liste incomplète) ; je me nourris depuis mon adolescence de leurs musiques, dont je possède parfois les partitions. C’est donc la tête emplie de sons que je découvre les « recueils de textes, d’entretiens, d’essais critiques, biographiques, poétiques » de ceux – cette collection étant pour l’instant strictement au masculin cela ça pourrait changer dans les années à venir – qui ont formé la génération de compositeurs à laquelle j’appartiens, en recherche de bien autre chose qu’un succès facile (accompagné de hochets dérisoires, du genre légion d’honneur et autres médailles des arts et lettres). Mais je dois avouer que, pour une fois, je connais mal l’œuvre de Heiner Goebbels, malgré un attachement commun au hörspiel (ou création radiophonique). C’est probablement dû à son engagement dans le théâtre musical, qui est un domaine particulièrement créatif, mais peu susceptible d’attirer l’indécrottable cinéphile que je suis depuis mon adolescence. Aussi ma tête ne débord-elle pas cette fois de musiques et de sons au moment où j’entreprends la lecture – je dois dire passionnante (d’où cette brève recension) – de cet ensemble d’écrits dont le titre m’interpelle avec vigueur : Contre l’œuvre d’art totale.
11 janvier 2025. Dans la préface écrite pour manifester la « joie immense » que lui procure cette « anthologie française » (« de loin, la plus vaste ») de ses textes, Heiner Goebbels énonce que « [cela] donnera non seulement aux lecteurs mais aussi à moi-même l’occasion de mettre au jour des relations, des erreurs, des redondances et des malentendus. Pendant le travail, on ne sait pas vraiment ce qu’on fait. Du fait de ma préférence pour des décisions non intentionnelles, je ne découvre généralement qu’après-coup sur quoi j’ai travaillé, ce que j’ai véritablement fait, composé, mis en scène, si c’est bon à quelque chose et, si oui, à quoi. Peut-être devrais-je aussi publier un jour la liste de tous les hasards et accidents productifs qui ont fourni à mes travaux des impulsions décisives – librement inspirées de la formule de Brecht : “C’est tout près des erreurs que l’on trouve ce qui marche.” » Découvrir ces lignes fait un bien fou en ces temps de restauration brutale de tout ce dont nous avions tenté de nous débarrasser. Continuons notre lecture. Il est question un peu plus loin de ce que, « depuis vingt-cinq ans, [Heiner Goebbels] essaie de formuler sous le nom d’une esthétique de l’absence. Car celle-ci n’est pas pour moi une “superformule”, une maxime de mon travail. Elle n’est que ce qui reste après soustraction de ce dont je ne veux pas en tant que spectateur : la vanité sur scène, quand elle se place au-dessus ou contre l’œuvre, l’expressivité des performeurs qui voudrait nous dicter quoi ressentir ; la centralisation du regard, qui entrave la contemplation et la découverte ; la course du spectaculaire, qui a vite fait de confiner à la superficialité, [etc.] » Comment ne pas être entièrement d’accord ? La suite de cette préface, dont je ne peux me permettre de tout reprendre ici, ne fait que confirmer cette adhésion, pour moi inattendue. Le bien nommé Contre l’œuvre d’art totale est donc, une fois de plus (ce que le volume Berio devrait confirmer dans quelque temps), un volume indispensable à toute bonne bibliothèque. Il est à lire, pas nécessairement de manière continue, mais par fragments, en l’ouvrant de temps en temps, en faisant de nombreuses pauses afin de découvrir, ou de redécouvrir, l’œuvre musicale / sonore / radiophonique du compositeur (ce qui est assez aisé via internet).
S’il y est question de Prince, et bien entendu de Heiner Muller, ou d’une de ses grands influences musicales, Hanns Eisler, on apprécie de lire quelques pages sur Jean-Luc Godard compositeur, où il analyse avec grande finesse le film Nouvelle vague : « Ce qui intéresse Godard, ce n’est pas seulement – comme il l’a dit un jour – “comment on passe d’un plan à l’autre”, mais aussi comment on passe d’un état acoustique à un autre. On pourrait le proclamer maître de la transition infime, si le titre n’avait déjà été réservé par Adorno à Alban Berg. » On se souvient que dans Nouvelle vague, on peut entendre un fragment de La Nuit transfigurée de Schoenberg au cours d’un plan séquence d’anthologie (ça touche au sublime – n’ayons pas peur des mots). On trouve aussi dans cette anthologie un texte relatif à L’année dernière à Marienbad, intitulé Posez-moi plus de questions sur Alain Robbe-Grillet. On y trouve une lecture de La Jalousie, livre ayant inspiré en 1991 à Goebbels une composition pour ensemble titrée La Jalousie – Geräusche [bruits extraits] aus einem roman. Comme on note dans l’Index final une forte présence de Franz Kafka, Gertrude Stein, Maurice Blanchot, Jean-Luc Nancy ou John Cage (et l’absence remarquée de Pierre Boulez), il y a de quoi se sentir « chez soi », même si l’on est en grande ignorance des plus de deux cents opus que propose le catalogue du compositeur allemand. Projet : rattraper ce retard, sans que ce ne soit dans le but de devenir plus au fait de ce travail considérable… Non. Plutôt pour chercher quelque accord aussi sensible qu’inattendu ; ce qui devrait être possible puisqu’on a en commun de se positionner contre l’œuvre d’art totale (thème pour ma part traité en juin 2003 dans le cadre de 5 épisodes des Chemins de la connaissance sur France Culture, au temps où cette émission était confiée en alternance à divers producteurs et productrices tournant(e)s, et malheureusement aujourd’hui inaccessibles). Chercher plutôt la présence du plan acoustique (Heiner Goebbels ajoute qu’il « ose à peine parler de sons et de musiques) ; et un sens de l’ouvert permettant de ne pas brider l’imagination. Et défendre ce qui demeure relativement en vie de l’art radiophonique : « La radio, parce qu’elle ne s’adresse qu’au sens auditif, ne peut redoubler ou décupler le non-sens comme les autres médiums [télévision, théâtre, opéra], quand bien même elle le voudrait – et nous savons bien qu’elle le voudrait. Cela veut dire que la radio ne nous enferre pas complètement, qu’elle laisse au moins l’un ou l’autre œil tranquille. […] La radio ne pose aucune limite aux possibilité visuelles. Le bienfait de la séparation de la vue et de l’ouïe est notre seul salut. Là, à la radio, celui qui parle est absent » – et ainsi d’autant plus présent. On s’arrêtera sur ces mot car, sinon, nous déborderions les limites, non du Terrain vague, mais de ce qui s’y publie. On reparlera, encore et toujours, de tout ce qui alimente cette thématique, en témoin plus (hélas) qu’en créateur, d’où cette dernière parenthèse : (à suivre)
Jean Daive, Tour de ficelle, Poésie / Flammarion, janvier 2025, 320 pages, 22€
Jean Daive, Noël des maisons qui n’ont plus d’enfants, éditions Terracol, décembre 2023, 28 pages, 19€
Jean Daive, De l’oursin, journal, éditions Terracol, novembre 2024, 40 pages, 25€
La Barque dans l’arbre n°7 : Claude Royet-Journoud, Éditions La Barque, janvier 2025, 176 pages, 24€
Alain Veinstein, Chien perdu et autres chiens trouvés, Flammarion, novembre 2024, 160 pages, 18€
Heiner Goebbels, Contre l’œuvre d’art totale, Éditions de la Philharmonie de Paris, novembre 2024, 432 pages, 30€